Le bloc-notes du Désordre |
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samedi, août 23, 2003
Vendredi 23 août 2003 Ai emmené les enfants à la Garde de Dieu, immense endroit. En hiver on y voit jusqu'aux Alpes, en été on peine à deviner parfois la pointe caractéristique de la station météorologique du Mont Aigoual à l'autre bout des Cévennes, aujourd'hui on dicernait mal Montélimar dans la brume de chaleur. Les enfants chahutaient parmi les genêts et la bruyère tandis que je me tenais les pensées préoccupantes coutumières à ce sommet, je n'entre pas dans les détails, mais sachez tout de même, les enfants, qu'à l'endoit même de vos jeux insouciants, parmi les cahutes des bergers en ruine, c'est ici qu'un jour vous disperserez les cendres de votre père.
Jeudi 21 août 2003 Le soir tombe dans la compagnie de Micheline, le Mont-Lozère, une masse d'ombre qui se détache contre le ciel chaud et nous prenons congé avant que la nuit n'obscurcisse tout, les enfants marchent devant moi, ils sont tous les deux vêtus d'une seule cullotte de coton blanc, qui se détache sur leurs corps hâlés et blonds, dans la pénombre du chemin. Vendredi 22 août En pleine chaleur à la différence de tous, les enfants ne sont pas abattus, loin s'en faut. Ils sont agités et je pense alors à une promenade sur le chemin de Besses, ombragé pour la plus longue partie de son parcours. Dans le sous-bois la lumière est très douce et le rideau du 6X6 claque plus d'une fois. Madeleine rechigne un peu à la marche, Nathan, lui, prend ma main et, quelle responsabilité!, on sent qu'il irait au bout du monde avec moi. mon voeu le plus cher être encore capable de faire le tour des Cévennes à pied avec ce petit bonhomme là quand il sera en âge. Le soir en revenant de la baignade, deux galces à la fraise pour ces deux enfants qui ont choisi la petite table, en tête à tête, dans le couchant, et dire que j'ai laissé l'appareil-photo dans la voiture! Le soir aller se coucher et se demander décidément où est Anne dans ce lit face au tilleul, les moutons sortent des coins d'ombre qu'ils s'étaient trouvés le jour et paissent la nuit, je m'endors sans heurt. Une pensée pour ma belle endormie restée à Fontenay sous Bois. mercredi, août 20, 2003
![]() Lundi 18 août 2003 Une nuit pendant un séjour de Liu Sian à Paris, au milieu de la nuit je me réveillai et j'entendis que Liu Sian se masturbait pensant sans doute que je dormais dans toute l'exiguité de mon appartement parisien. J'étais subjugué, jamais, je n'aurais pensé qu'un Chinois se masturbât ce qui me surprit davantage encore, c'était que d'après ce que j'entendais il semblait procéder de la même manière que moi. C'était un peu à l'image de cette plaisanterie enfantine qui consiste à demander: est-ce que tu sais pourquoi les Chinois ne se servent pas de ce doigt-là? En levant son petit doigt Non? Parce que c'est le mien de petit doigt. Mardi 19 août 2003Le jour entier dans le vacarme de la voiture qui file sur la route vers les Cévennes toutes fenêtres ouvertes pour lutter contre l'écrasante chaleur, et puis en fin de journée, la chaleur se faisant plus clémente, je peux fermer un peu les fenêtres devant, laisser aux enfants le droit de les garder un peu ouvertes, je peux mettre un peu de musique et tandis que nous traversons les magnifiques paysages de la Haute-Loire j'écoute Water is Wide de Charles Lloyd, le saxophone brouillon qui repasse dans ses pas, obsédant et qui à force d'accentuer des phrases répétées à l'envi crée un climat lourd, tension entièrement soutenue par la batterie de Billy Higgins dont c'était le dernier disque, les enfants sont sages à l'arrière, Nathan dort les joues rouges de fatigue moîte et Madeleine regarde la route sinueuse sans mot dire, attentive, puis finit par me déclare qu'elle aime cette musique. C'est con mais je suis fier. Mercredi 20 août 2003 A la fraîche, ratisser un bout de terrain fauché la veille et constater, on ne me voit pas tous les jours avec un rateau dans les mains, combien l'outil, un rateau à foin bien que partiellement édenté, est admirablement conçu pour la tâche qu'il accomplit: je suis souvent émerveillé de voir comment un outil contient toute l'intelligence de l'homme, et combien cette dernière, s'agissant d'un rateau à foin pour ce qui est de notre exemple, nous vient souvent de loin, et combien nombreuses furent sûrement toutes les modifications qui firent que l'axe du rateau soit arimé au manche avec un tel angle fuyant, de même la hauteur de ses dents, comment autant de connaissances mises bout à bout ont contribué à le façonner ainsi tout comme somme toute les baguettes furent conçues par les Japonais pour se saisir des sushis ou étaient-ce les