Le bloc-notes du Désordre |
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samedi, juillet 05, 2003
![]() Un homme trouve sur une plage de Bretagne une bouteille échouée, et l’ouvrant, comme à chaque fois que vous ouvrez une bouteille prisonnière du sable, notre homme l’ouvre donc, et un génie s’en libère, qui, comme toujours, au comble de la reconnaissance, permet un voeu à notre homme, étonnant de voir comment, tout d’un coup, le pouvoir du génie est immense quand la minute d’avant, dans son enfermement, il était incapable de briser le verre de la bouteille ou de forcer le bouchon hors du goulot. Notre homme, ça tombe décidément bien, nourrit ce vieux rêve d’aller en Amérique, rêve qui serait parfaitement accessible si notre homme n’avait pas une sainte trouille de l’avion et un mal de mer épouvantable, il demande donc au génie s’il ne pourrait pas, comme cela, construire une autoroute sur pilotis qui relierait Brest et New York. Le génie considère un peu la demande, et dressant un devis mental de ce qu’il y aurait à accomplir, tente de raisonner notre homme en lui expliquant que la distance étant telle, la profondeur de l’océan Atlantique entre en jeu aussi, les fondations, écoutez, vraiment, je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces. Notre homme est de nature raisonnable et convient sans mal, que ce voeu était tout de même un peu grandiloquent. Alors il demande au génie, voilà, j’ai toujours rêvé de mieux comprendre les femmes, de savoir ce qu’elles pensent vraiment, ce qu’elles ressentent, comment elles envisagent le monde, ce qui fait battre leur coeur...». Et le génie de demander si pour l’autoroute, une double voie suffirait. Les photographies de Quoi? auraient peut-être aidé le génie à s’épargner le dur labeur de la construction de cette autoroute sur l’océan. Non pas bien sûr que autehnticité, boulimie, corps, donner, enfermement, femme, grandir, histoire, identité, journal intime, K.O., lâcher, maintenant, narcissisime, obsessionnelle, parole, recevoir, solitude, thérapeutique, unicité, violence, web, x, you and me, et zéro, soient les seuls composants de l’alchimie d’un être, d’une femme, mais parce que ces vingt-six paires de photographies paraissent avoir été ramenées de l’oeil du cyclone. Deux femmes donc, Elodie Gay et Gisèle Didi ont réuni dans ce livre vingt-six autoportraits tous associés par paires, sur la page de gauche, l’autoportrait d’Elodie, sur celle de droite celui de Gisèle, ou inversement, et pour chaque association une clef, la vingt-sixième partie d’un abécédaire où l’on rencontre des thèmes attendus, le corps, la boulimie, donner et recevoir mais aussi d’autres couloirs moins connus du labyrinthe, lâcher, K.O., zéro. Chaque sésame ouvre deux portes, une sur le monde d’Elodie Gay, une autre sur celui de Gisèle Didi, deux univers qui se croisent, se rencontrent parfois, ne se touchent pas toujours, mais chaque fois semblent aboutir à davantage de questions que de lumières: pour femme l’une d’elle se donne à voir singeant le geste viril, un drôle d’oeil tatoué dans le cou, qui regarde qui et qui est qui, tandis que l’autre pose, le sexe dénudé, en compagnie d’une autre femme, plus âgée au corps plus marqué et dont les stygmates et la morsure du temps contiennent à l’évidence une histoire, ces images-là sont à la fois l’énigme et la proie du Sphinx qui s’interroge sur l’énigme. Ne comptez pas davantage qu’elles vous aident à y voir plus clair dans ce parcours aux indications flèchées, certes, mais trompeuses. Pour corps Gisèle Didi mime la boulimie, la mime-t-elle?, l’image est violente, à violence, c’est de nouveau la boulimie et à boulimie, de nouveau la violence, vous êtes dans l’impasse?, vous tournez en rond?, et vous percevez un peu de l’enfermement de ces femmes otages de leur ventre. Comparable paradoxe, l’unicité selon Elodie Gay, tout un programme!, est une image aux contours mal définis, la photographie floue et sous-exposée d’un nouveau-né appelé Béatrice, la photographie a été prise en 1975 à Marseille: ça un autoportrait à propos d’unicité? A la lettre H comme histoire, Elodie Gay dit que père et mère sont devenus siens, le début d’une explication? Si tant est que ces choses-là puissent justement être expliquées. Et quand le sentiment d’être perdu dans ces