Le Bloc-notes du désordre |
samedi, avril 17, 2004
Samedi 17 avril A mon travail je m'enrhume en plus de m'emmerder, elle est longue la journée passée dans un courrant d'air. Le soir cependant les amis sont nombreux pour fêter l'arrivée d'Adèle à la maison. La fièvre continue de monter crescendo et deux verres de bon Sancerre font le reste, je finis par avoir un contrôle limité et aléatoire sur ce qui sort de moi. Les amis de longue date s'amusent beaucoup à mes dépens, je crois, et sont finalement tout à fait incrédules quand ils m'entendent chantonner l'air de oui-oui, que Madeleine aime tant, et qui est terriblement entêtant. Tout de même! Ecrire régulièrement des choses sombres, et tristes, et se couvrir de ridicule en chantant, faux en plus, l'air de oui-oui. Ca manque un peu de sérieux. Pour sauvegarder les apparences, cette fois, comme j'ai envoyé les premiers exemplaires d'une Fuite en Egypte aux éditeurs, j'ai changé le message de notre répondeur, c'est idiot mais ce qui faisait rire les amis, la voix de Madeleine qui disait Bonjour, c'est Madeleine, je suis à la maison, avec Maman, Papa dort, bisou, au revoir, je ne suis pas sûr que cela ferait très sérieux si un éditeur appelait. Et pourtant la fièvre aidant, il m'arrive de fredonner l'air de oui-oui. vendredi, avril 16, 2004
![]() Vendredi 16 avril 2004 Je crois que cette fois-ci j'y suis davantage allé pour dire au revoir à ma thérapeute qu'autre chose, d'ailleurs c'est exactement cela qui s'est produit. Je suis entré, je me suis excusé de l'avoir avertie fort tard de mon impossibilité de venir à la séance précédente, parce que, effectivement, au moment même où j'aurais dû être à son cacinet, Adèle naissait. Elle a paru sincèrement réjouie. Ce qui d'ailleurs m'a permis d'enchaîner souplement sur la joie que me procurait cette naissance et la paix qu'elle apportait dans notre maison, et comme, en somme, je craignais de mélanger cette joie au ressassement nécessaire de la thérapie. Par acquis de conscience, je crois que c'est comme cela que l'on dit, j'ai développé aussi que les découvertes que j'avais faites durant cette thérapie m'avaient à la fois aidé et à la fois déçu. Elles m'avaient aidé parce que toutes les séances avaient contribué à apporter un éclairage chaque fois différent sur ce que je savais déjà, en revanche ces mêmes découvertes m'avait déçu parce qu'elles n'étaient que cela, un éclairage différent, et qu'en somme ce qui relevait du traumatisme de l'enfance, ce qui avait façonné le reste, était, finalement, si peu de choses, un minuscule caillou, un peu pointu tout de même, dans mes grôles depuis fort longtemps. Et puis cela étant dit, j'étais étonné, comme ma parole s'est tout d'un coup tarie. Comme si de dire que j'acceptais la déception que ce qui me fait souffrir de temps à autre, parfois de façon très cruciale, ne fût pas plus complexe, plus alembiqué, comme si donc d'accepter cette simplicité fut ce qui fut si difficile à apprendre et à adouber. Et du coup la parole n'eut plus court, j'eus même de la difficulté à rassembler quelques efforts de paroles pour quitter poliment ma thérapeute. La parole qui existait entre nous jusqu'à présent n'avait qu'une seule vertu, celle de rechercher les origines de troubles et de douleur. Elle ne pouvait apparemment pas exister en dehors de cet exercice difficile de transfert. Je me suis levé, je n'ai pas jeté un dernier coup d'oeil à ce cabinet dont la décoration et le mobilier me déplaisaient tant, pas un regard pour ce nouveau poster encadré, depuis quelques séances, reproduction de baigneuses de Picasso, du Picasso qui flirtait avec le Surréalisme. Je suis sorti de l'immeuble avec ce sentiment que j'avais déjà eu, deux fois auparavant, chez mes deux précédents analystes, sentiment qui veut que les analyses sont à leur façon des prisons de notre pensée, nos propres créations, nos propres labyrinthes. Et qu'en sorte, il est agréable de quitter les murs de ces geôles fictives. En sortant, je crois que j'ai remarqué, pour la première fois, les feuilles aux arbres. Il était temps de sortir de cette passe. jeudi, avril 15, 2004