sushis qui furent ainsi bâtis pour être admirablement préhensibles par les baguettes, Plus tard je descends à la rivière avec les enfants, un orage couve, le ciel s'assombrit avec lui la surface de l'eau qui me fait l'impression de tremper dans l'huile, les enfants, sur l'autre berge de cet étroit cours d'eau, mangent leur goûter emmitoufflés dans des serviettes, parce qu'ils sont sur l'autre bord, j'ai le sentiment de voir de loin mon frère Alain et moi au même âge dévorant un paquet de biscuits, cela parait lointain, c'est étonnament proche à l'échelle géologique, les rochers que j'ai sous moi ont les mêmes aspérités qui n'ont pas changé depuis ce goûter lointain, et que justement je reconnais au toucher. L'orage nous chasse, puis même le déluge sur la route, un ciel de grêle s'abat avec fracas, les enfants à l'arrière de la voiture sont médusés de cette neige d'août, curieux en effet de voir ces grélons d'un blanc luisant battre des fougères rousses de sécheresse. Et le soir de voir l'ordinateur portable à même la toile cirée de la maison, une première. N'empêche je n'avais encore jamais pianoté en entendant les grillons par la fenêtre et les papillons de nuit ivres de l'ampoule de 60 watts de la cuisine. L'un d'eux s'est même posé sur mon écran, je voyais la lumière du fichier de bloc-notes ouvert au travers des ailes déployés de ce paon de nuit, et je crois que c'était la chose la plus surprenante que je n'ai jamais vue sur cet écran. lundi, août 18, 2003
Ecrire à nouveau. Ecrire et ne plus pouvoir écrire. Parce que je suis en train d'écrire un nouveau récit, quelque chose dont je ne me sentais plus capable, dont je m'étais en fait rendu incapable moi-même en faisant l'impossible pour m'entraver, me donner tant de devoirs, que le but vers lequel je tende idéalement soit tout à fait inatteignable, et constater un peu médusé que ce qui fut réprimé trop longtemps, raconter des histoires, parce que cela fut comprimé tel un gaz en vase clos, cette soif tout d'un coup tarit la source, celle des digressions de toutes sortes: le bloc-notes et son astreinte presque quotidienne. Se promettre d'y revenir cependant. Ou se demander si il ne faudrait pas tout simplement rendre compte de l'avancée du brouillon, mais alors ce serait se mettre tellement en danger que l'on peut penser que ce serait compromettre toute chance d'existence de ce que justement je suis en train de faire pousser en serre. Peut-être plus tard quand la chose sera achevée, si toutefois elle parvient à un tel stade de maturation, garder des traces de cette croissance, curieux en effet ce pli que j'ai pris depuis peu de garder tous les jours une trace de l'avancée des travaux en enregistrant chaque fois le fichier sous un nouveau nom fichier10082003.txt, fichier11082003.txt, fichier12082003.txt, fichier13082003.txt, fichier14082003.txt, fichier16082003.txt, fichier17082003.txt et déjà de bon ne heure fichier18082003.txt. Et de constater aussi comment la volonté de style s'appuie désormais sans crainte sur les possibilités de l'outil informatique, copié-collé, recherche d'arguments et remplacement de ces arguments par d'autres arguments, pour créer des répétitions, de l'aléatoire, hésiter à le faire et enregistrer tant de versions différentes du même texte, se dire amusé que cette absence de décision est une nouvelle entrave à la menée à bien du texte, pourquoi cette manie d'élever systématiquement des barrières devant les terrains en friche comme pour se prémunir de l'inconnu. Et aussi tout d'un coup, être à ce point préoccupé, que le reste, tout ce qui était en cours, tombe en deshérance, et même cet espace de brouillon qu'est le bloc-notes, projet pourtant ancré dans le quotidien et dont je pensais jusqu'à présent que son principe accumulatif était un gage de sa solidité, m'apercevoir aujourd'hui qu'il n'en est rien, que je n'ai pas pris une seule note ces trois derniers jours, que j'ai oublié de le faire, et se rappeler alors que toute construction connait ses limites, celles de son constructeur, ainsi la cathédrale de Beauvais très lointaine de moi l'idée que mon petit bloc-notes puisse avoir le moindre lien de parenté d'avec la plus modeste des chappelles plus haute nef d'Europe, cette cathédrale s'écroule et elle serait sans doute tout à fait aplatie si les suiveurs, nous les hommes de ce siècle et des siècles précédents qui nous séparent du XIII ème siècle où fut entrepris la construction de cette cathédrale, si elle n'était pas sans cesse étayée come on le fait des boyaux des mines: la cathédrale de Beauvais est trop grande. Continuer d'empiler malgré tout. Nier la possibilité que cela puisse s'écrouler et peut-être même périr sous les décombres. |