Le bloc-notes du Désordre |
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jeudi, septembre 04, 2003
![]() Aujourd'hui comme hier, impossible de détacher ma pensée de P. D'autres réflexions que celles jetées à chaud dans un fichier de bloc-notes, ce lundi matin au travail, quand certains collègues contenaient avec peine leurs larmes, et j'étais de ceux-là. Nous avions tous nos raisons de pleurer, un suicide pour ma part me ramène toujours à celui de mon frère Alain. Dans le cas de P son suicide avait un mode de fonctionnement, encore une fois je ne veux pas révéler ce qui n'appartient qu'à lui, mais ce qui me préoccupe ce sont toutes ces opérations et préparatifs qui ont précédé le déclenchement de ce qui devait l'emporter. Connaissant le soin que P apportait en toutes choses, une fois encore sa manie de tout vérifier et revérifier, en tous sens, me laisse même penser qu'il s'est sans doute assuré du bon fonctionnement de son mécanisme infernal une première fois avant de se l'appliquer à lui-même. Et ce n'est pas la première fois que je me tiens cette réflexion, celle que juste avant le suicide il y ait encore non seulement de la vie mais aussi de la pensée au travail, de l'action même. Combien de fois ai-je pensé à ce qui s'était passé dans la chambre de mon frère à Garches une chambre qui, avant d'être celle de mon frère Alain, fut longtemps la mienne et qui est désormais celle dans laquelle je dors quand je rends visite à mes parents quelques minutes avant qu'il ne se jette par la fenêtre. Quelles furent ses pensées pendant ces quelques instants seulement avant qu'il ne se précipite? Ces pensées ont pourtant existé mais dans l'absence d'une lettre pour "expliquer" son geste a suicide note en anglais, un mot d'adieu, une lettre que de spéculations!, ces pensées resteront inconnues, elles ne furent tenues que pour lui-même. Mais cependant, je ne peux jamais me départir de l'idée que l'air devait avoir une drôle de vibration dans la chambre comprendrais-je un jour comment mes parents font pour continuer de vivre dans cet appartement? ce jour-là, qu'il me semble parfois qu'il reste quelque chose de cette agitation et que c'est souvent cela même qui me maintient éveillé au milieu de la nuit quand j'y dors, incapable de m'endormir calmement. Et quelles furent encore les pensées de P préparant son suicide et armant son mécanisme? Qu'est-ce qui est contenu exactement dans tant de préméditation? Dans quel état d'esprit le suicidé anticipe-t-il la douleur qu'il est sur le point de s'infliger? Je continue de penser que le suicide est une réponse à une question qui ne fut jamais posée. Et combien d'épaisseur nouvelle, à mes yeux, cette mort voulue donne à P que je ne connaissais que dans le cadre du travail. Si le jour d'avant son suicide, une lubie m'avait pris d'écrire quelques lignes à propos de mon collègue P, tout indocte que j'aurais été de sa mort prochaine, pas même de sa dépression, je suis obligé de constater que j'aurais alors écrit à propos de lui toutes ces facéties que nous faisions à ses dépens ou encore j'aurais écrit quelques remarques à propos du soin excessivement méticuleux qu'il apportait à toutes tâches dans son travail, et quelles pitoyables observations celles-ci auraient été à la lumière tragique de la mort de P. Quel idiot et quel pitre aurais-je été de décrire si légèrement une personne aussi profondément douloureuse que P. Car tant de douleur appartenait à une dimension de P qui m'était complétement inconnue. Comme d'autres j'avais appris le décès récent de son père, j'avais pris soin alors de lui envoyer un petit mot de réconfort pour lequel P m'avait envoyé un courrier électronique laconique, me remerciant, et ce courrier comme tous les autres était signé Cordialement, P. Et combien aurais-je également sous-estimé les réactions tellement désemparées de mes collègues, la mienne incluse, cette atmosphère tombée soudain pesante à tout rompre dans cette grande salle dans laquelle nous travaillons tous, quelques téléphones continuaient de sonner mais j'aurais juré qu'ils sonnaient moins fort que de coutume. Et pourtant, à plusieurs reprises, lundi matin, pensant à la mort de P, comme beaucoup le regard perdu au lointain, bien au delà de nos écrans sur lesquels tout apparaissait complétement flou, je revoyais en songe cette époque très insouciante, quand nous étions un petit groupe qui saisissait n'importe quelle occasion pour blaguer, P était notre chef d'équipe alors. Et de pensée en pensée, incapable, même dans les circonstances sombres du moment, de dissocier l'anectotique du tragique, me rappelant cette période lointaine presque exempte de soucis, les choses alors étaient moins tendues que maintenant au travail, je me suis souvenu des contrepétries, de ces chahuts de potache dans le restaurant d'entreprise, des parties d'échecs dans la salle de repos, et combien tous ces souvenirs légers me ramenaient à P. Au P de cette époque qui était déjà le P de maintenant, un être perclus de détresse, déjà. Suis-je toujours si inattentif? mercredi, septembre 03, 2003
