Le bloc-notes du Désordre |
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samedi, août 09, 2003
La détresse de deux hommes. Le premier est informaticien. Il est de garde, d'astreinte, les choses vont mal, il est seul, il ne sait pas comment résoudre son problème dont une grande partie vient de ses erreurs, fausses manipulations qui ont davantage endommagé les choses plutôt que de leur donner une chance de revenir à la normale. Il sent que son manque de connaissances techniques le rend vulnérable. Il peut difficilement appeler au secours, le début du mois d'août est terrible pour cela, la plupart de ses collègues, de ceux qui pourraient lui prêter main forte et qui le feraient volontiers en d'autres temps, ses collègues donc sont en vacances. Il s'énerve, commet davantage d'erreurs. Je m'aperçois à quel point les choses vont mal pour lui, techniquement je ne lui suis d'aucun recours, je ne dispose absolument pas de compétences dans la matière qui nous occupe. Et pourtant je fais mon possible pour l'aider à y voir clair. Je me rends bien compte que la plus grande difficulté pour lui pour le moment est de reconnaître que la veille au soir il a fait une erreur dont les conséquences sont en train de l'accabler aujourd'hui. Mais ce n'est pas facile d'expliquer à quiconque qu'il est dans l'erreur parce que justement nul n'aime d'ne part être dans l'erreur et que d'autre part ses errements soient visibles par d'autres. Alors il faut serpenter, faire des suggestions, encourager, plaider le manque de chance, encourager au repos, à la pause, poser des questions innocentes, éviter à tout pris les phrases brusques, lui faire sentir qu'il n'est pas seul, l'accompagner, compatir, étonnant ce qu'il faut faire en vérité pour cela. Enfin lui faire entrevoir qu'à la fin du week end, ce sera un autre jour, qu'il n'est pas prisonnier de son problème, en un mot qu'il n'y a pas mort d'homme. Le deuxième homme est notre nouveau voisin dont nous venons d'apprendre qu'il a perdu il y a peu sa femme et qu'il est désormais seul à élever une petite fille de six ans. Là il y a mort d'homme, on peut juste tendre la main. Et proposer d'aider pour les détails triviaux, les courses, garder l'enfant le temps de rentrer du travail et faire remarquer que Madeleine a presque cet âge, que ces deux petites filles pourront jouer ensemble. Où nous apprenons également, de ce nouveau voisin, que les précédents propriétaires de notre maison, ceux dont nous avons trouvé la carte isolée de memory n'étaient pas des gens aimables. Je ne leur renverrai pas la carte de memory, par pure mesquinerie. Et ils doivent rire s'ils lisent ces lignes somme toute, ce n'est pas exclu compte tenu du chèque qui leur fut remis chez le notaire. Parfois, cependant, un jeu de memory incomplet est plus important qu'un chèque de la caisse des dépots et consignations. "Manchmal ist eine Rose wichtiger als Brot" (De temps en temps une rose est plus importante que du pain), c'est dans un livre que j'ai lu en allemand il y a des années, Bertold Brecht?, Wolfgang Borchert?, Heinrich Böll?, ou même Thomas Mann, je ne me souviens plus. Pas certain que cela ait de l'importance d'ailleurs. vendredi, août 08, 2003
Lorsque je suis revenu à Puiseux pour faire un peu de ménage, il y a deux semaines, j'étais étonné que n'y vivant plus depuis seulement une paire de jours, mes mains ne trouvaient plus avec automatisme les interrupteurs, j'étais surpris de voir que cette connaissance fût déjà érodée. Depuis deux semaines à Fontenay, je remarque cependant que je continue de me méfier du rebord de la hotte tandis que je fais de la cuisine, menace qui n'a pourtant plus court, un des angles de la hotte de Puiseux était lui saillant et de nombreuses fois nous nous sommes faits très mal parce que cet angle pointu était justement dans l'angle mort de notre vision périphérique. De même descendant de la chambre le matin, je prends garde à ne pas trop peser sur la rampe de l'escalier, parce que j'ai encore dans les bras le souvenir du manque de robustesse de celle de l'escalier de la maison de Puiseux. Ecrivant ceci je peste naturellement de n'avoir pas le talent d'un jeune Beckett écrivant à propos de Proust, des réflexions rencontrées nulle part ailleurs, entre le souvenir et l'habitude. Les livres depuis le déménagement sont rangés