Le bloc-notes du Désordre |
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samedi, juillet 12, 2003
Mardi 8 juillet 2003Ai emmené les enfants à la Tour Eiffel aujourd'hui, pas certain qu'ils aient saisi ce qu'ils avaient sous leurs yeux, la notion même de ville n'est pas très claire dans leur esprit, et pourtant Madeleine m'a dit qu'elle avait bien aimé la Tour Eiffel, alors je veux croire que c'est le côté visuel de la chose, baignée d'une lumière franche, une lumière de fin d'après-midi en été, étonnant à mon avis de voir comment ce sont des abstractions vraiment qui forment peu à peu l'esprit de mes enfants et lentement des concepts finissent par être assimilés qui donnent des noms à ces vues de l'esprit abstraites, plus tard ils iront à la Tour Eiffel avec l'école et réciteront sûrement qu'elle fût construite par un ingénieur du nom de Gustave Eiffel (pour l'exposé de Madeleine ou celui de Nathan l'année d'après avec le même professeur je leur dirais que le portrait de Gustave Eiffel était autrefois imprimé sur ls billets de banque, ceux du temps de la monnaie nationale, sur les billets de 200 francs, et qu'il a aussi construit les trois ponts vertigineux de la ville de Porto), ils sauront et oublieront sans doute qu'elle est haute de 324 mètres, j'entends la voix de Nathan à six ans qui dira antenne comprise, qu'elle fût constuite pour l'exposition universelle de 1889 et qu'elle devait être ensuite démontée, ce qu'elle ne fût jamais, mais ils auront perdu à jamais cette impression abstraite et floue, celle qui fut la leur aujourd'hui au deuxième étage de la Tour Eiffel, sentiment abstrait qui contient aujourd'hui toute mon appréhension de la Tour, c'est à dire essentiellement un monument au vertige, au pied je dévisage le faîte de cette incroyable construction et une douleur me passe dans toute la moelle épinière et se cristalise dans les testicules, apparemment le siège du sentiment de vertige chez moi. Il fut un temps, je n'étais pas du tout sujet au vertige, je pratiquais assidûment l'escalade, presque tous les dimanches, dans les falaises de craie de la vallée de la Seine, et accroché à un seul mousqueton, le vide sous mes pieds, j'ai souvent admiré les méandres de la Seine à contre-jour qui luisaient, se donnant l'air d'un python d'argent, et puis il y a dix ans mon frère Alain s'est jeté de la fenêtre de sa chambre, le vide est devenu une attirance, à croire que le chagrin est tel parfois que je ferais bien de même si on m'assurait que j'aurais à nouveau sa compagnie, rien à voir avec les effets spéciaux de spirales un peu kitschs d'Alfred Hitchcock dans Sueurs froides (Vertigo), en fait dans ce film-là c'est la face douloureuse du personnage incarné par James Stewart qui me parle un peu, en creux, de cette douleur ressentie devant le vide. Robert Delaunay, Tour Eiffel, 1926 Mercredi 9 juillet 2003J'ai attaqué le rangement en cartons du bureau, de cette pièce dans laquelle j'ai travaillé, parfois tard dans la nuit, la fenêtre ouverte en été sur les ronronnements des tracteurs dans les champs alentours, en hiver, les pieds froids se frottant nus l'un à l'autre, et quand je me couchai je prenais garde de ne pas toucher Anne, à moitié endormie, avec ce qu'elle appele mes pieds de serpent. Pour moi l'endroit n'est plus. Encore une dizaine de jours à faire des cartons, anxieux qu'il en manque à l'arrivée, le sentiment de confier Jonah à la baleine. Il faudrait avoir davanatage de temps, prendre par exemple le temps de photographies tous ces cartons, dont les inscriptions aussi bien celles d'origine, leurs provenances, les inscriptions que nous faisons dessus, fragile souligné tois fois quand cela nous tient vraiment à coeur et puis les grands traits de marron foncé de scotch grossier, certaines de ces associations font penser aux collages Rauschenberg, je me dis qu'on verra à l'arrivée si je n'ai pas pris tout à fait en grippe tous ces cartons alors peut-être prendrai-je le temps de les photographier tous. Une chose saute déjà aux yeux pourtant, une grande majorité des marchandises que ces cartons ont contenues ont été manufacturées en Chine, aux Philippines ou à Taïwan, sur quelques caisses en bois subsiste des products of France, ce sont, bien entendu des caissettes de Bordeaux. Je repense aux