méandres l’emporte sur tout, deux autoportraits de ces deux femmes, en somme étrangères l’une à l’autre (elles ne se connaissaient pas, une amie en commun, c’est tout, et ont travaillé leurs images séparément, chacune de son côté), ont, pour la même lettre de l’abécédaire, une continuité de forme qui force le passage et donne à voir que la frontière, si elle existe, est poreuse (narcissisme, thérapeutique et You and me). Quelques autoportraits donnent aussi à voir l’autre, les autres, le père, la mère, l’amant pour l’une, pour l’autre l’absence d’un être aimé, les amies, celle à laquelle on tient plus que tout, ne pas lâcher, surtout ne pas lâcher, dans l’intimité les autres ont leur place, un peu. Pour l’une père et mère sont histoire pour l’autre ils sont l’autehnticité, d’où la question de l’origine qui est également questionnée dans la lettre U pour unicité, entre ce qui arriva à Marseille en 1975 et le sang qui coule. L’identité, elle, ne coule pas de source, heureux les naïfs, ceux qui croient qu’ils sont issus de père et mère sur le sol et qu’à cela ils obtiennent identité, pour nos deux jeunes femmes l’identité apparaît davantage soit chose partagée, ce sont les autres qui vous donnent identité, soit ce que l’on doit forger soi-même (et dans «forger» étymologiquement, il y a fabrication, en anglais to forge: falsifier). Je me demande ce qu’elles auraient fait si on leur avait donné d’autres mots?
Il y a les images qui sont très disantes et celles qui le sont beaucoup moins, celles qui sont explicites et celles qui sont au contraire à elles seules des énigmes. Les deux images de X pornographie sont à la fois aux antipodes de ce que l’on attend d’une image pornographique, mais aussi ce que l’on peut attendre de ce que les femmes voient de l’image pornographique, manière de dire, sans doute, que dans l’image crue, il puisse y avoir, d’une part, autre chose que ce qu’on s’attend à y voir, une fausse blonde bien pourvue qui mime minablement l’extase, c’est un exemple, mais aussi que la pauvreté du plaisir feint est insulte à ceux et surtout celles qui se font une idée plus riche de l’intimité sexuelle, tournez la page, oui les couloirs de «Quoi?» passent aussi d’une page à l’autre, et dans les images de you and mevoyez comment une paire d’épaules en contient une autre ou qu’au contraire comment la solitude est pesante et avilisante, on finit par ressembler à ces femmes assises au bal qui attendent le soir durant, en marge de la piste de danse, qu’un cavalier veuille bien vous prendre dans ses bras, fusse le temps d’une danse. Et du coup la compréhension de certaines énigmes éclaire ou pas sur des images moins causantes a priori. La série s’achève sur zéro, dyptique qui continue d’échapper longtemps à l’analyse, tout n’est pas à comprendre. Ainsi, il y a les images qui disent, celles qui ne disent pas mais qui sont éclairées par l’autre image pendante du dyptique, les images qui demeurent floues, le temps d’être éclairées par d’autres, celles qui restent dans l’ombre malgré tout, mais dont la présence participe à l’ensemble tout en le rendant touffu pour mieux vous égarer, mais vous égarant, vous tombez sur les clefs qui ouvrent les portes qui étaient restées closes quelques pages en arrière: un conseil, ne «lisez» pas ce livre dans un seul sens, le lire en diagonale est aussi pertinent que de le lire depuis la fin ou depuis le début, puisque vous y tenez. Oxymores: deux visions de la solitude s’affrontent, l’une nous dit que la solitude c’est quand on est seul à se regarder, l’autre au contraire, nous dit que la solitude c’est quand on est à ce point transparent au regard de l’autre, qu’on pourrait aussi bien se glisser dans ses chemises, il ne s’en apercevrait pas et les passerait sans s’en rendre compte, sans remarquer qu’on est dans sa chemise pour ne pas dire dans sa peau. Tenez, donner et recevoir, je ne vous fais pas de dessin, mais ce matin en partant au travail, lui avez-vous dit: «je t’aime», non vous avez oublié?, petites causes grands effets. Ben quoi? Fin? Pas si sûr, refermez le livre, prenez une feuille et un crayon et retrouvez mentalement les vingt-six mots qui composent cet abécédaire et vous verrez à quel point la liste de ceux que vous avez retrouvés et de ceux que vous avez oubliés est révélatrice. Zut, j’allai oublier de vous dire que Gisèle Didi est celle qui est à gauche sur la photo de «Quoi?» et Elodie Gay, celle qui est à droite. WWW, c’est en faisant www qu’elles se sont trouvées, pour l’une comme pour l’autre l’aventure continue là-bas aussi, ne manquez pas les prochains épisodes. Voilà du bon travail
