Le Bloc-notes du désordre |
samedi, juin 05, 2004
Samedi 5 juin La journée tout entière englué dans cette notion de sauvegarde. Je suis au travail et à vrai dire c'est beaucoup ce que l'on attend de moi pendant le week end : veiller à sauvegarder des données. Comme pour souligner ce qui n'avait pas besoin de l'être, ce qui déjà est suffisamment laborieux, mon ordinateur portable m'avertit que son disque dur peine de plus en plus à ingérer toutes les photographies numériques dont je le nourris quotidiennement, un tri de dégraissage s'impose, mais aussi l'archivage de six mois de photographie numérique. Curieusement six mois c'est aussi le temps qu'il m'a fallu pour prendre 10000 photos avec mon appareil depuis sa réparation à grand frais je me souviens, le soir même j'avais étrenné cet appareil dont j'avais été privé plus de trois mois en photographiant mes amis de remue.net, j'ai le sentiment d'être séparé de cette chaleureuse soirée par 10.000 photographies. Tout concorde en somme. Il me faut donc perdre cette journée à graver pas loin de 35 CDs remplis à craquer de toutes ces photographies, à vérifier que je peux bien rouvrir les fichiers une fois gravés et surtout avant de les expurger oui, on dit aussi deleter ces temps-ci, laissez moi encore vous dire expurger avant que ce genre de verbes disparaisse tout à fait comme un fichier mal sauvegardé de mon disque dur. Rien de très satisfaisant là dedans je puis vous l'assurer et pourtant, à la fin de la journée je regarde avec contentement la pile, haute de moins de vingt centimètres, de CDs dûment labellés, c'est une satisfaction de bûcheron devant la hauteur de son tas de bois. Je suis un bûcheron tout de même inquiet, c'est pas grand chose finalement six mois de ma vie. En revanche, je viens de faire le calcul, 10000 photographies en six mois, c'est une photographie toutes les 26 minutes et 30 secondes, toutes les dix-huit minutes en m'octroyant un peu moins de sept heures de sommeil par jour. J'y passe quand même beaucoup de temps à cette photographie. vendredi, juin 04, 2004
Vendredi 4 juin Petit café d'abord, en face. Nathan est en train de devenir la mascotte des habitués de ce café. Dans la cour je me réjouis que les rhododendrons fanés soient encore là pour être photographiés, parce qu'aujourd'hui j'ai pris mon appareil-photo, en revanche, ce qui est moins pratique, j'ai aussi Adèle dans les bras, dans de telles conditions il est tout de même possible d'opérer avec un appareil-photo numérique, je n'ose imaginer de telles gesticulations avec un bon vieux 6X6. Nathan est très fier visiblement de venir en compagnie d'Adèle, sa petite soeur. Il n'était cependant pas du tout d'accord pour venir puisque comme je l'indique à Léa un quart d'heure avant de partir il s'était entièrement déshabillé en disant qu'il ne voulait pas aller chez Léa. Sur place c'est une toute autre affaire, il s'assoit sans retirer son manteau sur son petit pupitre et entreprend une de ses accumulations coutumières. Nous les laissons et je redescends au café où je demande au patron s'il ne pourrait pas me donner un papier et un crayon parce que j'ai des notes à prendre dis-je. Adèle dort profondément et e me dis que c'est sans doute une bonne chose de commencer cette lettre que je voulais écrire à mon père en réponse à la sienne. Dès les premiers mots je suis étreint par les émotions qui affleurent dans toutes les phrases, mais tout de même le sujet est lancé, il ne faudrait pas décevoir cette conversation. Adèle dort toujours, je remonte chercher Nathan, pas de commentaires particuliers de la part de Léa, peut-être cette séance n'était pas aussi fructueuse que d'autres récentes. J'en prends assez facilement mon parti. Nous repartons. Le soir nous allons voir l'exposition d'Emmanuelle à la croix de Chavaux. J'aime ce principe qui revient ces derniers temps dans les expositions d'Emmanuelle, les petits tableaux de format carré sont posés sur des tasseaux et les visiteurs sont invités à modifier les séquences formées par les images. Me vient l'idée d'un jeu de taquin. en parler à Julien. jeudi, juin 03, 2004
jeudi 3 juin Vous allez me trouver ridicule, mais si vous saviez seulement combien de cette journée j'ai englouti dans la confection de ces boutons. mercredi, juin 02, 2004