récits d'usine de la semaine dernière et ces chiffres qui donnent le vertige, comment 200 personnes font (mal) désormais le travail de 2000 et qui écrit l'histoire des 1800 qui ne travaillent plus? Robert Rauschenberg Sal (cajas de cartón), 1971 Cartón y madera 204.5 x 94 cm Jeudi 10 juillet 2003Corvée de téléphone. Téléphoner à Cégétel La Générale des eaux EDF/GDF la MACIF Au livreur de fioul pour faire le plein jusqu'à la marque datée du 18 septembre 1998, date de l'état des lieux, il y a cinq ans Remplir le formulaire de la Poste pour le changement d'adresse. Pour me donner du courage dans ces pensums téléphoniques, j'avais mis Mineapolis de Michel Portal en sourdine, et dès le premier coup de téléphone, je me suis rendu compte que j'avais oublié du tout au tout toutes ces musiques d'ascenceur que toutes ces compagnies nous imposent pour nous faire patienter au bout du fil et, du coup, certaines associations, certaines superpositions entre la musique pétillante d'intelligence de Michel Portal et disons l'épouvantable gimmick de France Télécom, ces sons vides de sens, ce collage contraint, donc, me remplissait de perplexité, dans cette union contre nature, une manière de pensée pour l'impossible du monde. Je n'ai pas la force de développer ce soir, mais qu'on y pense un peu, Barnett Newman disait de sa peinture qu'on en aurait fini avec cette idée absurde du capitalisme quand on comprendrait ses toiles. Quand enfin un opérateur de France Télécom s'est trouvé au bout de la ligne, je me suis tout de suite ouvert sur le côté extrêment lancinant de ce fond sonore totalitaire, la personne que j'avais au bout du fil ne savait vraiment pas quoi me dire, une sorte d'excuse mais enfin ce n'est pas moi qui ait choisi le disque Monsieur et d'enchaîner prestement en me demandant mon numéro d'abonné, mon numéro de contrat et l'objet de ma demande, revenir à tout allure en terrain connu et identifiable, des données que l'on peut rentrer dans l'ordinateur. A la concurrence, mon opérateur téléphonique privé, la femme qui m'a répondu a du s'excuser de me faire patienter en me prévenant qu'elle allait me mettre de la musique parce qu'elle avait un problème technique et quand enfin elle est revenue vers moi, elle s'est excusée à nouveau en m'expliquant qu'elle avait eu un problème avec son ordinateur qu'elle avait du l'arrêter et le redémarrer, je lui ai dit mon regret, qu'elle aurait du me dire qu'elle devait rebooter son poste, entre-temps nous aurions fait la conversation, appris à nous connaître, elle était toute interdite, mais se reprit et me dit que non une telle chose n'était pas possible parce que toutes les conversations téléphoniques étaient enregistrées et qu'elle n'avait pas le droit de parler aux clients. Pauvre monde vraiment, vidé de ses humains. Barnett Newman Untitled, 1946 ![]() Vendredi 11 juillet 2003 Cinq voyages entre le garage et la décharge, la chaleur, la sueur et la poussière qui colle à la sueur qui sèche, je fais une pause, sors mes pieds de leurs espadrilles poussièreuses, mes pieds sont sales, les veines saillantes et noires, plus tard je retire mon t-shirt sombre encore humide de cette suée de l'après-midi et à la nuque deux marques évasées de sel blanc et séché. Je n'aime rien tant que ce sentiment de crasse, d'odeur de plus en plus forte, je retarde à loisir le moment d'aller prendre ma douche avant de partir en voiture à Paris retrouver Anne au travail. En me lavant le sentiment d'avoir bien fait, d'avoir mérité cette eau chaude qui tombe en trombes sur moi. Emmanuelle Anquetil lundi, juillet 07, 2003
La chambre au-dessus de la librairie. Parce que nous étions dans une situation émminemment transitoire avec Anne qui reprenait son travail de façon anticipée et que nous n'avions pas trouvé de logement sur Paris assez rapidement, mon ami Alain, nous avait proposé de loger Anne dans la grande chambre qui se trouve au-dessus de sa librairie. Dire en premier lieu combien Anne et moi lui sommes reconnaissants. Cette chambre est grande, elle doit faire 25 mètres carrés. Avant qu'elle ne serve de logement de transition à Anne en semaine et à moi le week end, cette vaste pièce faisait office d'atelier à mon amie Emmanuelle et le sol de la chambre porte en de nombreux endroits les traces du travail