Le Bloc-notes du désordre |
samedi, mai 15, 2004
![]() Samedi 15 mai Anne-Pauline m'offre le dernier livre de Peter Handke, La perte de l'image et feuilletant les premières pages je tombe sur ce passage qui tout de suite me prend par la main. Vais-je relire?
Comme je suis admiratif de cette écriture qui s'interroge sur son origine, de ce récit qui sait intégrer à son édifice, les plans et les esquisses de sa construction! Alors oui, je suis littéralement pris par la main. Plus loiin je trouve de ces détails comme Handke les décrit, et j'envie cette existence, celle de Peter Handke, remplie à craquer de sa propre observation. Sur la couverture du livre une photogtraphie d'Arnaud Class que je connais bien. vendredi, mai 14, 2004
Vendredi 14 maiParce que j'avais vu en venant de Nancy que Pont-à-Mousson et Verdun étaient indiqués pour la même sortie d'autoroute, je me suis dit que j'aimerais bien aller à Verdun. Mon grand-père, Oscar De Jonckheere, que je n'ai pas connu, mort début 1964, je suis né fin 64, avait deux frères avec lesquels il fut incorporé dès 1914. Le premier frère de mon grand-père fit la guerre quelques heures seulement et fut ramené vers l'arrière, suite à une blessure pour laquelle il laissa un membre, mais je ne sais plus très bien lequel. Mon grand-père fit la guerre pendant deux ans et, à Verdun, laissa une jambe. Son autre frère fit toute la guerre, il y survécut pendant les quatre ans que dura cette boucherie. Il me semble que c'était là une survie qui fût rarissime. Ce que je sais de mon grand-père Oscar, je le sais de son fils, mon père. Ce sont quelques anecdotes qui mises bout à bout avec un carton de plaques de verre négatives que m'a confiées ma tante Madeleine, dessinent une personne dont je sais finalement si peu de choses. Je sais que mon grand-père avait vingt-cinq ans le jour où il perdit sa jambe et qu'il a toujours affirmé que c'était le plus beau jour de sa vie. Se réjouir à l'âge de vingt-cinq ans d'une amputation de la jambe. Je me suis donc promené dans les bois de Douaumont. Je n'ai pas cherché absolument à trouver des traces et des vestiges de la bataille de Verdun, je suis tombé sur quelques casemattes et dépots de munitions, parfois même sur des restes modiques de lignes de barbelés dont les saillances avaient été peintes en rose pour éviter aux marcheurs d'aujourd'hui de se blesser. Ce que j'ai surtout vu, c'était le sol de cette forêt aux arbres courts, un sol cabossé, accidenté et bousculé par tous les cratères des bombes et des obus. Je sais pour avoir vu de nombreuses photos de ces collines, que ces terres, pendant la guerre, étaient dénudées. La boue grasse de ces bois m'a redit que la vie dans les tranchées était telle que la mortalité effrayante en dehors de celle causée par les balles et les obus incitait les recruteurs à se servir dans les populations rurales, les seules qui survivaient à cette humidité terreuse. Dans les Cévennes je remarque souvent comment la place d'un village ou d'un hameau cite, sur son monument aux morts, une quarantaine de sacrifiés, de jeunes gens en âge de combattre, et que cette seule frange de la poplation d'hier excède très largement toute la population du même hameau aujourd'hui. Cette guerre a saigné la campagne. Beaucoup plus que les villes. Tout ceci me révolte silencieusement, j'ai eu à faire, il y a une quizaine d'années, un reportage photographique sur les monuments aux morts dans toute la France, c'était ma toute première commande, pour un hebdomadaire. Tous ces monuments aux morts, ces grandes sculptures lyriques, ces morts dans les bras de jeunes femmes aux seins généreux figurant la patrie reconnaissante. Ce nationalisme, celui qui a conduit, dans toute sa crispation, à faire plus d'un demi million de morts, justement à Verdun, 270.000 français et 275.000 allemands, match nul serait-on tenté de dire. Ce nationalisme qui suintait de partout dans la société et notamment à l'école. Je me souviens de ces anciens jeux de table qui nous avions trouvés dans le grenier de mon autre grand-père, l'endoctrinement de toute une jeune génération par le jeu et le patriotisme en toutes choses. Peu d'esprits alors avaient assez de recul pour dénoncer cet embrigadement de grande échelle, André Breton avait cette lucidité, mais en y pensant, Proust, lui, ne l'avait pas, qui regrettait de ne pas avoir les forces pour se battre lui aussi, et qui fit l'éloge des forces au combat et qui