![]() Jeudi 15 avril Dans le bois de Vincennes ce matin, je ne sais plus ce que j'ai fait du chargeur de batterie de l'appareil-photo, aussi j'ai emprunté à Anne sa caméra, est-ce parce que j'ai particulièrement besoin d'images en ce moment pour faire face au tracas occasionné par papa ou est-ce parce que je pressentais que la lumière serait si belle dans les sous-bois du printemps. Je filme donc. Je ne sais pas filmer, je crois que je ne fais que de prendre des photographies longues, qui durent deux ou trois secondes. Je fais donc de ces petits films photographiques, je filme des feuilles baignées par cette lumière de printemps. Je fais cela pour tromper l'attente, l'attente qu'il soit l'heure d'aller à l'hôpital pour les cinq minutes de visite pas plus, c'est tout ce dont il est capable pour le moment. Aussi hier soir quand je suis reparti, j'avais l'impression de le laisser à un mauvais sort. Vingt quatre heures à endurer sa douleur. Il n'y a pas de lien logique entre ses feuilles de printemps et ce qui me préoccupe, de même ces feuilles toutes raccornies de l'été précédent, que je trouve parfois encore accrochées aux branches les plus basses, des feuilles anciennes ne m'évoquent rien, je ne les trouve pas plus symboliques qu'autre chose. Et pourtant filmant-photographiant ces jeux de lumières dans les feuillages, j'ai le sentiment de produire des images qui ne sont pas sans parenté avec mes sentiments anxieux. Et cela ne peut pas seulement être que filmant des feuilles de printemps, en anglais Spring leaves, cela me fasse penser au disque éponyme de Bill Evans, ce musicien que lui et moi aimons tant. Notamment avec le café et une partie d'échecs sur le vieux jeu de son père à lui, Oscar De Jonckheere, le jeu d'Oscar. Non, ce n'est pas non plus ce lien ténu. C'est autre chose. Je ne sais pas quoi. Je ne peux pas tout expliquer non plus. Qui me le demande? Et puis finalement, il est revenu avec les vivants, il est encore mal en point, mais on l'a remonté dans sa chambre, cela ressemble davantage à ce que l'on connait de l'hôpital, de ces hommes qui déambulent dans les couloirs en pyjama, de même les femmes en nuisette. Alors sortir de l'hôpital le coeur léger presque, repartir dans la lumière de la fin de journée sur le périphérique encore chargé, la lumière est vraiment belle, une belle journée, tous ces gens qui rentrent du travail, les soirs qui rallongent au printemps et écouter une cassette de Bill Evans, You must believe in Spring, oui c'est cela, il faut croire au printemps. Elles sont bien douces les soirées en ce moment. Les enfants se couchent de bonne heure et de bonne humeur, je prends plaisir à leur lire chacun leur histoire, j'essaye de soigner ma diction, mes intonnations, bien marquer les points d'interrogation et les points d'exclamation. Anne et moi dînons paisiblement et puis je monte travailler après avoir fait la vaisselle. Je travaille avec une belle concentration, de temps en temps je m'interromps pour aller vérifier qu'Adèle dort bien, je lui propose un biberon si je lui trouve les yeux éveillés. Je la prends à côté de moi aussi pour travailler. J'entends sa respiration rapide près de moi, on l'entend à peine, il faut tendre l'oreille. Et puis je monte, je m'assois dans le lit contre le mur, dans la pénombre, je lui donne son dernier