Xanthélasma, xanthie, xanthine, xanthoderme, xanthogénique, xanthome, xantophycée, xantophylle, xénarthre, xénocristal, xénogreffe, xénolite, xénon, xénophile, xénophilie, xénophobe xénophobie, non pas xénophobe ni xénophobie, ce mot-là elles n’auraient pas pu, xéranthème, xérès, xérocopie, xérodermie, xérographie, xérophile, xérophtalmie, xérophyte, xérus, xi, xiang, ximenia, xiphoïde, xiphoïdien, xiphophore, xylème, xylène, xylidine, xylocope, xylographie, xylophage, xylophone, xyste, et c’est le X de pornographique qu’elles ont choisi. Mise en scène ou pas mise en scène. L’une met en scène, l’une photographie tel quel, enfin cela c’était sans doute ce qu’elles s’étaient dit au début. Dire que l’une alors affecte une certaine distance et que l’autre est dans son sujet, elle est le sujet, ce n’est pas si sûr, parce que chemin faisant, celle qui documentait maintenant, le narcissisme ou l’obsessionnel s’est aussi laissée aller au théatre pour dire l’histoire ou la violence, monde somme toute indéfini entre sa représentation et ce qu’il fut vraiment. La théatralisation est davantage l’arme de sa consoeur, mais qui, elle, soudain dans un moment pénible, lève les bras, love son visage dans ses bras levés et titre violence, parce que c’était violence à ce moment, cette fois pour d’autres, idem pour zéro, une image sans réfléchir (dans les deux sens du terme) en quelque sorte. Kyrielle aussi de ces moments de rien, la vie c’est aussi cela, ces instants de peu de chose dont si peu serait souvenu sans l’opiniâtreté de certaines à tenter aussi d’en retenir quelque chose. Un après-midi ensoleillé, mais à jamais gâché par l’ennui qui butte contre le carreau de la baie vitrée aussi sûrement que le bourdon s’énervant contre le verre trompeur voulant rejoindre un autre monde devenu inaccessible, bourdon. C’est aussi se retourner, prise sur le fait, mal dans sa peau, mal au monde (K.O.), et à cette enseigne-là, qui aurait l’idée de garder trace de cette trace bleue sur la hanche, des marques que l’on préfère habituellement oublier? Rien n’est feint pourtant, et lorsque c’est joué, c’est en fait rejoué, aucun coin de l’âme n’est oublié. Même ce qui n’est rien. Y a-t-il, plus courageux que de se présenter nues? Hantées, elles doivent sûrement l’être, a-t-on idée de se prendre en photo en train de se suicider ou étranglée par une main, de celles qui ont le pouvoir de reprendre la vie justement parce qu’elles l’ont donnée? Générique de fin: photographies numériques de Gisèle Didi et d’Elodie Gay. Non, ce n’est pas déjà fini? Si. Notre homme est à New York, il visite les riches salles du MOMA, mange des nouilles sautées à Chinatown, fait la sieste sur un banc dans Central Park et ce soir fera la nouba à Times Square. Des nouvelles du génie? Ces vingt-six paires de photographies, ça c’est du génie. Retrouvez les images de "Quoi?" sur le site de Gisèle Didi vendredi, juillet 04, 2003
![]() Hier soir lecture à Confluences dans le cadre de l'exposition "Ouvrier" de l'Entre-tenir à Saint-Dizier. Michel Séonnet a lu des passages de Marnaval pour preuves, Frank Magloire deux passages d'Ouvrière, Thierry Beinstingel des extraits de Composants et François Bon a lu trois grands extraits de Sortie d'Usine et un extrait aussi de Temps-Machine. Enfin Laurent Grisel a lu des extraits de livres comme lui seul sait dénicher, des livres rares, des livres oubliés, dont il doit être le dernier dépositaire, des écrits à la très grande valeur littéraire mais qui s'en rend encore compte à part lui? Pendu aux lèvres de ces cinq hommes, l'objectif de mon appareil-photo au ras des livres qu'il lisait, le sentiment tout d'un coup que cela peut être ça justement écrire, c'est à dire, un mot qui pousse l'autre, et s'arranger surtout que lu à haute voix, ça claque, ça sonne, que cela puisse être habité (en fait ne m'en veuillez pas mais je découvre depuis peu seulement le plaisir des lectures publiques). Par exemple, je me souviens avoir lu Sortie d'Usine, il