sans ordre non pas qu'ils l'étaient de façon irréprochable sur les étagères de Puiseux, mais une connaissance familière de cette absence d'ordre les rendait accessibles, et il ne fallait pas chercher des heures pour retrouver tel ou tel passage pris à tel ou tel livre. Pour le moment ici, les livres sont pour la plupart déballés il en reste encore deux cartons dans le garage qui pour le moment sont inaccessibles et rangés un peu tel quel, c'est à dire dans l'ordre inverse de déballage des cartons qui les contenaient. Aucune étagère n'est encore construite, nous n'en sommes pas encore là dans la résorption des quelques mètres-cubes de désordre divers demeurant encore dans le garage. Aussi pour le moment il est plutôt difficile de retrouver un livre en particulier, à moins d'avoir de la chance ou que ce livre fasse partie des livres qui sont sur le devant. En revanche les livres qui sont plutôt sur le dessus de la pile ici à Fontenay ne sont pas forcément ceux qui étaient les plus en avant à Puiseux, ce qui donne à revoir des livres qu'on ne feuilletait plus, ainsi ce matin je tombe sur le Proust de Samuel Beckett qui s'ouvre de lui-même à cette page sur une feuille 21x29,7 pliée en quatre, j'ai recopié tout le passage qui se trouve à cette page, pourquoi une telle obstination, ne suffisait-il pas de ranger à cette page un signet? :"Rien ne peut le persuader de rentrer à Doncières; il faut qu'il voie sa grand-mère. Il part pour Paris. Il la surprend en pleine lecture de Madame de Sévigné, son auteur préféré. Mais lui n'est pas là; puisqu'elle ne sait pas qu'il est là, il est présent à sa propre absence. De plus la fatigue du voyage et son inquiétude font que l'habitude est chez lui en suspens, l'habitude de la tendresse qu'il éprouve pour sa grand-mère. Son regard n'est plus cette nécromancie qui voit en chaque objet précieux un miroir du passé. La notion de de ce qu'il devrait voir n'a pas eu le temps d'interposer son prisme entre l'oeil et l'objet. Son oeil fonctionne avec la précision cruelle d'un appareil photographique; il photographie sa grand-mère dans toute sa réalité. Et il se rend compte avec effroi que sa grand-mère est morte depuis longtemps et plusieurs fois, que l'être aimé familier à son esprit, recomposé tout au long des années grâce à la sollicitude indulgente de la mémoire habituelle, n'existe plus; que cette vieille femme un peu folle, rêvassant sur son livre, accablée par les ans, rougeaude, lourde et vulgaire, est une étrangère qu'il n'a jamais vue." in Proust de Samuel Beckett (page 38) Cet après-midi Madeleine pour son goûter me demande du thé au lait. Et comme je n'ai pas fait de thé depuis que nous sommes arrivés ici faut-il qu'il fasse chaud pour que je me passe en ce moment et de thé et de café je suis obligé de farfouiller pour trouver les sachets de thé, et dans le placard dans lequel Anne a rangé les épices je trouve un pot de confitures qui contient désormais des graines de cardamon, me vient alors l'idée, une fois que j'aurais trouvé le thé, de préparer du thé indien au cardamon à Madeleine. Je fais chauffer de l'eau dans une casserole, au point d'ébullition je jette les sachets de thé, que j'ai fini par débusquer aux côtés d'une rallonge électrique et d'autres ustensiles de cuisine à moi sans rapport avec le thé, puis verse le lait et les graines de cardamon ouvertes de l'ongle du pouce et je remue à feu doux, ce qui devient épais sur le dessus. Madeleine juchée sur son tabouret à mes côtés se demande un peu ce que je fabrique là et mes explications mêlées à l'odeur de plus en plus prégnante du cardamon dans son jus de thé au lait me donnent à revoir, madeleine de Proust au fort accent de Chicago, ce premier semestre en Amérique en compagnie de Chandramouli Marur Govindam Mouli mon cothurne indien et Oliver Comerford Ollie mon autre cothurne irlandais, les trois étudiants étrangers que nous étions dans cette cuisine de notre appartement à l'angle de la Wolcott Avenue et de Howard street, la discussion allait toujours bon train, l'effarement d'Ollie et de Mouli quand ils virent leur première neige tomber, mon amusement à les entendre échanger les pires plaisanteries à propos des Anglais, l'ennemi commun pour eux deux à l'aéroport de Londres où Mouli et moi transitions entre Chicago et Paris, Mouli à qui le douanier