sauvèrent Paris, tout ceci est écrit dans le septième tome de la Recherche, et pourtant, lui avait été plus inspiré pendant l'affaire Dreyfus. Je me souviens qu'au début des années 70, j'apprenais encore à l'école que la Première Guerre Mondiale s'appelait La Grande Guerre, parce que celle-là sans doute nous l'avions gagnée, comme nous gagnons, sans doute aussi, une Coupe du Monde de football. Chauvinisme insidueux qui fait aussi qu'annonçant le nombre de victimes d'un accident d'avion ou d'un tremblement de terre ou d'une prise d'otages, dans un pays éloigné, on précise s'il y a lieu, le nombre de victimes françaises, comme si ces dernières pesaient davantage. C'est curieux, je regarde Madeleine et Nathan gambader dans ces bois au relief chahuté très propice à leurs jeux, et, incrédule, je me dis que dans ces mêmes bosses et plis du terrain, leur arrière-grand-père a tremblé de peur pendant deux ans, jusqu'à ce qu'il accueille favorablement, à l'âge de vingt-cinq ans, qu'on l'ampute d'une jambe et ce faisant que l'on le soustraye à la boucherie, une jambe c'était un modeste écot, en ces temps sombres. Et c'était à cela que je voulais penser, en venant aujourd'hui à Verdun. mercredi, mai 12, 2004
Mercredi 12 maiLa première leçon d'équitation de Nathan m'a fait se serrer la gorge plusieurs fois. Je vois bien comment Nathan a fait les plus gros efforts qu'il pouvait commettre pour s'approcher de ces gros animaux, et qu'il alla sans doute un peu au delà de lui-même pour demander de monter trois fois sur le dos de ce poney débonnaire, mais qu'une fois juché sur cette médiocre hauteur, il avait très peur. Ce n'est pas grave Nathan, tu as vraiment essayé, en fait tu as été très courageux, ce n'est qu'une demi-victoire mais c'est une victoire quand même. Le soir nous arrivons à Nancy, nous passons prendre Anne-Pauline à la librairie et nous retournons à Pont-à-Mousson, où nous découvrons leur vaste appartement, la nuit j'y dors pesamment et me réveille reposé. C'est une bonne maison celle qui me permet une aussi bonne première nuit en son sein, une nuit indemne de ses habituels égorgeurs nocturnes qui si souvent me font perdre le sommeil. mardi, mai 11, 2004
Mardi 11 mai 2004 Je la note, pour ne pas l'oublier, toute la clairvoyance de mon ami François qui fait remarquer, quand la conversation échoue sur les exactions des forces alliées dans le Golfe que nous ne nous émouvons beaucoup moins de ce qui est quotidien en Tchétchénie. Des documents à propos de ces jours terribles pourtant existent, des journalistes font leur travail tenace et rapportent toutes les preuves dont nous aurions besoin pour nous indigner, des traces de ce courageux travail sont donc accessibles, mais elles ne sont pas publiées en somme, nul quotidien ne rappele ces faits épouvantables en titrant sa une de temps en temps à propos de ce conflit et de sa résistance, télévision et radio sont également muettes, les tortionnaires ont les mains libres pour détruire et saccager leurs victimes. Et c'est incroyablement pénible d'admettre que non seulement notre journée fut bonne, que sa soirée était délicieuse en compagnie de bons amis à la grande table de l'atelier de Saint-Dizier, et que nous retournâmes même sans de trop grandes difficultés vers des sujets plus calmes après avoir effleuré celui de l'entreprise génocidaire en Tchétchénie. J'avais déjà remarqué que le bonheur était à ce prix, celui de savoir ignorer le malheur des autres. lundi, mai 10, 2004
Lundi 10 mai 2004 Nous partons en trombe et buttons tout de suite sur les embouteillages, quelques circonvolutions inutiles dans Montreuil nous égarent et c'est avec soulagement que je retrouve la croix de Chavaux. Après, cela circule mieux. Nathan est à l'arrière de la voiture, d'excellente humeur et tape dans ma main chaque fois que je la lui tends à un feu rouge. Nous arrivons presque en même temps que Léa qui nous ouvre son cabinet en allumant les lumières un peu partout elle nous annonce que c'est là le premier rendez-vous de la semaine pour elle. Je lui dis par ailleurs que nous avons pris un rendez-vous le lendemain dans un centre équestre pour Nathan et je lui demande ce qu'elle en pense, elle dit ne pas avoir d'avis mais que surtout il ne faut rien brusquer, je lui dis que j'ai toute confiance en cette monitrice de Jean d'Heures qui déjà a donné de nombreuses leçons d'initiation à Madeleine. Nathan nous presse d'en finir parce que lui a