biberon. Cette tranquillité me rappele les mêmes soirées à Puiseux, Madeleine était toute petite. Je l'avais à mes côtés et j'essayais d'écrire. Je ne savais pas encore écrire à l'époque, non que je sache absolument, aujourd'hui, je sais seulement qu'il peut suffire de dire la respiration rapide et silencieuse de la petite Adèle. Pas plus, c'est déjà beaucoup. Le soir pester tout de même que le Mac d'Anne soit rétif à tous mes efforts pour extraire les images vidéographiques de ce matin au bois de Vincennes. Oui, ce n'est pas encore pour demain que le bloc-notes soit agrémenté de courts extraits vidéo en streaming. Et donc pas davantage de photographie pour le bloc-notes de ce soir. ![]() Mercredi 14 avril 2004 Ce que j'ai vu aujourd'hui je ne suis pas près de l'oublier. J'ai vu mon père en salle de réanimation après une opération du coeur. J'ai vu le corps de mon père, ce corps familier, dans la douleur, corps rasé et lisse de la tête aux pieds, corps badigeonné de désinfectant, corps dont sortaient de multiples tuyaux de différents calibres certains opaques de ce qui y circulaient, d'autres au contraire dont la transparence laissait voir le passage des fluides chargés et foncés, ce corps relié à des machines elles-mêmee branchées à quelque équipement informatique et son moniteur de contrôle sur lequel des courbes defilaient avec une belle régularité, ce qui j'ai pris pour un bon signe, enfin je n'en savais rien, mais voilà j'étais ému, j'ai regardé cet écran et j'ai tenté d'en interpréter les données, en devinant ce qu'elles signifiaient, comme je fais si souvent, somme toute, à mon travail, j'ai surtout vu la régularité des courbes et j'ai voulu y voir un signbe paisible, j'ai vu le corps ouvert par endroits et refermé sur de nouveaux tuyaux, j'ai essayé de ne pas regarder, mais tout de même j'ai regardé. J'ai entendu la voix de mon père qui me parlait comme d'un pays lointain, ses phrases étaient brèves, il était en colère contre le personnel soignant, une histoire de poire pour appeler qui tombait sans cesse, il a bu par un tube dans un récipient qu'il tenait lui-même, je crois, davantage pour monter cette autonomie infime qui lui coûtait que pour se désaltérer. Il m'a dit qu'il avait l'impression qu'un train lui était passé dessus. Et à vrai dire, lui, comme le monsieur qui était également allité à coté dans la même salle de réanimation, ces deux hommes donc, avaient le regard de ceux sur qui un train est passé. Il m'avait dit au téléphone la veille de son intervention qu'il avait davantage peur de la douleur que de mourrir. Il n'est pas mort, ce dont je me félicite et qui me soulage, mais je vois bien qu'il souffre. Il m'a demandé de partir, je lui ai touché l'épaule. Et je suis parti. Dans le vestiaire j'ai croisé le regard triste de cette femme qui était au chevet du monsieur d'à côté. Je lui ai demandé si cela allait. Elle n'en menait pas large, je l'ai aidée à défaire la blouse jettable que nous avons du passer pour entrer dans cette salle isolée. Je lui ai demandé si son "mari" avait aussi de la difficulté à saisir la poire pour appeler au secours. Elle a paru soulagée que je lui pose cette question. Elle a dit que oui, pour son "compagnon" c'était la même chose, que cela lui faisait peur. Nous avons appelé un infirmier et je lui ai expliqué que mon père avait peur de ne pas pouvoir appeler au secours. Il m'a dit qu'il allait faire le nécessaire. Je suis sorti. A demain papa. mercredi, avril 14, 2004