anglais faisait des difficultés parce qu'il n'avait pas de visa pour la Grande Bretagne je vis Mouli perdre son sang-froid pour la première fois et répondre "Who the fuck give YOU a visa to invade MY country for 200 years? (Et qui VOUS avait donné un visa pour envahir MON pays pendant 200 ans?), rarement j'ai été autant impressionné par cet homme qui devait à peine peser 45 kilos et qui se tenait droit comme un aristocrate, le nez hautain et toisant sévèrement le douanier qui rendit son passeport à Mouli sans un mot tant d'incrédulité partagée par tous les trois s'agissant de nos hôtes américains dont nous étions convaincus qu'il fussent tous fous à lier. Je me souviens aussi des cassettes d'Ollie, notamment du groupe U2, qui nous cassaient un peu les oreilles à Mouli et à moi-même, mais Mouli et moi avions juré de ne rien dire, et d'Ollie inspectant une casserole du thé de Mouli en préparation et son épais bouillonnement d'épices à la surface du lait toujours sur le point de déborder et marquant sa dénégation: "et tu appelles ça du thé?", la réponse de Mouli "si tu appelles cela de la musique (pointant vers l'antique lecteur de cassettes d'Ollie dont les poulies étaient autant audibles que le support magnétique) et bien oui, mon ami, ceci c'est du thé!" Papa, t'es sûr que c'est comme ça qu'on fait du thé?, oui Madeleine crois en mon expérience, un véritable Indien me l'a appris. jeudi, août 07, 2003
Hier soir une grossière erreur technique au journal télévisé de la chaîne Arte a donné lieu au lancement par la présentatrice du journal d'un reportage qui doit dater de 2000, pourquoi celui-là? Je crois que je vais leur écrire pour leur demander une explication. Le reportage donc rediffusé concernait le monde des start-up je resitue le contexte, à la fin des années 90 l'existence d'internet est enfin révélée au grand public et rendu accessible à tous, l'engouement pour ce nouveau vecteur d'informations, connu à l'époque sous le nom d'autoroutes de l'information, est un curieux mélange de crédulité à propos de ses possibilités et aussi une méconnaissance complète de ce qui le fait fonctionner, dans le creuset de cette association de connaissances très parcellaires se sont engouffrés nombre de marchands de vent qui ont su extorquer des sommes folles à des créanciers, habituellement prudents, mais auxquels l'appât d'un gain facile, rapide et tonitruant donna le vertige, cette folie créa une manière de bulle financière irréelle qui explosa en 2001, laissant sur le carreau à la fois les créanciers crédules et aussi les vendeurs de vent, eux incrédules, le miracle n'avait pas eu lieu et leur ambiance dans leurs bureaux qui brisait tant de carcans s'agissant des conditions de travail. Combien d'employés de telles sociétés parlaient alors, dans ce reportage, sans retenue, s'imaginant bientôt nantis, ces mêmes employés qui avaient jusqu'alors regardé l'horloge des journées entières en soufflant dessus presque, tout d'un coup disaient ne plus compter leurs heures, que là ne se trouvait pas les valeurs de ces nouvelles entreprises pour lesquelles ils travaillaient désormais, et tout un chacun dans ce reportage se faisaient fort de faire démonstration de cette nouvelle façon de travailler, de ce monde professionnel qui ne fut plus clos, il ne fallait pas beaucoup gratter dans ce reportage pour trouver certains même très sentencieux prédisant la disparition des ateliers de confection qui étaient leurs voisins dans cet immeuble tout d'un coup surpeuplé d'ordinateurs personnels, une disparition dont ils se faisaient fort de jouer un rôle du fait de leur expansion sans cesse croissante. Quelques effets de modération pouvaient cependant être entendus de la part de personnes plus calmes se donnant surtout les airs de ceux qui étaient arrivés à temps pour récolter cette manne inespérée, mais prévenant qu'il n'y en aurait pas pour tout le monde. En août 2003, ce reportage échoué là à la suite d'une fausse manipulation prêtait à sourire, il me rappele cette expérience à laquelle je prends souvent plaisir arrivant dans les Cévennes, le premier jour de notre séjour, je vais toujours voir dans la corbeille des vieux journaux destinés à démarrer les feux dans la cheminée, anciens numéros du Monde de l'été dernier ou même datant de moins longtemps encore, combien cette lecture