d'Emmanuelle, nombreuses sont blanches parce que justement le blanc est au centre de la peinture d'Emmanuelle. Avant qu'Anne ne vive dans cette chambre, j'avais installé, un lit et un bureau sur lequel j'avais installé le Mac d'Anne, qui avait précédemment appartenu à François. Quelques étagères accueillirent sans mal les vêtements d'Anne, quand je suis sur Paris, en général mes vêtements ne quittent pas la valise. Anne rapatria également un sommaire lecteur de CD et pris avec elle une tout aussi modeste pile d'une douzaine de disques, parmi lesquels on trouve Largo de Brad Mahldau, The great summit de Louis Amstrong avec Duke Ellington, de Duke lui même, Blues in orbit et d'autres disques qui ne sont pas de jazz et que je n'écoute jamais. Le Mac est équipé d'une connection à 56k qui fonctionne très bien et par ailleurs j'ai pû installer des versions récentes de photoshop et de dreamweaver, bien que je ne sois pas familier de l'utilisation d'un Mac je parviens très bien à faire toutes sortes de choses sur cet ordinateur et même des mises à jour et du bloc-notes et du reste du site d'ailleurs. Anne la semaine comme moi le week end avons libre accès à la cuisine et la salle de bain que nous partageons aussi avec reconnaissance avec Pierre, le fils d'Alain, qui partage avec Alain le sens de l'hospitalité, ce qu'Anne essaye de rétribuer par des petits plats qu'elle prépare pour Pierre quand il rentre le soir, Pierre n'a jamais mangé aussi sainement que ces derniers temps. De même nous pouvons descendre à tout moment dans la librairie et notamment quand cette dernière est fermée au public le soir, ce qui est un plaisir incomparable. Dans l'escalier qui descend à la librairie se trouve une étagère sur laquelle s'entassent sans ordre les livres reçus en service de presse et qui ne sont pas encore parus, chacun sait que ceux-là peuvent être lus par tous, et une fois lus, on est priés de donner son avis au libraire, ainsi ces derniers jours j'ai lu les Rendez-vous de Christian Oster qui doit sortir à l'automne et dont je ne pense pas grand chose, ce n'est pas un mauvais livre, non, mais ce n'est pas du tout à la hauteur du précédent Dans le train qui lui, au contraire, était touché par la félicité.
Deux grandes fenêtres de la chambre donnent sur la rue du Faubourg Saint-Antoine et de fait la chambre est un peu bruyante, tout particulièrement en été quand la chaleur contraint de maintenir une des fenêtres ouverte au risque, sans cela, d'etouffer, à vrai dire ce bruit dérange davantage Anne que moi, puisqu'avant d'habiter à Puiseux-en-Bray, j'avais toujours vécu dans des endroits bruyants. Cependant rien de ce qui se passe dans la rue ne nous échappe et il m'est déjà arrivé d'entendre des conversations entre passants auxquelles je ne crois pas que je ne fûs jamais invité, je me suis toujours efforcé d'être discret, mais dans le lot de ces conversations qui ne me regardaient pas j'ai entendu une déclaration d'amour que j'ai trouvé plutôt médiocre, d'ailleurs je ne suis pas certain qu'elle ait trouvé un accueil très favorable, une discussion de rupture que j'ai au contraire trouvée très belle, non par quelque goût pervers, mais parce que les paroles qui étaient échangées étaient à la fois éloquentes et émouvantes, elles mélangeaient de façon homogène ce qui était contenu encore de tendresse entre ces deux personnes et au contraire ce qui décidément n'allait plus et décevait grandement, un extrait de la condition humaine. De nombreuses fois aussi, j'ai entendu, sourire aux lèvres, des passants se recommander mutuellement la librairie. Mais cette proximité de ce qui se dit dans la rue est aussi à l'origine de sentiments plus mitigés et qui vont de pair avec le côté temporaire de notre situation. Non que les conversations de fin d'amour soulignent nécessairement les difficultés qu'Anne et moi traversons en ce moment, mais parce que ce voisinage physique de la rue s'applique à nous tel une une métaphore, nous n'habitons pas encore à Paris et nous y sommes tellement en transit, comme on se tient à la frontière. Anne dit que parfois elle se sent comme dans la vitrine de la librairie, vitrine dans laquelle mon ami Alain se livre parfois à des facéties très réussies, des jeux et des énigmes aussi pour le passant, une fois il fallut