y a trois ans, livre lu dans le train pour aller dans les Cévennes, je me souviens parfaitement de la lecture du livre émaillée par des pauses, je regardais par la fenêtre, le train remontait le cours de l'Allier jusqu'à Langogne, surplombant l'impétueux cours d'eau qui bouillonnait entre les rochers en contrebas, je découvrais l'écriture de François Bon, cette syntaxe entièrement démontée et remontée selon un schéma qui justement disait les forces au travail, celles de ces machines qui aident l'homme dans ces constructions et qui lui déchiquettent aussi les mains laissant un compte impair de doigts. Hier soir c'était encore diffèrent, étrangement François Bon nous avait prévenus qu'il n'avait pas relu ce texte depuis très longtemps et pourtant il se sentit tout de suite dans une ancienne demeure, sans doute à lui revenait la sensation de serrer ces mains auxquelles manquent des doigts, ou revoyait-il ces petites affichettes sur les tableaux prévus à cet effet dans lesquelles avec des mots maladroits les uns et les autres tentaient de dire leur attachement à un camarade récemment décédé, toute une vie contenue dans des tournures de phrases aussi malhabiles. Et puis ce sentiment pesant, effarant, ces décomptes que les uns et les autres font, telle usine qui employait naguère, il n'y a pas si longtemps 2500 personnes ne compte plus que 200 employés aujourd'hui, cette autre fabrique est elle aussi passée de milliers d'ouvriers à une poignée de centaines, pour cela aussi il y a un vocabulaire, capacité d'autofinancement, accroissement des marges, flux tendu, un vocabulaire qui ne veut rien dire en fait, si ce n'est qu'il laisse souvent des gens sur le carreau, des gens dont c'est l'existence justement, à eux ne sera pas donnée l'opportunité d'une deuxième chance. Et de tout cela qui s'en inquiète? Certainement pas ceux qui sont capables de vous expliquer cette notion d'autofinancement, notion qu'on m'a bien expliquée une fois ou deux, que j'ai semble-t-il comprise sur le coup, mais que j'ai aussitôt oubliée, il doit y avoir de l'incompatibilité là-dedans. jeudi, juillet 03, 2003
Daniel est mort. Parce que le ciel se faisait menaçant, et que la fatigue tout d'un coup me tombait dessus, je me suis arrêté à Gisors au routier pour prendre un café, pour me secouer. Chez Daniel et Mado. Nous sommes allés de nombreuses fois dans ce routier au tout début avec Anne quand nous venions de déménager à Puiseux. Pour 65 francs, nous déjeunions comme des rois affamés, attablés avec des routiers à de grandes tables où les uns et les autres se serraient par ordre d'arrivée, bonjour-bon appétit, une entrée, un plat, fromage dessert et un litre, oui un litre de cidre de bière ou de vin par personne et dire que certaines repartaient au volant de leur 38 tonnes, lestés de surcroît d'un bon litre de bibine. C'était toujours un plaisir que de déjeuner (ou même de dîner avant d'aller au cinéma de Gisors), Mado était une femme assez immense et ample, qui avait été folle d'une joie sincère quand elle avait vu Madeleine pour la première fois, encore nourrisson, elle s'appelle Madeleine?, comme moi, on en voit plus des Madeleines, et son Daniel de mari tenait le bar, servant les cafés et les pousses s'enquérant de savoir si les uns et les autres avaient bien mangé, et ils étaient nombreux, grands gaillards un peu bedonnants à se taper sur le ventre en sortant de la salle de restaurant, repus, c'était visible. D'autres commandaient encore un sandwich pour la route, pour le creux du milieu de la nuit, je ne sais pas je vais voir si on a assez de pain, sinon qu'est-ce que tu veux comme sandwich, saucisson à l'ail et Daniel reparaissait deux minutes plus tard, un sandwich long comme ça enveloppé dans du papier alu. Mais hier soir, au bar il n'y avait plus personne, seulement Mado qui revenait de temps en temps voir si en plus de la salle, personne au bar n'avait besoin de quelque chose, je me suis dit que tiens c'était étrange, jusqu'à ce que je remarque sur une des étagères derrière le bar, une petite photo encadrée, une petite photo sans façon, un 9X13, encadré tout aussi modestement, une photo de Daniel, de son vivant, de ces photographies des êtres dont on sait tout de suite qu'ils ne sont plus en vie en regardant la photographie. Et dire que cette