est instructive, je me souviens avoir lu en avril 1994 une interview de Pierre Bérégovoy datant de l'été 1992 dans laquelle il assurait que tout allait pour le mieux et qu'il prévoyait une récession du chômage et une victoire des socialistes aux élections législatives de 1993, et tant d'autres encore de ces énormités. Je ne serais pas étonné d'apprendre que les ateliers de confection ont aujourd'hui repris du terrain dans les immeubles effervescents il y a peu. De même l'été prochain nous serions surpris de lire dans les journaux de ces derniers jours la place qui fut faite à la vague de chaleur de notre été et de ses nombreux incendies, tandis qu'au proche Orient, un ancien criminel de guerre, Ariel Sharon, tentait de faire croire à ses intentions de paix d'avec les Palestiniens, en libérant au compte-gouttes quelques prisonniers politiques juste avant un voyage diplomatique à Washington, ou encore que la Corée du Nord est sur le point de se déclarer puissance nucléaire. C'est curieux pour moi aussi de voir à quel point je me souviens de presque tous les détails du reportage obsolète un détail m'a beaucoup amusé, de voir toute cette débauche de matériel informatique, qui était alors édifiante, tant de PCs et de vieux imacs de première génération qui datent aujourd'hui aussi sûrement que des décors de film de science-fiction des années soixante et beaucoup moins de ce qui faisait l'actualité du journal télévisé d'hier, il y avait bien un reportage sur une nouvelle idée du traitement du chômage en Allemagne, mais je ne m'en souviens plus bien. J'entends en revanche encore très nettement l'enthousiasme de cette femme prévoyant que son entreprise employerait dix fois plus de personnel l'année prochaine. Ah oui le chômage en Allemagne, dites-vous.
Chloé Delaume avait écrit l'année dernière un récit pour le moins surprenant, s'agissant de sa véritable histoire, celle de sa vie, dont on apprenait dans un incipit tonitruant que son père avait tué sa mère au revolver devant elle enfant, avant de se suicider et après avoir hésité à tuer l'enfant également, une écriture, hâchée et décousue à la fois, disait avec éloquence la détresse irréparable d'une tel drâme, la violence du meurtre s'infiltrant partout dans des phrases mutilées, véritables estropiées qui donnait à ce récit la force de prendre le lecteur à témoin, là même où l'on devinait que l'enfant, la fille, qui, grandie, écrivait désormais, avait vécu dans une insoutenable solitude la démence quotidienne d'un père brutal. Pas seulement l'authenticité de ce qui était épouvantable mais surtout la rareté de l'écriture déboussolée de Chloé Delaume était, en dépit de l'horreur de tant de violence sourde, un rafraîchissement dans le domaine de l'autofiction, marasme dans lequel nous étions surtout habitués au nombrilisme de celle qui commence toutes ces phrases par moi, je, Christine déjeune au restaurant, Christine va à la piscine, les livres de Christine se vendent très bien, Christine est contente, suivez mon regard, le côté d'un Guillaume Dustan n'était pas meilleur qui ivre de ses audaces et de ses frasques sexuelles en oubliait qu'il faut bien davantage de talent pour écrire que pour enculer les mouches fussent-elles consentantes, nous livrant surtout des bribes indigestes et sans ordre d'une pensée courte. Le Cri du sablier, le premier livre de Chloé Delaume, passée la première page au vinaigre déjà mentionnée, balbutiait pendant une dizaine de pages écrites d'un style étriqué, peuplé de mots poussant doctrinairement à la consultation du dictionnaire, de plusieurs dictionnaires en fait, puisque les références notamment à la mythologie étaient légion, pas toutes très opinées. Ce début tel un magma indicible s'ouvrait soudain sur le récit de la violence cette fois à l'aide de phrases plus appliquées, quelques maladresses étaient encore à déplorer, des coutures visibles ça et là, mais le lecteur était arrimé ferme au mat, la tempête pouvait souffler. On relisait le début à la lumière de ces pages plus avisées du centre du livre, on pardonnait ce qui apparaissait désormais comme le bégaiement en préambule d'un orateur timide. Quel autre livre Chloé Delaume aurait pu écrire après celui-ci? Non pas que l'on veuille dire quelle autre "aventure" tout aussi térrifiante que celle ici narrée pouvait encore