lundi, juin 23, 2003
Sarkozy, t'es rien qu'un porc. Aujourd'hui tes sbires, émules, sous-fifres avaient fort à faire dans la rue d'Aligre dans le douzième arrondissement de Paris, dès six heures, trois cars de CRS armés de boucliers de matraques longues comme des sabres, ont donné l'assaut à un immeuble qui était occupé sans titre de logement, depuis neuf ans, par de nombreuses familles nécessiteuses. Cet immeuble avait autrefois appartenu au Gaz de France, qui de fait n'en n'ayant plus besoin comme bureaux avaient étourdiment oublié de fermer le gaz, les pièces étaient encore chauffées en 1994 quand ces familles sans abris sont venues s'installer dans cet immeuble dont finalement plus personne n'avait besoin, à part eux justement. A cette adresse, jusqu'à ce matin, étaient domiciliées trois associations de "sans-papiers" dont l'une d'elles organise un défilé hebdomadaire tous les jeudis sur le parvis de l'Hôtel de ville. Et ce matin dans un déluge de violence une cinquantaine de CRS sont venus déloger toutes ces personnes qui vivaient là, à personne il ne fut laissé le temps de prendre quelques affaires, dans les étages supérieurs, cependant, quelques uns ont eu le temps de confectionner en hâte des valises de fortune dans lesquelles ils ont serré leurs biens les plus précieux, ces valises je les ai vues éparses sur le trottoir, et les biens de valeur en question pour beaucoup étaient quelques équipements électroménagers dont aucun ne m'est apparu comme le dernier cri. La rue a ensuite été bouclée, barrée par deux cars de CRS en travers de la rue de part et d'autre, des compagnies de déménagement sont ensuite arrivées, toutes les portes étaient ouvertes, ils n'avaient plus qu'à, ce qu'ils ont fait, des déménageurs comme eux je n'en voudrais pas pour notre déménagement prochain, les maçons étaient convoqués aussi qui muraient avec précipitation toutes les fenêtres, quand je suis arrivé en début d'après-midi, deux étages entiers étaient déjà tout à fait aveugles, déménageurs, maçons qui vous oblige de faire ce travail-là?, personne, laissez donc la police faire son propre ménage, à moins bien sûr que ce soit là tâche facile et grassement payée pour du travail bâclé de toute manière. A une vingtaine de mètres de là, des hommes surtout, mais aussi quelques femmes et quelques enfants, regardaient, impuissants, c'est le moindre que l'on puisse dire, le sac de leur immeuble, ces hommes et ces quelques femmes étaient massés sur le trottoir d'en face, abattus, mais je n'ai vu aucun d'eux pleurer, j'étais impressionné par leur courage, leur très grande dignité, j'étais content d'être de ce côté-là de l'humanité, plutôt que de celui des gorilles d'en face en rang, prenant relève, ceux au repos dans leurs grands cars, a-t-on vu plus sot métier que celui de se tenir en arme tel un piquet, dans les champs ce sont à des épouvantails que l'on confie ce pensum, entendu un CRS chuchoter à un autre, c'est pas marrant ils ne se défendent même pas, elle est honteuse cette police de Vel d'Hiv, qui reçoit si souvent l'inutile encouragement au zèle par son omniprésent Ministre de l'Intérieur. Aujourd'hui il n'était pas là. Un manquement dans l'omniprésence. J'ai vu un homme abîmé en prière, tourné vers la Mecque, à quelques encablures seulement de singes habillés de cette couleur bleu de Prusse (le nom dit tout) dont notre gouvernement d'extrême droite s'était plu il y a un an à ironiser qu'elle allait redevenir à la mode (Devedjan, sombre crétin, orang-outan vêtu parmi les singes habillés, oui je suis en colère n'espérez aucun parole intelligente de ma part, ce soir j'ai décidé d'appeler un singe un singe).  