hâte d'entammer sa séance. Je sors, redescends et traverse la rue pour me rendre dans le café d'en face muni du journal. Je commande un café et commence cette lecture silencieuse, recueillie, presque, au bar, buvant mon café avec lenteur. De nouveaux documents ont été découverts qui disent assez la culpabilité des forces armées américaines et britanniques en Irak. Les méthodes varient peu, somme toute, de conflit en conflit, tout ceci a l'air d'être organisé un peu comme l'étaient les sévices de l'armée française en Algérie, eux-mêmes inspirés des méthodes de la Gestapo et je suppose qu'en la matière ces bourreaux d'hier n'avaient rien inventé qui ne fut pas déjà pratiqué par les tortionnaires d'avant-hier. Je remarque simplement que cette fois, il semble que dans le travail de destruction de la personne on ait beaucoup eu recours aux sévices sexuels. Et aussi, en somme que les images de ces horreurs mettent désormais peu de temps à nous parvenir, elles sont quasi-instantannées, à la différence des documents sur la Guerre d'Algérie dont on ne découvre que maintenant à la fois l'ampleur et le nombre. Ces images ont la médiocrité d'images d'autres temps, qu'elles soient prises par les tortionnaires comme trophées ou par les victimes pour servir de preuves, désormais aussi les images parce qu'on rend floues toutes les parties du corps qui pourraient le rendre reconnaissables, ou qu'elles imposent des carrés noirs sur les parties génitales, ces images donc, augmentent l'anonymat de ces pratiques et otent leurs visages aux victimes. Les victimes deviennent alors quantité négligeable au même titre que les poursuivants de James Bond qui tous tombent sous les balles de l'agent secret pour le spectacle, tous morts sans visages, figurants. Les victimes des tortures, privées de leur visage, deviennent des figurants de leur calvaire. Je remarque aussi le titre aguicheur de l'un des articles sur ces tortures, on y parle d'escadrons ou de soldats spécialisés dans la sodomie. Elle est très grasse la typographie de ce titre. Je remonte chercher Nathan qui semble-t-il est très calme, Léa me dit que la séance s'est très bien passée et qu'elle s'est concentrée sur une seule et même activité de découpage. Nous repartons, Nathan est calme à l'arrière de la voiture. A Fontenay, il est heureux de constater que Madeleine étant à l'école et Adèle endormie, il dispose de ses deux parents pour lui seul. En fin d'après-midi, nous partons pour Saint-Dizier, exécrable lumière sur les plaines ondulées entre Sezanne et Vitry-le-François, pour mon plus vif regret. Martin arrive peu de temps après nous et nous dînons de quelques pâtes au beurre d'ail et des pignons de pin. Nous reportons au lendemain les mises à jour du site de Martin sur lesquelles nous avions promis de travailler.
Dimanche 9 mai La journée, la tête dans le guidon. Une de ces conférences téléphoniques épuisantes et interminables. Et si enfant on m'avait dit que plus tard mon travail consisterait à me retrouver au centre de ce genre de situations, une dizaine de personnes rassemblées par le seul effet d'une ligne téléphonique partagée, quatre de ces interlocuteurs sont à l'étranger, une personne en Italie, deux autres en Belgique, et un quatrième donc en Angleterre, plus tard une cinquième personne nous rejoindra d'Allemagne, la discussion en langue anglaise, autant d'accents différents que d'interlocuteurs, sûrement, enfant j'aurais rêvé de pareil scenario qui aurait ressemblé aux histoires que je lisais dans lesquelles des chaînes d'amateurs radio faisaient le tour du monde pour sauver un malheureux naufragé au centre du Pacifique. Mais au travail, aujourd'hui, trente ans plus tard, ce que nous tendions tous à faire était de rétablir le débit et la circulation de données en transit éparpillées en Europe, nous ne sauvions aucun radeau, nul ne risquait d'y laisser la vie, il n'y avait pas mort d'homme comme on dit, et pourtant combien de paroles angoissées, vindicatives aussi, de torts mal assumés et de d'accusations nocives. Pour moi c'est toujours un exercice de maîtrise que de sans cesse devoir me rappeler que non, il n'y a pas mort d'homme et que le soir finira par arriver, que l'équipe de nuit finira par prendre le relai, que toute cette sueur peureuse séchera enfin. Le soir, rentrer chez soi, douze heures de ce calvaire en tête et supporter difficilement les pleurs d'Adèle ou les caprices de Madeleine, se faire honte. |