être vécue par cette femme qui lui donne la matière d'un nouveau livre d'autofiction, non nous étions davantage préoccupé que cette voix intérieure qui avait visiblement dicté le livre de bout en bout, que cette voix donc, se soit tarie d'avoir crié si haut et si longtemps. Ce souci s'avère fondé à la lecture de la Vanité des somnambules qui fait donc suite au Cri du sablier non pas que le récit de l'un reprend au paroxysme atteint par l'autre, en vérité il s'agit davantage d'une nouvelle narration de la même existence, celle-ci volontairement plus éloignée des faits, ce que l'on comprendrait aisément, à nul n'est exigé de demeurer dans le voisinage d'une telle violence. De nouveau cependant, comme elle le faisait dans le début laborieux du Cri du sablier, la voix s'essouffle et aux endroits même où elle pourrait efficacement se taire, elle fait tout le contraire, elle meuble. la Vanité des somnambules, a contrario du Cri du sablier qui était un récit dit dans le désordre du souvenir, relève d'une construction élaborée dont l'épure est rendue visible par des titres de chapitres signalant la volonté de progression. En cela les plans de cette demeure ne sont pas mal conçus, c'est davantage dans l'ameublement des pièces qu'il y aurait à redire, un mobilier dépouillé et sobre aurait fait très bon effet, mais laisse souvent la place à une surcharge abondante qui dégoûte un peu à la façon des intérieurs anglais également surabondants et sucrés. Cette voix parle trop fort dans cet amphithéatre-là, elle ne porte plus. Là même où le silence porterait plus fort que cette voix disserte et inextinguible, mais pas toujours très éloquente, on trouve la médiocrité de jeux de mots et également une boulimie de références dont on questionne beaucoup le bien fondé. Dans un passage où il est question d'estragon qui agrémente un plat, un personnage, surgi de nulle part, s'appelle soudain Vladimir, juxtaposition voulue hardie, délirante et libre presque, pour signifier quoi exactement?, que Chloé Delaume a lu Beckett, est-ce un mérite?, une raison de fierté personnelle?, une référence?, auquel cas elle est sans doute un peu immodeste, également celle, quelques pages plut tôt dans le récit, qui pointe en boitant vers le Maître et Marguerite de Boulgakhov, renvoi dont l'à-propos n'apparaît pas en pleine lumière, plutôt très maladroit. Dans la forme également, des fardeaux sont traînés avec un inégal bonheur tout au long du livre. Des paragraphes entiers sont conçus pour être lus à voix double, ce qui provoque de temps en temps d'heureuses frictions et des recontres hybrides mais qui, à ce point systématisés, pêchent par pesanteur, en lecteur on se plaindrait volontiers et d'objecter que, oui, nous avions remarqué que ces superpositions incongrues sont ici pour souligner comment la greffe du personnage fictif dans un corps de jeune fille le noeud du livre ne prend pas. L'artifice finit par devenir grossier à force de briller. Peu nombreux et très épars dans le livre demeurent quelques passages touchés par la grâce celle qui faisait du Cri du sablier un récit tutoyant le poétique, collages d'idiomes et de phrases toutes faites pris à toutes sortes de contextes, ces passages sont souvent les plus lisibles, c'est là sans doute que l'écriture fut la moins tordue en tous sens pour en exprimer un jus pauvre, ces extraits sont fluides et on ne voudrait lire que ces morceaux, il faudrait pour cela que Chloé Delaume se fasse plus rare: la Vanité des somnambules semble avoir été écrit trop vite, précipitamment, comme s'il avait tout de suite fallu relever le gant, après avoir décroché la timbale d'un succès éditorial pourtant mérité par le Cri du sablier. Maudite époque qui fait déteindre son urgence âpre au gain dans le for intérieur de ses écrivains. mardi, août 05, 2003