J'ai honte J'ai honte J'ai honte d'être français. J'ai honte de vivre dans un pays régi par un gouvernement d'extrême droite. J'ai honte de mon impuissance. J'ai honte de ma complète inaptitude devant ces gens dignes à qui je ne peux qu'offrir une parole très passagère J'ai honte qu'il ait fallu me tirer par la manche presque pour aller voir de mes yeux tant d'infamie, d'en être le témoin, parce que quand Anne-Pauline me l'a dit, j'étais occupé à faire un peu de courrier électronique. J'ai honte de mes bonnes intentions. J'ai honte d'avoir pu penser que j'avais le droit d'adresser la parole à ces hommes à terre dont j'avais tout à apprendre du silence digne. J'ai honte J'ai honte, vraiment honte. J'ai honte d'être blanc, ce n'est pas la première fois d'ailleurs. J'ai honte d'être nanti devant ces hommes dont toute la vie n'est plus que ce qui est contenu dans des valises boursouflées. L'un d'eux m'expliquait qu'il n'avait pas eu le temps de prendre ses médicaments contre l'asthme, j'ai eu honte de ne pas être asthmatique pour lui donner ma ventoline. J'ai honte d'avoir fait des photos, je suis parti sur ces lieux infamants, pensant que je pourrais faire le témoin et qu'à cela l'appareil-photo serait comme une arme. J'ai honte de ne pas avoir la force d'aller au Ministère de l'Intérieur et de buter cette truie de Sarkozy (mon correcteur d'orthographe achoppe sur ce nom nauséeux et me propose trois options dont deux sont tentantes, "corriger", "accepter", et "ignorer"), hélas c'est encore l'impuissance qui prévaut, un clic ne suffira donc pas, nous ne vivons pas en conte, aucun génie ne m'accordera ce voeu. Et comme j'ai honte aussi d'avoir voté pour Chirac au second tour de la mascarade présidentielle de l'an passé, et comment ai-je pu exhorter et entraîner d'autres à en faire autant.J'ai honte d'être le témoin. Je suis un misérable. Et dire que je vais dormir cette nuit. Sarkozy, va te faire enculer par tes gorilles.
posted by Philippe De Jonckheere at 7:52 PM
dimanche, juin 22, 2003
Jeudi
19 juin 2003
Ce matin, arrive le car de l'école qui passe sous nos fenêtres, Madeleine
me donne la main et nous allons sur le trottoir d'en face, et une
fois de plus je m'aperçois que j'ai encore oublié de confectionner
un pique-nique pour la sortie de Madeleine dont j'avais évidemment
oublié du tout au tout. Je cours à la cuisine et remplit un sac en
plastique de tout ce que je peux trouver dans notre garde-manger et
qui ferait l'affaire pour le pique-nique d'une fillette de quatre
ans, puis je traverse à nouveau le trottoir et donne à Madeleine son
repas de midi improvisé, c'est le moindre que l'on puisse dire, elle
monte dans le car s'assied rapidement et, connaissant son père, ouvre
son sac en plastique et en vérifie le contenu, et puis me jette un
regard très satisfait, d'un hochement de tête me fait signe que tout
va, d'un sourire, me dit qu'elle m'aime bien quand même, même si elle
doit se contenter de son repas dans un sac en plastique quand les
autres enfants ont des vrais sacs de pique-nique. Avec ça ma fille
toi et moi on s'en sortira, je fais de mon mieux tu sais.
L'après-midi, c'est décidé après moult tergiversations, dans un sens
comme dans l'autre, je me décide à aller au garage de Saint-Germer
de Fly pour y vendre notre
grosse berline familiale, cela fait un peu mal au coeur bien sûr,
une belle voiture remboursée sou à sou, au volant de laquelle Anne
comme moi nous félicitions toujours de la souplesse, de la sûreté,
du confort, de la qualité de l'auto-radio, le seul auto-radio que
je n'ai jamais eu, qui ne bouffe pas tout à fait les basses dans les
solos de contrebasse de Charlie Haden à Montreal ou du même, a
capella, encore dans les premiers disques d'Ornette Coleman, son
vaste coffre, non je n'essaye plus de vous la vendre il est trop tard.