Mercredi 2 juin Ma tante Tati est passée à la maison. J'aime le calme de cette femme et sa ténacité, aujourd'hui elle se bat contre l'âge et la maladie mais les cinq kilomètres et quelques que nous avons marchés dans le bois de Vincennes, elle les a engloutis d'un très bon pas, souvent j'étais obligé de la freiner parce que Nathan ou Madeleine trainaient derrière. Je ne me souviens plus de comment nous en sommes arrivés là, mais nous avons parlé de ma tante Madeleine, sa belle-soeur, et comment le visage de Tati a été parcourru comme par une ombre quand elle a repensé au fils de cette Tante Madeleine, son cousin à elle, fusillé en 44 par les Nazis, il avait 22 ans et s'était engangé dans l'armée des ombres dès 40, une traque longue de quatre ans, pas exactement un RMS, un résistant du mois de septembre comme les stygmatise la fin du film de Patrick Rotman à propos de la Libération, récemment télévisé. Les faits sont écrasés par une soixantaine d'années, la douleur est cependant là intacte qui passe sur les traits de ma tante repensant à son cousin. Ma tante Madeleine est morte presque centenaire et surtout aveugle et grabataire, elle est morte il y a une douzaine d'années, dans la famille nous avons hérité de son très beau lit plaqué en bois d'acajou qui est désormais dans les Cévennes, dans la plus petite des chambres, c'est dans cette chambre, et donc dans le lit de la tante Madeleine, que dort Nathan. Ma tante Madeleine a pleuré son fils toute sa vie, même à la fin, aveugle et grabataire, et on dit que les vieux, à la fin, ne pensent plus qu'à eux-mêmes! Je me souviens aussi de cette parole infiniment malheureuse de mon grand-père qui le lendemain de la mort de mon frère m'avait déclaré sans ambages : "tu verras on se remet toujours d'un deuil". Le vieil homme avait tort et c'est tant mieux nous n'en sommes que plus humains, à garder ainsi aussi longtemps que nous pouvons le souvenir de ceux que nous avons aimés, et, dans le cas de ma tante Tati, d'être le dernier légataire de cette mémoire, celle de son neveu, fauché par les balles du peloton en 1944, à l'âge de 22 ans. Parce qu'après nous, bien sûr, c'est aussi toute cette mémoire qui s'engloutit. mardi, juin 01, 2004
![]() Mardi premier juin nous partons avec un peu d'avance, comme d'habitude cela me laisse le temps de prendre un café en face et Nathan de se faire offrir une grenadine. Dans la cour cinq minutes avant l'heure exacte du rendez-vous, nous allons dans la cour. Les rhododendrons sont fanés et un peu abimés par les dernières pluies, je regrette de ne pas avoir emmené mon appareil-photo. Nous montons, j'explique à Léa que Nathan a eu quelques réactions un peu régressives pendant mon absence et qu'il n'a cessé de me réclamer tandis que j'étais en Belgique. Léa a un très large sourire et m'assure que c'est là un très bon signe. Je redescends et pars musarder à la Musardine, j'y trouve un très beau livre du photographe japonais Araki. J'ai découvert Araki au mai de la photo à Reims en 1995, édition consacrée au thème de l'ordinaire. L'exposition d'Araki était assez sommaire, un mur de cinq ou six mètres de long était couvert de photographies, à l'époque il y avait encore quelques photographies de sa femme qui venait de mourir et de son gros chat. J'étais ébloui par cette boulimie d'images cette juxtaposition de tous les thèmes du quotidien. Comme Anne, tandis que je partais avec Nathan, m'avait malicieusement dit qu'elle me chargeait de lui rapporter un livre de la Musardine, je décide lui offrir ce livre d'Araki. De retour dans l'immeuble je croise une jeune femme très jolie qui est assise et dont je comprends tout de suite qu'elle est très en avance sur son rendez-vous avec la même psychologue. Je le lui dis, elle me sourit, mais je la rassure tout de suite, je viens chercher mon petit garçon elle ne va donc plus attendre longtemps. Je retrouve Nathan, c'est lui qui m'a ouvert depuis l'interphone et sa voix retentit dans l'entrée de l'immeuble, sourire attendri de la jeune femme. Léa me dit que vraiment les progrès de Nathan sont très satisfaisants en ce moment et me redit de ne pas m'alarmer pour cette régression passagère causée par mon absence. Nous remarquons de concert que Nathan accepte désormais bien que les séances se terminent et qu'il repart sans faire d'histoires. Je dis d'ailleurs à Léa qu'il est toujours très calme dans la voiture en sortant de chez elle. Elle me répond que c'est une information très utile pour elle. Je ris presque parce que je lui dis que, vraiment, si de telles informations lui sont utiles, j'ai pour habitude de tout noter concernant les séances pour lesquelles c'est moi qui emmène Nathan, et que je peux facilement lui imprimer tout cela. Elle me répond que peut-être cela lui sera utile, qu'elle me le dira. Je l'assure que pour Anne et moi ces notes du bloc-notes sont très précieuses parce qu'elles nous permettent de voir une évolution heureuse, qu'il m'est parfois douloureux d'en relire quelques passages parce que cela me remontre comment les choses étaient avant que ne venions voir Léa. Nous sortons, prenons la voiture et allons à la librairie. Alain m'offre le café. Comme nous sommes correctement garés sur une place gratuite, je décide de poursuivre notre périple sans la voiture. Nous