C'est là toute la beauté des déménagements, on finit par tomber sur des choses dont on avait presque oublié l'existence. Ce matin en vidant un carton qui contenait essentiellement des ustensiles de laboratoire photo et dont je me demande bien quand ils serviront à nouveau je trouve donc une demi-douzaine de petits carnets de croquis, qui bien que je ne les ai pas vus depuis longtemps me sont immédiatement familiers, je les reconnais tout de suite, je pourrais immédiatement dire leur provenance, ce sont de petits carnets de croquis qui font quatre par six pouces (8X15cms) et dans ces carnets je retouve, non pas des croquis, ce pourquoi j'avais acheté pourtant le premier de ces carnets, tout juste quelques schémas, non, ce que je trouve dans ces carnets ce sont des notes dans une écriture qui m'est familière mais qui me surprend de lisibilité à chaque fois que je la recontre, mon écriture manuscrite d'il y a une quinzaine d'années. Depuis ce matin je passe de la cuisine à la vaisselle, de débarasser la table à changer Nathan tout cela d'une seule main, tandis que je tiens ouverts ces carnets. L'essentiel de ce que contient ces carnets sont des récits très courts, souvent même de simples descriptions, très souvent faites des autres passagers du métro, il y a aussi des débuts de récits plus amples, mais auxquels la fin manque, et je suis naturellement incapable de me souvenir de cette fin, quelques brouillons de lettres (presque toutes adressées à la même personne, E.), quelques idées pour des photographies et même deux idées de performance (ce qui ne lasse pas de me surprendre). Ces carnets datent de l'époque durant laquelle j'étais étudiant aux Etats-Unis, à Chicago, ils sont noircis de la première à la dernière page, il y a même un carnet qui trouve sa suite dans le suivant. Parmi les derniers carnets, certaines desciptions et histoires courtes sont écrites dans un anglais approximatif qui s'arrange pas mal de la syntaxe je me souviens qu'il y eut un temps pendant lequel, il devenait difficile de parler, je ne parlais pas assez bien anglais pour exprimer avec clarté ce que je voulais dire et ma langue maternelle, le français, était complètement rouillée de ne jamais servir. Le dernier de ces carnets cependant n'est entammé que de moitié et il se termine sur une indication en anglais qui me laisse songeur, c'est une relevé de compte de mon ancienne femme (qui n'était pas encore mon ancienne femme, pas même ma femme non plus, ma future ex-femme en somme) et qui indique un montant de 9802,1, il est daté du 27 août 1990, il n'y a pas d'indication qui permette de savoir si cette somme est exprimée en francs ou en dollars, mais quand bien même ce ne serait que des francs, cette somme était colossale pour moi à l'époque, pour ma future ex-femme c'était sans doute de l'argent de poche, son père était plusieurs fois millionnaire (en dollars qui plus est). Cette indication, dont je ne parviens vraiment pas à me rappeler pourquoi elle figure dans un de ces petits carnets, me rappele en fait de très mauvais souvenirs, d'autant plus exécrables avec le recul et qui me redonnent à voir comment j'ai vécu pendant plus d'un an aux Etats-Unis (la dernière année) avec rarement plus de dix dollars dans les poches combien de fois suis-je entré au Gold star avec un dollar et demi, le dollar m'achetant une bière au bar et le demi dollar pour payer la table de billard, si je gagnais c'était à la personne suivante de payer pour la table, tant que je gagnais je pouvais jouer et pour ce qui était des bières ensuite, les bons perdants me payaient à boire, il fallait gagner coûte que coûte pour se maintenir à la table, c'est fou comme de jouer pour "survivre" donne de l'adresse et aussi de la chance sans savoir que par ailleurs ma femme, elle, était très riche. Et cette indication de somme d'argent rondelette m'apparait d'autant plus oscène qu'elle figure dans un des carnets dans lesquels je m'étais précisément attaché à décrire la vie des gens de peu aux Etats-Unis d'Amérique. Quand mon temps sera moins compté, je crois que je vais essayer de mettre en ligne ces récits courts, en attendant en voici un, pas pris au hasard. Chicago Février 1989 Union station entrée Waker et Monroe, le flot continuel des banlieusards, en cravates et en chaussures de tennis, les protèges-oreilles contre le froid. Le pauvre homme dit à toute allure, aussi vite que les gens s'engouffrent dans les bouches de métro: "Can you spare a dime" (une petite pièce s'il vous plait). il est assis sur le rebord de l'escalator qui descend vers les guichets, sa main est tendue mais tout indique qu'il ne va pas se faire un quart de dollar sur ce coup-là. Les gens sont déjà tellement pressés qu'ils ne disent rien quand on les prend en photo, alors on voit difficilement comment ils prendraient le temps de fouiller dans leurs poches pour essayer d'y trouver une dime ou un nickel. De temps en temps, il y a un homme d'affaire, sans doute exaspéré de sa ritournelle répétitive, qui lui jette: "Go to work" ou "Get a job" (va travailler ou trouve-toi du travail). Et puis arrive ce qui doit arriver, la milice de Metra de l'Union station finit par lui tomber dessus pour lui dire de décamper après avoir pris son identité. Juste à ce moment un autre homme d'affaire, en aggripant la main courant de l'escalator, lui lance: "They got you again hey" (Alors ils t'ont eu encore une fois) et il rit très fort. lundi, août 04, 2003