J'avais fait toilette du bolide cossu, je pris Nathan à mon bord,
lui fit conduire la voiture une dernière fois, c'est à dire dans l'allée
qui nous sépare de la grand rue, puis nous voilà partis vers Saint-Germer
de Fly, sa cathédrale et ses lignes de haute tension. Et dans
la descente du Coudray vers Saint-Germer, deux voitures sont accidentées,
dans mon rétroviseur, je croise le regard de Nathan comme à son habitude
rêvant en contemplant les collines du Pays de Bray, et je me dis que
non, c'est idiot, de la route on en fera encore, des allers-retours
pour aller à Saint-Dizier, aux Rigaudières, dinch'nord, dans
les Cévennes, je fais demi-tour, ma décision est prise, ne vendons
plus cette voiture. Je téléphone à Anne, complétement incrédule de
mon indécision, je crois bien qu'elle me giflerait presque, elle avec
qui je m'accroche sur tout en ce moment, et la vente de cette voiture
était un sujet de litige de se dire vraiment qu'en ce moment, entre
Annet moi il puisse y avoir de telles discussions, de telles disputes,
qu'est-ce qui fait que nous nous éloignions à ce point de notre centre?
je suis impossible. Nathan me regarde dans le rétroviseur, et quand
je le désangle et l'aide à sortir de cette grande voiture, je vois
bien qu'il ne comprend pas pourquoi nous avons fait ce petit tour
de voiture, à croire que lui aussi est coutumier des insondables et
inutiles agitations mentales de son père, il n'insiste pas et retourne
sous le pin dans le jardin, vaquant à ses jeux, mais pourquoi diable
m'a-t-il emmené en voiture? Nathan, à toi aussi, je peux bien le dire,
je ne sais pas bien ce qu'il y a dans ma tête en ce moment. Tu es
comme Madeleine cependant, tu ne m'en tiens pas rigueur. Toi aussi
je t'aime. Du surplace. Je ne cesse de faire du surplace. Du nerf!

Vendredi 20 juin 2003
Un aveu discret, juste cela, peut-être même involontaire, et le sentiment
de partager cela aussi, une part commune de cette lassitude. A l'assemblée
générale de remue.net, on se pose sérieusement la question de savoir
comment on pourrait soulager François de tant de travail en html sur
le site, et c'est vrai que François n'a pas toujours le temps. L'html
c'est comme la peinture en somme. Quand je repeins une pièce ou un
appartement, a fortiori une maison, je déteste travailler seul, parce
que seul les périodes de découragement sont insurmontables. Quand
on peint à deux, on n'est pas découragé au même moment, on souffle
un peu et on voit que l'autre au contraire carbure, qu'il couvre,
que sa partie avance, alors on s'y remet, dans le chuintement de concert
des rouleaux, et lui alors finit par lever le nez un peu et voit que
vous, vous couvrez, il souffle un peu mais ne se décourage pas, il
s'y remet en voyant que vous, vous avancez. Désordre, cherche
peintre confirmé pour tous travaux. Parce que je peux bien vous le
dire, ces derniers temps que de découragement!