femme tient cela toute seule maintenant, déhanchant son impressionnant physique de la salle à manger au bar, c'est elle qui fait tout, et elle va s'user à cela, c'est certain. Elle, quand elle ne pourra plus non plus, elle n'aura pas sa photo à côté de celle de Daniel, l'affaire sera revendue, il y aura bien des travaux de faits, la vaiselle et les verres transparents seront sans doute remplacés, la cuisine y sera peut-être plus fine mais elle n'aura pas cette générosité du sandwich long comme ça pour appuyer la petite faim de celui qui rallie de nuit Gisors et Brioude ou Narbonne; de même disparaîtra cette carte de France trouée de partout par des épingles qui situent les villes de provenance des différents pensionnaires habituels de Chez Daniel et Mado, manière de dire que vous êtes les bienvenus. A moins bien sûr que le restaurant ne soit racheté par une agence immobilière comme il y en a quelques unes désormais sur la route de Dieppe; il faut dire que Gisors est dans une drôle de frénésie de construction depuis deux ans, immeubles et centres comerciaux, une station de RER à Gisors, c'est pour bientôt, ça crève les yeux, un peu comme ça crève les yeux que Mado ne va pas tenir le coup comme cela éternellement.Et puis la route vers Paris, allant au devant d'un orage qui promettait d'être quelque chose et tout d'un coup oui c'est le déluge qui tombe par paquet sur la voiture et l'impression de la maintenir sur la route davantage au gouvernail qu'au volant. Pour accompagner avec ces trombes d'eau, Gone de Patti Smith, cassette retrouvée sous un siège de la voiture au bénéfice d'un passage d'aspirateur un peu approfondi. mercredi, juillet 02, 2003
![]() Mardi premier juillet 2003 Cet après-midi, à Sérifontaine, sur la route qui travers le village de part en part, une vieille femme s'abrite de la pluie sous un parapluie incroyable, sur ce dernier, en effet, est imprimée une des rosaces de Notre-Dame de Paris, je tombe en arrêt devant cette idée lumineuse et le miracle qui veuille que ce soit une vieille femme qui m'importe cette image jusqu'à Sérifontaine dans la partie du département de l'Oise limitrophe de la Normandie. Un problème, qui nous embête Anne et moi depuis quelques temps, un petit problème, pas de ceux qui nous bousillent tout à fait l'existence en ce moment, non un simple embêtement, la bouilloire électrique que nous avons achetée il y a peu, mais ne nous demandez tout de même pas de vous produire une preuve d'achat, cette bouilloire électrique, donc, ne fonctionne pas comme elle devrait, en effet depuis peu, le bouton poussoir qu'il faut actionner pour la mettre sous tension est défectueux et ne reste pas en position haute, ce qui jusqu'à présent, ces derniers temps, nous obligeait, Anne et moi, à maintenir ce bouton poussoir en position haute, hier matin d'ailleurs en rentrant du travail de nuit, et voulant faire un café à Anne, je m'étais endormi debout en le maintenant en position haute, c'est la vapeur qui s'échappait de la boulloire en retombant sur mes mains qui m'a tiré de ce sommeil de fortune, dire que cinq minutes auparavant j'étais au volant d'une voiture qui roulait à 90 kilomètres/heure. Aujourd'hui cette tracasserie minime vient de trouver sa solution, c'est à dire qu'il suffit de coincer ce bouton poussoir avec un objet à la hauteur idoine et fait assez incroyable dans toute la batterie de cuisine, c'est une de ces tasses à thé grossières qui remplit parfaitement cet office, incroyable tout de même que la solution à cette minuscule défaillance ait pû se trouver si proche, sémantiquement parlant de la bouilloire. D'aucuns sans doute à l'esprit plus pratique que le mien seront naturellement prompts à remarquer que sans doute la réparation de ce qui ne doit être qu'un faux contact ou d'un entartrage excessif ne devrait pas prendre plus de dix minutes à une personne un tant soit peu outillée, je m'en veux de leur dire que je fais partie de ceux qui ne calent pas leur chaise quand elle est bancale, non que je n'en souffre pas, mais qui préfèrent de loin se laisser promener par d'aussi menues contingences, de même que je ne possède pas mon propre jeu de clefs à pipes, et il y a fort à parier que désormais tel sera le fonctionnement de cette bouilloire électrique, Anne étant comme moi assi peu encline