Hier soir, belle soirée passée avec Eric et Daphna, curieusement la conversaion est tombée sur Matty, l'oncle de Daphna qui vivait dans le Bronx et qui par la force des choses un épisode trop long et trop ennuyeux à expliquer m'avait donné une hospitalité très restreinte dans la cave de sa maison au bout du Bronx dans la 231ème rue. J'avais seulement le droit d'y dormir, le matin il me réveillait de bonne heure, je devais prendre avec moi toutes mes affaires et je passais la journée à New York avec ma valise, mon sac photo (mes deux appareils et trois optiques à l'époque), et tout ce que j'avais d'argent liquide pour le mois. Le matin donc je rejoignais la station de métro et je partais dans Manhattan, j'y passais la journée de coffee shop en bagel house et le soir je devais revenir vers les dix onze heures du soir, Matty m'ouvrait et j'avais le droit de rejoindre cette pièce dans la cave. Il semble me souvenir que j'ai vécu cinq ou six jours de cette façon crevant de peur de me faire dévaliser dans le métro qui traversait tout le Bronx, et de fait, par les fenêtres du train, je voyais défiler des quartiers complètement défoncés, fenêtres murées, carreaux brisés, grillages éventrés et murs en ruine. Curieux en effet que nous ayons parlé de cet oncle paranoïaque de Daphna, dont nous n'avions jamais reparlé depuis, quand précisément ces derniers temps, au moment du déménagement, j'avais retrouvé dans les carnets de notes écrits aux Etats-Unis quelques pages décrivant cette drôle de semaine dont j'avais oublié beaucoup de choses et notamment d'être un soir rentré chez lui par effraction parce que la même voiture était passée trois fois de suite dans la rue et que j'étais manifestement à la rue. New York, le 21 octobre 1988 Je suis chez Matty dans la 231ème rue, je suis rentré par la fenêtre, je n'en pouvais plus d'attendre qu'il rentre, j'imagine que l'on s'expliquera de tout ça plus tard. Never mind. Vers onze heures on sonne. Je vais à la porte. Dehors c'est la tourmente. Il pleut des chats et des chiens, il y a un vent à décorner les boeufs, vraiment pas un temps à mettre un chien dehors. De larges bourrasques transportent des feuilles mortes pleines d'eau. Chaque coup de vent fait dégringoler un peu d'eau retenue par les arbres. Il y a des branches qui craquent, qui cassent souvent et qui tombent parfois. Le petit jardin devant la maison ne ressemble plus à rien. Devant le portail elle est là. La tête sous une capuche. Elle est mignonne avec un visage noir qui me fait un grand sourire. Elle est très jeune. Treize ans. Peut-être douze. Elle trépigne un peu. Je ne suis pas venu tout de suite à la porte. J'ouvre et attend qu'elle dise quelque chose. Elle le dit. Si je la reconnais, si je l'ai déjà vue. Je dis non. Mais si. Bon ce n'est pas grave. Est-ce qu'elle peut monter? J'ai peine à le croire. Ce serait trop triste. Elle fait le geste. Je n'aime pas ça. Je baisse la tête. Je referme la porte. Elle me crie que c'est cinq dollars. Que chez elle tout le monde est affamé. J'ai le coeur serré. Je referme la porte. Elie, le frère de Daphna, m'a expliqué que dans le Bronx, on peut tout acheter pour cinq dollars, un vélo, une radio, un petit garçon, une petite fille, le ménage dans la maison. Five buck a blowjob (Cinq dollars la pipe) lundi, septembre 01, 2003
![]() Il y a neuf ans quand j'ai commencé à travailler dans cette entreprise, que P était notre chef d'équipe, nous étions un petit groupe de contrepêteurs qui ne manquaient jamais une occasion de glisser dans la conversation une de ces phrases piégées dont nous nous gardions bien de révéler le tabou aux non-initiés et je n'étais pas le dernier la programmeuse compile le C avait eu son heure de gloire combien de fois avions nous accueilli P en salle, en pouffant, parce que nous disions Salut Patrick. Salut collègue. dimanche, août 31, 2003