s'apercevoir que tous les livres qui étaient en vitrine dont les Revenentes de Georges Perec n'avaient en commun que l'absence de la lettre "A" dans leur titre, et le livre auquel il fallait alors penser était le Monde du non A de Van Vogt. Non, pour moi ce qui rend les choses tellement transitoires c'est cette odeur dans les draps et l'oreiller, celle qu'Anne, absente quand j'y suis, laisse, odeur de poudre qui est la sienne, à nulle autre pareille naturellement, je me souviens de ce film pornographique aux dialogues troués aus mites que nous avions vu avec Anne, nous nous étions régalé de cette réplique, la saveur de ta peau, le parfum de ton corps, entre mille je les reconnaîtrais, et c'était notre grand plaisir de se refaire de temps cette déclaration. Et de retour à la maison je retrouve notre lit à Puiseux, dans lequel je trouve cette odeur à nouveau prisonnière du linge. Cette fragrance discrète est devenue pour moi le parfum de l'absente. Il y a quelque chose de terriblement fonctionnel à tout ceci, dans la chambre ne se trouvent en somme que le lit, la table, le lecteur de Cd et l'ordinateur, nous vivons au-dessus des livres, plus que nous n'en lirons jamais toute une vie, au-dessus de la librairie donc , c'est monacal en somme, comme une injonction ferme au travail, manière de dire, allez tu as tout ce qu'il te faut, une table, du papier, un stylo, un ordinateur et un appareil-photo numérique, qu'est-ce que tu attends? Et justement je n'en fais pas grand chose, quelques articles du bloc-notes c'est tout. Je me laisse plus souvent qu'à mon tour distraire par Pierre toujours prompt à me montrer quelques nouveautés techniques de son cru, auxquelles je ne comprends pas grand chose si ce n'est que c'est souvent extrêmement bien pensé, mais je crois que c'est là tout le drâme de Pierre, d'être à ce point stratosphérique que ses trouvailles ne sont compréhensibles que par quelques très peu nombreux élus, je m'accroche, mais décidément, je ne comprends pas tout, en fait même pas grand chose, demeure l'intuition que c'est génial. Hier soir tout de même j'étais content, j'ai passé une heure solide à corriger une vingtaine de pages de manuscrit et puis je me suis couché trouvant le sommeil avec difficulté (Anne tu me manques vraiment, je me plains si souvent de ton sommeil énervé et peu calme, mais ces derniers temps j'ai pû mesurer comment désormais je ne sais plus dormir sans cette compagnie, même agitée). Non, plus j'essaye de mettre le doigt sur cette indicible impression de malaise diffus ressenti chaque fois dans cette chambre, et moins je ne m'approche de ce que je cherche. Je creuse devant vous, mais je ne sais dire. Mon amie Emmanuelle a elle-même mal vécu une longue période transitoire dans cette chambre, rien n'est comparable bien entendu. Certains soirs au contraire, je suis très heureux dans cette chambre, je mets à profit son isolement, j'allume l'ordinateur et j'abats un travail considérable, alors je suis obligé de me rappeler à la sagesse, me souvenir que le lendemain le réveil sonne vers cinq heures pour le travail alimentaire. Mais d'autres soirs au contraire je suis paralysé par tant de possibilités, et dire qu'il suffirait de descendre pour avoir sous la main n'importe quel livre de Samuel Beckett (en effet depuis qu'Alain a supervisé la rédaction du numéro d'Initiales à propos de Beckett, il met un point d'honneur à tenir tous les livres de Beckett à la disposition de ses clients), ou qu'allumant l'ordinateur je me remette au travail du site de mes amis Karen et Ray(je vous préviens c'est en travaux), site laissé en deshérance depuis quelques temps, mais cette liberté est inhibante en fait, à croire que je préfère l'inconfort d'être sans arrêt dérangé par les enfants qui ne veulent décidément pas aller se coucher le soir. Je ne suis jamais content. Madeleine a raison, Papa, c'est un râleur. Un râleur hors pair. dimanche, juillet 06, 2003