à des réparations plus fiables.![]() Et puisqu'il est question de cette greluche, qui est partie hier en claquant la porte et qui serait bien trop fière pour passer un coup de téléphone depuis hier, de me dire, vraiment, que je viens de passer deux journées entières dans les pires spéculations, m'imaginant le pire, la séparation pure et simple, mais de quoi je parle vraiment, on se demande, je ne cessais de penser et de retourner la situation en tous sens, ne m'épargnant pas les pensées les plus sottes, comment allions nous trancher jusqu'à la répartition des livres, pour Beckett j'avais décidé de me montrer intraitable mais ce faisant ne serais-je pas obligé de lâcher un peu de lest du côté de la Recherche du temps perdu, bref j'en passe et des moins mûres que cela encore, finalement n'y tenant plus j'appelle Anne à son travail et c'est la voix de tous les jours, comment ça va dit-elle, je me suis un peu fâché, Monsieur le Juge, c'est vrai j'en ai fait de la chair à saucisse de cette bonne femme, je l'ai découpée en petits morceaux que j'ai éparpillés dans des trains de marchandise (ah l'histoire du recoupement féroviaire, voire l'amante anglaise de Duras), mais vous ne croyez pas qu'elle m'avait poussé à le faire, je suis sûr que vous me comprenez Monsieur le Juge. Anne n'oublie pas de me rappeler quand même quand tu rentres du travail ce soir. ![]() J'avais donc décidé de lui pardonner à cette morue, et donc je me suis dit qu'il fallait que je pense désormais à elle en des termes flatteurs, de ces traits qui toujours me ramènent à elle, un peu de cette façon typique des enfants qui parviennent à faire tomber votre colère à leur égard d'un seul coup par quelque bon mot attendrissant. Je descendis donc à la cuisine me faire un thé et feuilleter les derniers tirages qu'Anne avait faits la semaine dernière, je vous assure c'est là le domaine dans lequel Anne et moi nous nous comprenons au demi-point près d'un simple clignement des yeux. Certaines des ces images datent de Portsmouth, des séries d'images que j'appelais les reptiles de moquette, de toutes ces choses qui là bas jonchaient le sol dans un désordre sans cesse renouvellé, grand dessins abstraits auxquels était asservie la chambre 4'X5' qui surplomblait ces ensembles nés du hasard juchée sur le trépied qu'elle ne quittait plus. Et pour mieux travailler à l'agencement de ces nouvelles images je mis un peu de musique Minneapolis de Michel Portal, reçu ce jour de François, et c'est toute vie de Portsmouth qui m'est revenue, des heures et des heures passées à prendre en photo le désordre de la grande pièce, puis quelques jours plus tard, en étaler les tirages au sol et recommencer somme toute, toujours dans l'étonnement des continuités de formes, de la peinture qui venait parfois complèter des images des objets les plus insignifiants, ces journées passées aussi dans la compagnie de John coltrane et d'Ornette Coleman, de Cecil Taylor et d'Albert ayler aussi, dont je faisais grand cas, musiquesqui semblaient parfaitement épouser les courbes de mes "reptiles de moquette", ce soir c'est l'espiègle et aventureuse clarinette de Michel Portal qui joue la danse des reptiles de moquette. ![]() Et puis le téléphone sonne, Anne rappelle, comment pouvons nous nous dire des choses pareilles, sommes nous à ce point éloignés de notre centre de notre noyau pour se maudire mutuellement à ce point, des mots et des phrases lourdes, une heure de cete tempête-là, anne qui me raccoche au nez, je la rappele, et nous voilà de nouveau lancés. anne est au dessus de la librairie, derrièe elle, quen je me tais, ce qui est rare, j'entends la circulation qui n'arrete jamais sur le Faubourg, à Puiseux, j'éructe dans la cuisine, dans cette maison qui se dépeuple petit à petit, et c'est comme ça que nous nous aimons! On finit par pleurer et de se dire que ben oui on s'aime, évidemment, qu'on ferait bien d'aller voir quelqu'un comme on dit, mais qu'on s'aime. Incroyable que je n'ai pas réveillé les enfants avec mes hurlements dans la maison, incroyable aussi que j'aime à ce point cette femme à qui j'ai dit le pire hier soir. ![]() Ce matin j'attends les renforts pour partir ce soir à Paris, retrouver Anne, sentir son corps sous ma main, ne plus proférer de paroles nocives, dire je t'aime dans la creux de son oreille. Et s'on excuse aussi de se donner pareillement en spectacle. lundi, juin 30, 2003