![]() John coplans est mort. John Coplans était photographe, du moins le fut-il surtout dans le dernier quart de sa vie, de 1984 à nos jours. En effet à partir de 1984, à l'âge de 58 ans, John Coplans entamma une oeuvre consistant essentiellement à se photographier. L'expression se photographier est ici choisie à dessein, plutôt que de parler d'autoportrait, tant les motivations de John Coplans se photographiant, étaient très éloignées de ce qui est précisément recherché dans l'autoportrait, une manière de reconnaissance ou de ressemblance, s'approcher soi-même avec le regard de l'autre, s'affranchir de son propre regard dans ce qu'il conditionne ce que l'on regarde en somme. Non, les photographies de John Coplans le représentaient parce qu'elles étaient effectivement tournées vers son corps, mais pas nécessairement dans ces parties du corps qui sont le siège de la reconnaissance ou de la ressemblance, le visage notamment. Le corps de John Coplans, quand ce dernier commença à se photographier, était âgé de 58 ans. A l'âge de 58 ans, ce corps avait une histoire, il portait en lui les traces indéflectibles du vieillissement, une peau usée, des poils blancs, des muscles avachies, l'embonpoint de l'homme vieillissant, et c'était de prime abord ce qu'il y avait de plus marquant dans ces photographies: la vue d'une nudité qui ne fût pas celle de chairs fermes et jeunes, non pas que le spectacle de cette nudité mature fut nécessairement inédit, tout du moins n'est-il pas fréquent. Ce qui était rendu flagrant et manifeste tenait beaucoup de la taille des images et aussi de leur précision. En effet, une grande partie des images de John Coplans ont été réalisées avec une chambre polaroid de taille 50X60 (20X24 pouces), ce qui est bien au-dela de ce que les appareils, même de grand format, les plus précis donc, permettent habituellement. Dans la multitude des détails révélés donc par cet appareil de "très grand format", l'oeil discerne très nettement non seulement le grain de la peau mais aussi toutes les aspérités qui parcèment l'épiderme, dans cette constellation infime était alors révélée la morsure du temps exacerbée. Les ravages du temps sur le corps furent continuellement scrutés par les photographies de John Coplans dont le corps vieillissait, une démarche qu'il maintint jusqu'à une période récente. Mais était-ce là les seuls sujets et enjeux des photographies de John Coplans? Sans doute parce que l'image de cette nudité à la fois crue, et hors des canons avilisants de la beauté physique telle que l'époque l'entend, est choquante, d'autres impératifs de la photograhie de John Coplans étaient ici au travail mais sans doute moins visibles. Ce travail photographique est en fait très fourni, au delà de ce que l'on pourrait attendre d'un seul et même sujet tellement ressassé, son propre corps et ses extraits tels qu'ils sont obtenus avec force recadrages en cela les photographies de John Coplans rejoignent dans la pauvreté du sujet des préoccupations que l'on retrouve, constantes, chez Jasper Johns, I am only trying to find ways to make pictures (j'essaye seulement de trouver des façons de produire des images). Les variations dans ces photographies sont pléthoriques, agissant cependant sur très peu de points, pause, cadrage et association ou non des images entre elles, le sujet, l'éclairage et son fond sont systématiquement les mêmes, un fond blanc dont John Coplans ne se souciait absolument pas qu'il ne reçoive pas d'ombre émanant du sujet, ce dernier parfaitement détaché du fond un éclairage neutre et indirect, en clair obscur en fait, et le même corps encore et toujours soumis au regard de l'appareil-photo scrutateur, un dispositif simplifié à l'extrême, n'était-ce le format de l'appareil-photo. Du même angle, et de la même composition générale: une vue de dos, le cou rentré, donc disparaisant derirère le dos massif, les deux mains sont posées sur les épaules et font l'effet de deux ailes d'ange atrophiées, la même image est ensuite produite, les deux mains ne sont plus posées sur les épaules, mais ce sont deux poings serrés qui sortent de la masse du dos bombé, et c'est alors une image toute d'abstraction qui voit je jour. Tant de positions différentes prises également par les mains au fil des années et qui remplissent entièrement le cadre. Même le pénis, aussi las qu'il apparaisse, prend toutes sortes de formes au gré des pauses du reste du corps. De même l'éclairage ne s'attarde pas à souligner ou gommer ce qu'il représente, il est neutre, et voulu tel, il n'accentue pas les ombres les rides et les plis de la peau âgée. En un sens le sujet est dédramatisé. Parfois, notamment avec les photographies des mains et des pieds, la notion d'échelle implose, et l'on voit des mains hautes de 60 centimètres ou des pieds particulièrement agrandis, sans doute parce que ces extrêmités ne peuvent être raisonnablement envisagées dans une telle proportion, les formes alors dessinées par les doigts ou les chevilles confinent à l'abstrait, ces mains et ces pieds acquièrent de ce fait, avec une masse augmentée, une dimension tellurique et sculpturale. D'autre fois deux ou trois images peuvent être associées