Mardi 13 avril Aujourd'hui, nous sommes allés à la mairie du douzième arrondissement de Paris où est née Adèle, pour déclarer sa naissance. Sans doute parce que nous sommes arrivés à l'heure du déjeuner, l'attente pour cette formalité a été très longue, pas loin de deux heures. C'est curieux parce que cette attente ne m'a pas paru très longue, parce que toutes mes pensées allaient vers mon père, qui dans le même intervalle de temps se faisait ouvrir la poitrine, arrêter momentanément le coeur, puis une dérivation était installée, le temps de déposer le coeur et de lui donner un nouveau souffle. Je n'ai cessé de penser à cette concordance dans le temps entre cette opération à coeur ouvert et cette attente vide de sens, longue de deux heures pour parapher ceci: -- le neuf avril deux mil quatre à onze heures cinquante-cinq minutes -- est née, 5, rue Erard, Adèle, Sophie, du sexe féminin, de Philippe, ----- Joseph, Henri DE JONCKEERE, né à Antony (Hauts-de-Seine), le 28 décembre 1964, informaticien, et de Anne, Sylvie, Josiane TREBOUT, née à -------- Chaumont-en-Vexin (Oise), le 18 janvier 1964, tireuse photographie, ---- domiciliés à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne) xxxxxxxxxxxxx qui déclarent la reconnaître et être informés du caractère divisible du lien de filiation naturelle. ----------------------------------------- Dressé le 13 avril 2004, à 13 heures 45 minutes, sur la déclaration - des père et mère, qui, lecture faite et invités à lire l'acte ont signé avec Nous, Claudine GUEGUEN née GRAS, fonctionnaire municipal délégué --- dans les fonctions d'état civil par le maire du douzième arrondissement. -------------------------------------------------------------- Copie délivrée conforme au registre A Paris douzième arrondissement, le 13 avril 2004 Le fonctionnaire municipal délégué dans les focntions d'état civil. lundi, avril 12, 2004
![]() Lundi 12 avril Cet être neuf, ce qu'il tient pour nous. Du désir, davantage de désir, celui de construire pour elle, mais aussi de la fatigue, la fatigue des nuits hâchées, pour commencer, et celle aussi de toute cette construction qui reste à faire. Du nerf!
Dimanche 11 avril Adèle, tu ne parles pas beaucoup, tu ne sais pas encore. Comme tous les pères, j'échaffaude les projets les plus fous te concernant, je te promets par exemple à une carrière d'astro-physicienne. Mais c'est idiot. Non, je fais aussi des rêves plus modestes, je nous vois en voyage dans cinq ans, à Saint-Dizier, ou ailleurs, là où sont nos amis, partageant le même lit, ton petit corps et le mien immense, je te tiens par la main pour aller à l'école ou en revenir, s'arrêter à la cabine téléphonique de la rue Charles Bassée pour que tu t'y enfermes et y éructes tous les gros mots que tu connais, t'emmner chez le docteur, et elle te ferait écouter ton coeur avec le stéthoscope, construire avec toi des cabanes dans le bois de Vincennes, ou faire le tour du lac des Minimes en vélo à toute berzinde, t'apprendre à découper les carottes en rondelles sans te couper, regarder le début des Triplettes de Belleville avec toi, faire des parties de Memory sur la grande table dans le salon, t'apprendre à nager, à ne pas avoir peur de l'eau, plus tard peut-être t'apprendre à faire des rayogrammes, ne pas avoir peur du noir, faire feu de bois humide dans les Cévennes avec une seule allumette, te lire Sur le bout des doigts d'Hanno, faire défiler les pages des flip-books de Benoît Jacques sous ton nez, te montrer aussi le chemin de la Garde de dieu, parce que c'est là aussi avec tes frère et soeur que tu devras disperser mes cendres, plus tard. Rien ne presse comme on dit. A toi aussi je te souhaite d'être follement aimée. dimanche, avril 11, 2004
Samedi 10 avril Elle est toute petite et pourtant elle remplit déjà l'écran de mon ordinateur, son image déborde. Elle n'est pas née depuis plus d'un jour et déjà nous comptons plus de photographies d'elle que je n'en connais de mes grands-parents. |