
Ce rêve étrange cette nuit.
Parce que nous nous étions quittés, Anne s'endormant la première, hier soir, Anne et moi, après une longue discussion allongée, on devrait toujours s'allonger pour discuter calmement des sujets qui fachent, couchés, la parole porte moins haut, c'est certain, mais aussi on s'énerve si facilement debout ou assis l'un en face de l'autre, un peu comme le veut le dicton ch'timi, sij'bois min café d'bout, ch'vais me facher. Au terme donc d'une houle plus tranquille que d'ordinaire, ne riez pas, nous avions fini par échouer la conversation sur les rivages incertains de la question de la vie après la mort. C'était donc ça ce rêve. Je ne sais pas si je vous ai déjà entretenu de ce sujet mais je ne crois absolument pas à la possibilité d'une vie après la mort alors l'existence d'un ou plusieurs dieux, pensez. Et pourtant ces derniers temps il m'est arrivé si fréquemment de fantasmer à une manière de vie après la mort. Je rêve, en fait le rêve de cette nuit n'était que le prolongement d'une pensée vagabonde ces derniers temps, je rêve donc que morts nous soyons ammenés à revivre dans une veille artificielle tous les événements que nous aurions vécus de notre vivant, il va de soi, et dont justement, d'une façon ou d'une autre, les vivants, ceux qui restent, parleraient encore. Je m'explique. Sans quoi. Untel aurait peint une très belle toile, pas nécessairement conservée dans quel que musée que ce soit, non une toile, plaisante à l'oeil des quelques uns que le peintre aurait cotoyés de son vivant, parce que oui, pour la clarté du raisonnement je vais tuer ce peintre. Et bien dans mon rêve ce peintre là aurait à revenir dans une veille dont je saisis assez mal le cadre ou les modalités, il aurait donc à revivre les heures agitées qu'il aurait passées à peindre cette toile chaque fois qu'une personne la contemplerait, maintenant qu'il n'est plus. Si le but de tout un chacun, de son vivant s'entend, serait de connaître cette vieille, après la mort s'entend, le plus fréquemment possible, nul doute qu'il lui faudrait s'efforcer de son vivant donc à peindre une oeuvre qui méritât d'être conservée dans un musée très couru, du coup ce défunt ayant accédé à la conversation muséale, aurait à revivre tous les jours sauf le mardi de 9 heures à 17 heures (18 heures en été), ces heures un peu hors du temps tout de même qui ont prévalu à la peinture de cette toile, on imagine sans mal par exemple que la vie de défunt d'un Picasso ne doit pas être de tout repos, pensez en effet combien souvent cette veille, dans son cas, doit être activée et à toutes les heures du jour et de la nuit, eût égard à tous les musées américains qui ont dans leur collections des oeuvres de Picasso et qui, du fait du décalage horaire, ferment plus tard. Pour ceux qui, de leur vivant, n'auraient pas eu une période bleue, ils auraient à revivre ces moments de veille, certes moins fréquemment que Picasso, il est plus à plaindre qu'autre chose à mon avis, quand ils seraient mentionnés dans la conversation, et pour maintenir à mon conte un peu sot tout de même, le caractère très moral propre au conte, il va sans dire que celui dont les actions de son vivant seraient frappées de ressentiment de ceux qui lui ont survécu, cette douleur serait revécue par eux dans cette veille: vivement que Pinochet, Papon, Sarkozy et mon ancien chef de service crèvent! Pour tous bien sûr les tableaux de ces veilles seraient plus ou moins contrastés, ainsi le fantôme de Cartier-Bresson trouverait certainement le survol de la Maison Européene de la Photographie (où d'aucuns semblent régulièrement disposés à accrocher aux murs de cette institution des images rabachées jusqu'à la nausée) moins chahuté que la lecture de certaines pages de mon bloc-notes, pages dans lesquelles, c'est certain, je ne taris jamais d'éloge pour cette photographie limitée et sans âme, à croire que ce pauvre et vieil homme m'avait personnellement causé du tort, qu'est-ce que je peux m'exagérer mes propres inimitiés parfois! La plupart d'entre nous avec le temps laisseraient peu de choses derrière eux, rien d'impérissable, pour ainsi parler, et on voit bien comment ils ne seraient pas trop souvent dérangés, quelques pensées de la veuve le temps qu'elle y passe elle aussi, et d'ailleurs la veuve qui penserait à elle? Dans ce conte rêvé par moi cette nuit, je pensais à toute cette vie que je pouvais insuffler à mon frère Alain, combien le souvenir de ses frasques me causant du plaisir, y repensant je lui donnais à vivre de bons moments de vie post mortem, c'est idiot bien sûr, ne m'en veuillez pas c'est cette période de l'année toujours délicate pour moi, période anniversaire de milieu de l'été. A l'hôpital psychiatrique de Villejuif où il séjournait, mon frère Alain partageait sa chambre avec un patient d'origine ivoirienne et j'ai entendu, lors d'une visite, cette conversation entre eux deux, patients de l'hôpital psychiatrique de Villejuif.
Alors comme ça tu es ivoirien? Oui. Et tu retournes là bas de temps en temps? Oui tous les deux ou trois ans. Tu as encore de la famille là-bas? Oui oui. Tu as encore ta maison là bas peut-être? non je n'ai plus de maison là-bas. C'est bien ce qu'il me semblait il te manque une case. Jamais autant ri de ma vie. Les murs crasseux et décrépis de l'hôpital psychiatrique de Villejuif n'étaient plus cette prison, ce mourroir dans lequel des êtres excentrés perdaient parfois leur contenance humaine. Il était parfois donné à mon frère ce pouvoir-là de faire tomber les cloisons.
Photographie d'Anne Verley (et d'autres images de la même série sont visibles
ici)
posted by Philippe De Jonckheere at 10:44 AM