bout à bout, le plus souvent dans la continuité des formes qu'elles représentent, le bassin dans le prolongement du torse par exemple, tout comme les pièces d'un montage, et ce sont de nouvelles formes qui apparaissent, par assemblage, un sculpteur ne travaillerait sans doute pas différemment. Les continuités de ces collages ne sont cependant pas parfaites, certes une jambe trouve son prolongement dans l'image suivante, mais bassin et ventre dans l'image suivante au contraire achoppent, ce qui sans doute le peu de cas que John Coplans faisait de ce qui était représenté, quand au contraire des formes embouties les uns dans les autres, pourvu qu'il y ait continuité de formes, étaient recherchées. Une image qui est seulement narrative ne peut être regardée qu'une seule fois, on la regarde, on lit l'histoire qu'elle raconte et c'est fini, au contraire on peut toujours revenir à une image formelle, parce que justement ses formes nous parlent chaque fois d'autre chose. (Assez librement traduit d'une conversation avec la photographe américaine Barbara Crane) Cet axiome photographique, en quelque sorte, se vérifie amplement dans le travail de John Coplans. Si le spectateur ne fait qu'envisager le sujet des photographies, y voit ce qui y est immédiat, c'est à dire des photographies d'un corps âgé, il trouvera peut-être un certain contetement au spectacle édifiant des chairs fatiguées et empesées, et de cette peau burinée et usée. En soi cela peut être suffisant et n'est pas étranger de certains enjeux coutumiers de la photographie, le passage du temps et la morbidité de toute photographie, s'agissant notamment des êtres qu'elle représente. On parlera alors de courage, celui de John Coplans de rendre son corps à la fois visible et générique, parce qu'il représente tous les corps âgés, la vérité veut que John Coplans s'en moquait sûrement et qu'il était autrement préoccupé par l'agencement des formes, à la fois dans les pauses qu'il inventait sans cesse et faisait prendre à son corps, comme le peintre ou le sculpteur auraient pareillement fait avec leur modèle nu. Parce qu'il faut tout de même souligner que le nu est une discipline en soi, qu'elle est académicienne, qu'elle est au dessin, à la peinture ou à la sculpture, à la photographie, ce que sont les gammes au musicien, à la fois un entraînement un peu à la manière des suites pour violoncelle de Bach qui sont destinées à l'"échauffement" de l'interprête & comme elles sont le matériau brut avec lequel le musicien compose. Tout comme, pour fermer cette boucle, le sculpteur envisage la masse informe de la terre ou du bloc de marbre comme contenant des formes qu'il va faire naître. Et n'est-ce pas là une vision plus perçante celle qui regarde comme au travers des chairs distendues et âgées, les envisage comme formes potentielles, fait de l'or avec de la boue, et compose au contraire de grands tableaux tutoyant l'abstraction, masses admirablement réparties, une courbe de membres les équilibrant, et le poil dépigmenté et le grain de la peau faisant office de matière. Alors, oui, dans ce regard qui va au delà de ce qui est montré, la contingence, et qui travaille avec la matière, il y a une vision, forte, qui nous engage au delà du spectacle du corps fragile. La photographie de John Coplans est une oeuvre totale, elle assujettit son auteur comme modèle, en même temps qu'elle exige de lui un travail de sculpteur qui donne forme au corps, double engagement qui ressemble à celui du chorégraphe. Puis les cadrages de ces photographies sont très travaillées, ce qui les fait notamment ressembler à ces compositions soudain découvertes par Degas ou Toulouse-Lautrec, dans lesquelles des hors-champs audacieux sont imaginés par eux après avoir vu des photographies, astuces de composition que les photographes eux-mêmes mettront (très) longtemps à reprendre à leur compte. Enfin John Coplans fait oeuvre de collage en rassemblant ces images par dytique ou tryptique. Il me semble que c'est dans ce foisonnement créatif que se trouve la véritable tentative d'auto-représentation, tout comme on voit Jasper Johns se débattre d'avec le potentiel des objets vernaculaires qui l'entourent, John Coplans travaille avec la plus immédiate des contingences, celle de son propre corps, un matériau immédiatement disponible et maléable j'imagine dans les limites de la souplesse du corps d'un homme âgé au delà du corps qui est représenté, il semble que l'on distingue assez nettement la pensée au travail, quand elle invente de nouvelles formes. L'homme qui est capable de montrer cela de lui-même, ce cheminement incertain, est plus nu encore que celui qui se deshabille. Cet homme là n'est plus. John Coplans est mort. |