Conduisant hier soir sur le périphérique dans la frange de résistance du jour aux assauts de la nuit, le sentiment soudain que ça y est nous sommes en l'an 2000 (oui, et dire que l'an 2000, c'est déjà du passé), qu'enfin le décor resssemble aux dessins que nous faisions enfants de cités futuristes survolées par des navettes aériennes, traversées de part en part par des trains monorails et sillonées par des véhicules individuels sur coussins d'air. Je mesure désormais mon effarement regardant des documentaires datant des années soixante, ces véhicules préhistoriques, ces vêtements et ces coiffures d'autres temps, ces cigarettes omniprésentes à tous les coins de lèvres et ces marques d'apéritif disparues depuis quelques temps tout de même. Je comprends enfin que le futur qui était dessiné alors n'aura pas lieu, que nous n'en avions pas deviné toutes les formes, que nos véhicules sont certes encore tributaires d'énergies fossiles, mais qu'en revanche l'entrelacs de toutes ces autoroutes et autres voies rapides désertées au mois d'août remplacent en fait ces aéroglisseurs de rêve d'enfants; tout ceci ressemble à cette incohérence de regarder Citizen Kane aujourd'hui et d'y voir un Orson Welles jeune et fringant grimé, vieillissement factice qui donne à voir un vieil homme que nous n'avons pas connu, lointain de l'Orson Welles tellurique de la Soif du mal.dimanche, août 03, 2003
Dimanche 3 août 2003 Dans mon travail, le week end, donc, il arrive fréquemment que je sois obligé de téléphoner à toutes sortes de personnes qui sont d'astreinte, par cela nous entendons que ces personnes sont payées pour nous venir en aide quand nous les appelons et uniquement quand nous leur téléphonons. Naturellement, quand nous joignons ces personnes le week end, nous les surprenons souvent chez eux, ou en voiture, ou courant dans le Bois de Vincennes et nombreuses furent les fois où des situations plutôt cocasses se sont produites et qui chaque fois me ravissent montrant bien l'inadéquation qu'il y a entre le travail et ce qu'il nous laisse de vie. Le chien de tel collègue hurle à la mort quand le téléphone sonne, ce qui donne une ambiance un peu particulière à la conversation, le bébé de tel autre collègue n'hurle peut-être pas à la mort mais la conversation n'est pas plus facile qu'avec le chien du précédent collègue, souvent on entend la télévision dans le salon, je me souviens de ce fait de fragments de Tour de France, mais je crois que le comble de l'étrange m'est apparu aujourd'hui quand je reçus l'appel d'un informaticien thaïlandais qui appelait apparemment de chez lui, un dimanche en fin de journée pour lui, et dans le décor à l'arrière-plan de cette voix à l'anglais laborieux et pas toujours intelligible, j'entendais des enfants jouer et la voix de leur mère qui canalisait tranquillement un calme dont j'aimerais bien être capable avec mes enfants quand ces derniers me font touner en bourrique l'ardeur de ce qui paraissait être une belle partie de je ne sais quel jeu (une partie de Mah Jong?), voix thaïlandaises incompréhensibles par moi naturellement mais dont je goûtais beaucoup du bonheur simple et des rires. C'est vrai après tout, comme beaucoup, je ne me formalise plus du miracle technologique qui rend possible la retransmission télévisée en direct d'un match de rugby en Nouvelle Zélande, à l'autre bout du monde, en revanche cette percée anodine, en temps réel, elle aussi, dans la vie quotidienne d'une famille thaïlandaise inconnue de moi m'apparait miraculeuse, plus miraculeuse encore que si l'équipe de France de rugby collait une tannée humiliante à domicile à la Nouvelle Zélande, ce qui cependant, ne boudons pas notre plaisir, me comblerait d'allégresse tout de même.