De la diffuculté de cet exercice quotidien d'écriture en public quand les choses ne vont pas si bien. Anne et moi nous nous déchirons, la magnitude des changements qui sont au devant nous, sans doute, nous fait peur. Mais vous n'imaginez tout de même pas que je puisse écrire des choses pareilles, là dans ces lignes qui sont lues par une cinquantaine de personnes chaque jour, parfois plus, il ne s'agit même pas de laver ou ne pas laver son linge sale en public, c'est juste... comment pourrais-je, ce soir, je suis seul, de la fatigue de la nuit dernière au travail subsiste et rend gestes et pensées gourds, quelques coups de tonnerre ont grondé du ciel d'ouest, la pluie maintenant arrose en tintant les ardoises de notre toit, comme mon ami François dans son garage ce matin je pourrais écouter cela comme de la grande musique, du Malher, enfin le seul morceau de Malher que je connaisse un peu le quatrième mouvement de la cinquième symphonie (celui que les cinéphiles connaissent pour être la musique de Mort à Venise de Visconti), et comme François ce matin, mettre le nez à la fenêtre sentir le dehors, respirer la terre qui se mouille et les arbres qui ruisselent, mais je n'y éprouve pas un grand plaisir, justement parce que je suis seul avec les enfants, je n'ai personne que je pourrais prendre en témoin de cette pluie d'été. Ce matin j'ai fait le chemin du travail à Puiseux-en-Bray, pour la dernière fois. Pour la dernière fois j'ai lutté contre le sommeil qui m'envahissait au volant. Je me suis arrêté pour la dernière fois à la station-service de Cergy-Pontoise et j'ai écouté pour la dernière fois, l'air déchiré par le flot dans les deux sens de voitures qui filent sur la route détrempée, je suis remonté dans la voiture et j'ai écouté Bill Evans avec Scott la Faro à la contrebasse, jouant comme un beau diable au Village Vanguard, sans savoir, lui assi, que c'était la dernière fois qu'il y jouait puisqu'il allait bientôt mourrir d'un accident de voiture, c'est ce disque que Bill Evans avait concocté avec les récents enregistrements du Village Vanguard et on sent comment il avait à coeur de choisir les prises dans lesquelles Scott La Faro brillait de tous feux, pas nécessairement les prises où lui, Bill Evans, était le plus inspiré, celles-là sont sur un autre disque (Waltz of Debby), plus polissé, qui n'a pas cette urgence de la contrebasse. Pour la dernière fois je me suis empiffré de congolais en rendant ma mastication la plus lente possible, moyen assez efficace pour ne pas s'endormir. Mais voyez comment je digresse, je vous avoue jusqu'à ma gloutonerie du lundi matin et vous entretiens de la contrebasse de Scott la Faro, et comment celle-ci donna au trio de Bill Evans une hauteur qu'elle ne retrouva que sur la fin, justement quand ce fut le tour de Bill Evans de se sentir talonné par la grande faucheuse et de jouer précisément comme un possédé. Je voudrais que Bruno Ganz dans son manteau de drap gris épais des Ailes du Désir se penche sur mon épaule, et entende ce que j'ai à dire, et que justement je ne dirais pas, alors l'écrire, n'y comptez pas. L'éthique de la douleur. Vous comprenez. dimanche, juin 29, 2003
Samedi 28 juin 2003L'après-midi, Anne et moi faisons quelques cartons à la hâte, des cartons de livres. Dans la semaine j'ai fait des photographies des livres tels qu'ils nous entouraient, sur une seule rangée, dans la chambre de Puiseux. Amusant de découvrir la couverture de tel ou tel livre dont justement on ne voit plus que la tranche, perdue parmi les autres, depuis des années. Pour les livres des éditions de minuit ou de chez Verdier, ce n'est pas une perte importante, mais quelle surprise de voir cette médiocre reproduction d'une vierge en douleur, probablement peinte par Hans Memlinc ou Roger van Der Weyden sur la couverture de l'Erotisme de Georges Bataille ou encore la couverture d'Ostinato de Louis-René des Forêts au brun déteint sur la tranche mais dont la couverture garde encore une belle couleur de rouille. Hier je voyais nos livres rangés pour la dernière fois dans cette disposition un peu unique que celle de notre chambre de Puiseux-en-Bray, uen seule rangée de livres qui fait le tour de la chambre.