marchons jusqu'à la Bastille, Nathan s'arrête à toutes les motos. Nous poussons même jusqu'à Saint-Paul où nous nous arrêtons pour prendre un verre à l'Eléphant du Nil. En sortant Nathan me demande de faire un tour de manège, je lui achète quatre places, puisque nous avons le temps et aussi parce que j'aime bien gâter les enfants de temps en temps. Il prend place sur une réplique d'Harley Davidson mais dès que le manège se met en branle, il panique et essaye de descendre, le forain est obligé d'arrêter le manège, je lui demande pardon, il me dit que ce n'est rien, je vais pour donner les tickets restants à une maman qui est là devant la caisse mais le forain, décidément aimable, me rembourse mes tickets. Je le remercie chaudement. Je décide alors de prendre le métro et au lieu d'aller jusqu'à Franklin Roosevelt je choisis de descendre à la Concorde, nous avons de l'avance pour notre rendez-vous avec Julien et François et marcher sous les marronniers et les platanes du bas des Champs-Elysées avec Nathan est tentant. Nathan est très impressionné par les deux fontaines de la place de la Concorde et les regarde attentivement. Je fais de même et découvre qu'elles ne sont pas si mal ces sculptures en dépit de leurs dorures sur les parures des personnages et que l'ensemble se dégage remarquablement sur le ciel gris foncé qui vient de l'Ouest. Nous remontons les champs Elysées et sommes tout d'un coup cueillis par une averse, nous nous réfugions près de troncs des marronniers les plus touffus mais la pluie n'a pas l'air de vouloir cesser, aussi, l'heure du rendez-vous approchant, nous courrons jusqu'au théâtre du Rond-Point. Le rendez-vous se passe bien, je présente Julien à François, la discussion démarre lentement, pas non plus évident de les faire se parler à ces deux-là, mais c'est à croire que je sais vraiment faire cela, c'est à dire ce que je fais au travail, rendre compréhensible les paroles de techniciens à des non-techniciens. Nous sommes au foyer du théâtre, Nathan est vraiment sage. La discussion est très constructive, Julien a de nombreuses idées pour rendre plus faciles les choses concernant remue.net. En sortant François prend congé de nous, allant dans une autre direction que la notre et considérant Nathan, me demande, il sort de chez Léa?, je réponds que oui en souriant. François me répond que c'est drôle parce qu'il a le sentiment de connaître Nathan. S'il dit cela en ayant Nathan devant les yeux est-ce à dire que je décris bien les allées et venues de mon petit garçon? lundi, mai 31, 2004
Samedi 29 mai, dimanche 30 mai et lundi 31 mai 2004 Et cette journée de dimanche, sans doute l'une des plus insignifiantes de mon existence, je me suis senti déraciné, peu à ma place, à la marge, épaissement surveillé, tous les employées de l'hôtel étaient d'une incroyable politesse mais je n'aurais pas été étonné que discutant en flamand, langue que je ne comprends pas du tout, à quelques encablures de moi seulement, elles aient échangé les pires insanités me concernant. La privation de sommeil pour beaucoup joue sur mon humeur, le sentiment d'être prisonnier aussi de cette étroite chambre d'hôtel, appeuré par cette ville brutale, incapable une nouvelle fois de trouver le sommeil pendant les quelques heures, réfugié à l'hôtel et consigne stricte donnée au personnel de l'hôtel qu'en dépit de l'heure, je ne veux être dérangé sous aucun prétexte. Mais la nervosité, et le café sans doute aussi, bousillent le reste, je demeure enfermé dans cette chambre, l'ordinateur portable est comme une ancre, à la fois de quoi occuper l'esprit de même que dans une ferme il y a toujours quelque chose à faire, dans le désordre il y a toujours un fichier à mettre à jour il y a aussi sur son disque dur toutes ces photos des enfants, d'Anne, cette vie dont je suis séparé, mais dont je dois m'astreindre à me rappeler que c'est la mienne, encore deux jours de cet ennui profond et je serais de nouveau parmi les miens à tancer Madeleine parce qu'elle parle de trop, qu'elle me saoule, à tenter d'anticiper les bévues de Nathan et à m'exaspérer des pleurs répétitifs d'Adèle. Cette journée passée entièrement à l'hôtel, je voudrais qu'elle soit entre parenthèses, à la périphérie de mon existence, je voudrais ne plus me souvenir des pensées qui l'ont jalonnée, mais je sais aussi, d'expérience, que la mémoire est ainsi capricieuse que j'aurais souvent l'occasion de repenser à cette journée sans relief apparent si ce n'est la détresse d'un déracinement passager et que je pourrais en revoir en songe de nombreux détails, certains avec une grande précision, quand au contraire je peinerais parfois à me souvenir de moments doux, bons, de ma vie. Cette journée de rien et qui pourtant fut remplie de détails insolites presque tous douloureux. |