Vendredi premier août 2003 Une journée contrastée en somme et longue surtout, des livreurs de machine à laver qui tambourinent à la porte de bon matin, il fait déjà chaud dehors, ils se frayent un passage entre les cartons du garage et transpirent. C'est vite fait mal fait. Ce n'est pas grave je regarderai cela plus tard. Je monte un café à Anne. Nous n'en revenons pas de notre chance que les enfants dorment encore et du coup nous profitons de cette aubaine. Par la suite la journée qui commençait sous des auspices prometteuses et matinales s'assombrit comme le ferait un ciel d'été tout d'un coup las de tant de chaleur et d'en concevoir une colère orageuse. Les enfants sont odieux, qui ne cessent de m'accabler, je perds mes moyens, manque de m'électrocuter avec la machine à laver et ce doit être une manière d'électricité résiduelle qui m'anime désormais, hurlant et m'exaspérant contre les enfants avec lesquels tout d'un coup le courant ne passe plus, je leur promets que nous allons aller dans une boucherie, que je vais les proposer au boucher pour le prix de la viande, ça barde. Lassé de cette tension, je mets tout le monde dans la voiture et je fonce au bois de Vincennes (et si je les semais dans les taillis). Nous tombons sur un cours d'eau ombragé qui se jette dans des méandres plus larges sur lesquels des barques passent lentement, par tant de chaleur les rameurs s'essoufflent vite, il y a même une petite mare dans laquelle nous marchons déchaussés, la tension tombe d'un coup. C'était donc ça il suffisait de tremper un peu ces enfants dans de l'eau fraîche. Je ne sors pas grandi de cette journée. Samedi 2 août Il suffit désormais d'un quart d'heure à ma voiture pour me conduire au travail et non plus l'harassant parcours qui passait bien avant l'aube par Gisors, Cergy-Pontoise et qui contournait ensuite Paris par le Nord. Et le soir même je rentre dormir à la maison et non plus chez les uns et les autres à Paris ou encore en salle de réunion au travail dans un sac de couchage. Du coup hier soir plutôt que de m'effondrer de fatigue comme de juste, il me reste un peu de jus pour doucher calmement les enfants et puis tiens oui pourquoi pas regarder un de ces nombreux films enregistrés ces dernières années à la télévision, ce sera Meutre d'un bookmaker chinois de John Cassavettes. Incroyable alors le décalage qui subsiste entre ce dont je me souvenais de ce film vu il y a une dizaine d'années et ces images qui réapparaissent à l'écran. Je me souvenais très bien du vieux chinois dans sa piscine, de son air d'enfant puni, très bien aussi de la belle strip-teaseuse noire (et on se demande bien pourquoi) et de la laideur de ses collègues blondasses, du babil de Mister Sophistication, lequel me faisait penser à Robert Heineken la ressemblance physique est très vague , je me souvenais moins des couleurs passées de ces intérieurs des années 70 et je n'avais gardé aucun souvenir de la très longue fin de ce film, des dialogues incohérents d'Américains qui font leur possible pour se donner l'air mystérieux et profond en s'appuyant sur un vocabulaire étroit, de même que ce plan de Ben Gazzara inondé de lumière qui le surexpose et qui meuble au micro de son bar de strip-tease avant que les "danseuses" se décident enfin à entrer en scène. Je n'avais gardé aucun souvenir de ces scènes grandioses parce que justement elles sont taillées dans ces conversations de rien, précisément ce bavardage sans suite dont nous ne gardons aucun souvenir, c'est pourtant dans ces scènes apparemment sans relief que se cache tout le talent de Ben Gazzara, nous faisant tour à tour oublier et nous souvenir que son personnage est blessé au flanc, comme si lui même acteur se souvenait de temps en temps que son personnage peine de cette lancinante douleur au côté droit, je décris tout cela très mal, comment le pourrais-je?, ce que contiennent les films de John Cassavettes résiste beaucoup à la description, cela tient sans doute à cette façon immédiate de filmer au fil de l'eau, de laisser grandir et se développer les situations, qu'elles se tendent d'elles-mêmes en sorte, cette manière très opportiniste de serrer un visage au plus près, de ne rien y voir, d'attendre, puis le visage laisse enfin paraître un peu de lui-même (de la peur par exemple dans tous ces visages fermés de tortionnaires mafiosi à la petite semaine, Seymour Cassel entre autres, des personnages qui se donnent des airs, comment interprêter une telle mise en abyme?) et puis cette image enfin capturée, toujours au prix d'une attente, reprendre le récit, un récit qui n'est rien que le collage de toutes ces scènes de vie terne, de misère du quotidien. Dans les films de John Cassavettes, il y a souvent ces imperfections qui seraient rédhibitoires dans n'importe quel autre film, le micro qui envahit par le haut un des derniers plans de Husbands, la fin de Gloria, la scène du cimetière, qui est tournée en noir et blanc quand tout le reste du film est en couleur, aucune de ces erreurs grossières ne parvient à griffer l'image suffisamment pour la gâcher, sans doute parce qu'au centre de ces images une tension phénoménale les protège. |