Place de la Nation ce matin, il est six heures moins le quart, il fait jour, un jour encore trouble dont on sait qu'il sera beau mais aussi chaud. Je marche fatigué, mais tout de même le nez en l'air, m'émerveillant des façades des immeubles parisiens qui se détachent sur le ciel clair. Tandis que je débouche sur la place en venant de la rue du Faubourg Saint-Antoine, une femme m'accoste très poliment, je réponds de même à son bonjour, et dans des termes décidément très courtois, elle m'offre de me faire quelque chose en échange d'un peu d'argent pour manger. Sans doute parce que je sais que l'avenue du Trône de l'autre côté de la place est connue pour ses prostituées, je comprends tout de suite ce dont il est question, ce qui en d'autres cas ne me serait sûrement pas apparu en pleine lumière, d'une part parce que je suis long à la détente et d'autre part parce qu'il est tôt et que je suis encore mal réveillé. Je réponds poliment à cette femme, qui ne me donne pas l'impression d'être très coutumière de ce qu'elle entreprend avec moi, non que j'ai une grande expérience en la matière, en fait je n'ai aucune expérience en la matière, mais tout de même il est facile de voir que cette femme pauvrement habillée est dans la détresse et ne porte pas l'uniforme aguichant de la profession dans laquelle elle paraît s'engager. Alors je lui réponds poliment, que je veux bien lui donner un peu d'argent mais que vraiment non, vous êtes gentille mais je n'ai besoin de rien, et je me retiens in extremis de dire et puis vous savez je n'ai pas eu le temps de prendre une douche ce matin. Elle ne sait comment me remercier et me dit que vraiment pour cet argent elle veut bien me faire une fellation, c'est un peu comme une décharge électrique. Bien sûr je réponds que non vous êtes gentille, prenez cet argent, vous ne devez rien faire, je l'assure que je n'ai pas le temps de parler avec elle, en fait je crois que je n'en ai pas très envie, j'ai peur de mal faire, non ne vous méprenez pas je ne veux pas dire par là que je me sens assez faible pour succomber à la tentation facile d'aller me faire sucer entre deux voitures par cette femme dans la difficulté, elle a l'air d'insister un peu, elle a vraiment besoin d'argent apparemment, je refuse le plus poliment et je me dis que sans doute cela doit être terrible pour cette femme, c'est pire que tout, je lui donne de l'argent mais je ne veux pas de sa tendresse bon marché, elle doit se dire que je ne la trouve pas assez désirable pour moi, elle n'est pas vilaine du tout, c'est une femme noire, un peu forte, ce que j'aime bien, elle a de beaux yeux noirs et de belles mains, elle n'est pas très jolie (et comme dit la chanson de Louise Attaque que Madeleine adore, "elle n'est pas moche non plus"), alors voilà je lui dis tout bas, non vraiment madame vous êtes gentille, en fait vous savez je préfère les hommes, elle me sourrit et me remercie pour cet argent et me souhaite une bonne journée, je lui dis de même. Je pars vite, je pense pour ne pas rater mon train, mais surtout parce que je sais que je vais pleurer si je parle avec cette femme. Je ne suis pas très content de moi, je me dis qu'un peu d'argent c'est tout ce que je pouvais donner à cette femme?, le seul réconfort que je pouvais lui prodiguer?, c'est peu, ai-je donc le coeur si sec?, ne pouvais-je pas la prendre dans mes bras?, je veux dire gentiment, l'embrasser sur le front et lui dire de s'accrocher? Arrivé au guichet je m'aperçois que je n'ai plus assez d'argent pour payer mon billet de train et je suis obligé de passer par dessus les tourniquets, et voilà je n'ai plus vingt ans, je pèse plus de cent kilos, je me casse la gueule, je me fais mal, elle est étrange cette journée, il n'est pas encore six heures et il se passe déjà des choses. Dans le train, je regarde la banlieue défiler elle aussi baignée dans une lumière indirecte et clair de matin d'été, je me dis que j'aimerais bien qu'elle soit allée dans un café, qu'elle se soit achetée de quoi manger, un sandwich peut-être, j'aimerais bien qu'elle ne soit pas justement, tandis que je suis en train, agenouillée dans une porte cochère à sucer un passant moins pointilleux sur la morale. C'est étrange, je ne lui en veux même pas d'avoir pû penser à moi comme à un type qui, oui, se ferait bien sucer, comme ça, à jeûn, le matin, un petit coup avant d'aller au boulot et de se foutre bien de la misère de cette femme dans le besoin. Elle a dû en connaîre de ces hommes là, pas très regardants, pas très à cheval sur l'essentiel. Si ce soir en sortant du RER elle est encore là, je l'invite à dîner. Elle était tellement polie cette femme. |