Samedi
21 juin 2003
J'aime pas la fête de la "musique". Parce que la Fête de la "musique"
avait pris possession de tout le quartier, hier soir, dans le faubourg,
sur une estrade, une chanteuse à l'epouvantable accent français et
une amplitude qui devait correspondre à la moitié de celle de Diana
Krall (une chanteuse donc très limitée) vivait son quart d'heure de
célébrité, annuelle sans doute, en débitant des standards de jazz
absolument méconnaissables, même en tendant l'oreille. Alors avec
Alain et Corrinne nous migrons vers des contrées où il demeure possible
de se parler sans hausser le ton. Je crois que ni Alain, ni Corrinne,
ni moi n'aimons la fête de la musique, en fait je crois que nous aimons
la musique, voilà tout. Après le dîner, nous retournons chez Alain
y boire des bulles, et Alain de dénicher quelques vieilles perles
enfouies, des trucs ringards terribles, mais qui nous servaient d'étendards
en des temps dont on mesure chaque fois l'éloignement, on se dit que
c'est la fête de la musique, on peut être vu en public en train de
fredonner des fadaises. On boit on fume, il est minuit, je suis hors
de moi, le temps subit des compressions et des accélérations inopinées,
il faudrait quand même que je me préoccupe de savoir dans quel état
je serai demain matin pour aller travailler. Retourné au-dessus de
la librairie, la tête me tourne tout à fait, sur le boulevard, le
vacarme de ceux qui n'ont de liberté que ce jour-là, comme on les
entend dire cette nuit, ils "se lâchent", curieux de voir et d'entendre
comme cela bute tout de suite sur le manque d'imagination: j'ai l'ivresse
triste et besognieuse ce soir, je ferai aussi bien d'aller me coucher,
les fenêtres même closes ne freinent ni ne filtrent la musique brouillonne
de la rue, je suis tellement raide que je n'arrive à n'en dégager,
à n'en comprendre, aucune mélodie, aucun air, aucune harmonie, tout
me parvient comme d'un caisson, on dirait de la musique planante des
années soixante-dix matinée d'une violence et d'une saturation plus
actuelles, ce n'est que du son en somme. Je me retourne dans tous
les sens, aucune position ne me procure d'abri, ni contre la chaleur
ni contre le bruit et sûrement pas contre le vertige auto infligé
de l'ivresse, qui me fait m'enfoncer angoissé prisonnier imaginaire
de sables mouvants cotonneux. Décrire cette décrépitude qui est la
mienne à ce moment où tout s'alourdit, tout projet minuscule, comme
de se trainer jusqu'à la cuisine pour un verre d'eau est au delà de
forces inexistantes, je suis un veau, je me méprise un peu, je ris
de ma déconfiture, de mes constructions chimériques, qui toutes conduisent
vers cette sensation d'être happé par une morbide lame de fond, des
trouvailles de vocabulaire m'apparaissent, j'en éprouve la sonorité
à voix haute, je suis tellement ivre que j'ai le sentiment d'être
sur quelque chose, d'avoir trouvé un filon, puis dégrisant très sommairement,
je me rends compte à quel point ce qui me vient à l'esprit est d'une
stupidité sans nom, les dimensions de la pièce qui m'entoure et m'écrase
ne sont pas fixes, vraiment je ne suis pas fier d'être un tel veau,
je pouvais bien faire de l'esprit tout à l'heure à propos de tous
ces jeunes dehors, incapables de faire la fête sans expédient, se
livrant à quelque menu vandalisme pour se donner l'illusion de la
liberté, oui je peux bien fustiger leur manque d'imagination, ce que
j'appele de façon condescendante, leur absence de talent, eux tiennent
encore debout, moi je suis vautré comme un porc, je transpire, j'ai
le vin triste, je vrille dans un cylindre animé, quand enfin je finirai
par trouver le sommeil, je ronflerai nul doute, toujours tel un veau,
plus tard si Pierre rentre avec quelques amis, quel spectacle donnerai-je,
je ferai honte à Pierre je me fais pitié, j'ai la verge molle, très
molle, inerte même, amusé tout de même un peu, je me dis c'est cela
un homme?, une montagne de viande saoule, incapable de la moindre
parole, et c'est tant mieux, il ne manquerait plus que je me mette
à dire à voix haute toutes les niaiseries qui me passent par la tête.
Et au plus fort de cette débacle, honteuse, de cette honte du forcené,
après coup, en somme, bien que toujours saoul, je me demande combien
de ce lamentable état, de ses pensées vides de sens et surtout d'intelligence,
combien de tout ceci me souviendrai-je demain, et hilare je me dis,
tiens, cela ferait un bon bloc-notes: un autoportrait dans l'ivresse.
Je me relis et je me dis que pas si sûr, pas si sûr que cela ferait
quelque chose de lisible.
Vous mettrai bientôt en ligne le dessin du Lièvre de Mars pour
la Fête de la musique, mais vous pouvez déjà le voir ici
Dessin du Lièvre de Mars
posted by Philippe De Jonckheere at 2:57
PM
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