Vendredi 27 juin 2003 A la piscine de Garches je croise mon ami Pierre, et nos enfants sont un peu incrédules de voir le chahut de ces pères qui se retrouvent comme autrefois à celui qui fera tomber l'autre dans l'eau. Le soir, je suis fatigué, j'ai la parole qui reste coincée dans la gorge, je crois bien qu'Anne souffre de cette parole devenue rare. Mais rien ne sort.
Jeudi 26 juin 2003 Les jardiniers sont partis. Depuis ce matin, chaque fois que je sors je suis pris comme d'effroi, je ne reconnais plus le jardin dont j'aimais qu'il fût ombragé et non envahi de lumière comme désormais. Je regrette évidemment que le propriétaire n'ait pas attendu que nous soyons définitivement partis pour remettre de l'ordre dans un jardin dans lequel régnait un désordre nonchalant, jardin aux grands arbres dont c'était corvée chaque automne de ramasser toutes les feuilles, mais nous pardonnions aux érables et au frène aisément comme on pardonne à de vieux amis leurs menus travers. Maintenant les hautes haies sont taillées de frais, le toit de la voisine barre le ciel d'un grand trait d'ardoises anthracite et dans le fond du jardin, la salle des fêtes de Puiseux-en-Bray, épouvantable bâtiment, n'est plus cachée. Toutes proportions gardées, tout ceci ressemble à ces démolitions dans les villes, ce qui semblait immuable jusqu'alors, disparait soudain, le temps est ainsi, une fois le lait versé dans le café, il n'est plus possible de revenir ni au café noir ni au lait, une barre d'immeuble est dynamitée et l'horizon se libère ne gardant plus trace des vies qui s'étaient entassées là, au beau milieu du ciel. C'est ainsi que commence la liste des choses que nous allons faire une dernière fois avant de partir de Puiseux-en-Bray. Hier pour la dernière fois, je faisais le tour dans l'ombre des arbres, comme je le fais chaque soir, débusquer les jouets des enfants, abandonnés par eux.
Mercredi 25 juin 2003 Parce que les jardiniers chargés par notre propriétaire d'élaguer les thuyas faisaient trembler murs et fenêtres de leur équipement émminemment bruyant, une inspiration subite au petit-déjeûner: emmener tout le monde à la mer. A Quend. ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]()
Mardi 24 juin 2003 Mon esprit est lent, comme embourbé, ma pensée ne va pas très loin et je sens ses limites immédiates, je vois comme elle bute rapidement sur des murs qu'elle peine à franchir, non qu'ils soient particulièrement hauts, mais cette pensée est limitée, les obstacles qu'elle peut franchir ne sont pas élevés. Combien de fois ces derniers temps ai-je relu ces lignes, celles écrites tous les soirs, et de relever les pires médiocrités, les insultes à la syntaxe la plus élémentaire et je ne parle même pas de la journée d'hier en grande partie inspirée par la colère seule et dont il me fallut le lendemain corriger les erreurs les plus manifestes. Tous les jours je me trouve lourd à l'encre. Et pareillement, tandis que j'essaye de percevoir quelques chemins intérieurs ou de repenser aux rouages de ce qui m'entoure, je vois, sans mal que ma pensée cale vite, qu'elle rebrousse chemin au premier brouillard, à la fois craintive et paresseuse. Mais de quoi puis-je avoir tant peur pour pareillement condamner le moindre de mes élans qui part naturellement vers l'inconnu et de me rappeler à l'ordre, une sagesse que je maudis intérieurement? |