Le bloc-notes du Désordre |
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samedi, juin 14, 2003
Mercredi 11 juin 2003 Les enfants vadrouillent librement dans la librairie toute la matinée et c'est plutôt drôle à voir et tout le monde semble s'en réjouir. En fin d'après-midi, départ vers les Rigaudières chez Pascal et Florence, je passe sous les fenêtres du 227, avenue Daumesnil sans un regard pour le dernier étage, il faut dire que la circulation est épaisse et la chaleur porte sur les nerfs de chacun. Les paneaux électroniques sur le périphérique annoncent que l'Ouest de Paris est inatteignable à moins bien sûr d'y passer pas loin de trois-quarts d'heure, alors je tente une sortie et vais vers le Sud avec dans l'idée bien sûr de repartir vers l'Ouest plus tard, l'initiative n'est pas mauvaise, mais la réalisation est approximative et pêche, une sortie ratée et nous voilà du côté de Rungis, ne me demandez pas quel chemin je finis par prendre, mais sûrement de passer par Savigny-sur-Orge n'était pas l'itinéraire le plus court pour rallier l'axe Dreux Alençon, trois heures d'errements divers, les enfants ont eu la gentillesse de s'endormir tout du long ou presque, fuyant dans ce sommeil de fortune l'accablante chaleur, c'était bien ma chance, parce que vraiment je me disais que je n'étais pas très reponsable de mener mes enfants dans une telle galère, écrasante responsabilité en fait dont je m'acquittais si pauvrement. Quand vais-je enfin comprendre que les adulte, les grands, c'est moi maintenant? Jeudi 12 juin 2003Journée écrasée par la chaleur. Avec Florence, vers cinq heures, nous emmenons les enfants dans la forêt dans l'espoir, non de les perdre mais de trouver dans les futaies un peu de cette fraîcheur qui fera du bien à tous les esprits, et de fait dans les herbes hautes des chemins, chiens et enfants gambadent et explorent le sous-bois, la progression est lente dans le bois, parce qu'il faut sans cesse rameuter les uns et les autres, mais nous n'en avons finalement cure, il fait frais et nous improvisons quelques jeux dans les fougères. Le soir cependant à l'heure du bain, nous découvrons que les enfants sont couverts de tiques, qu'il faut endormir avec de l'éther puis extraire à la pince à épiler, les enfants n'ont pas du tout le goût de ces soins et c'est au travers de leurs hurlements assourdissants qu'il faut être méticuleux et ne laisser aucune de ces sales bêtes prospérer sur les peaux fraîches et rebondies des enfants. Eux enfin couchés, nous laissons l'obscurité entrer dans la maison, Pascal me fait découvrir un disque de Gil Evans de toute beauté, nous fumons un joint en buvant le thé, l'obscurité autour de nous est plus épaisse encore, quelques paroles, peu de paroles, je confie mon étonnement à l'écoute de ce disque (The individualism of Gil Evans, avec Wayne Shorter au ténor qui fait son possible pour ne pas trop souffler comme Coltrane, il s'en tire plutôt bien l'animal), le calme est entre nous et à la fin du disque, je me dis que ce soir est sans doute un bon soir pour tenter de rattraper un peu de ce retard de sommeil que j'accumule depuis une bonne semaine. Je passe par la buanderie, et ne voulant pas allumer pour ne pas réveiller Nathan qui dort avec moi dans la chambre de Léonnie, j'avance à tâtons dans la noir. Je fais des tout petits pas, je suis bien, un peu raide, c'est sûr, mais je suis bien, je partage avec Pascal et Florence ce goût du soir en été qu'on ne combat pas tout de suite avec les ampoules. Je m'appuie sur un mur pour mieux enjamber, et tout d'un coup, je suis happé par un trou béant, un drap me tombe dessus et j'entends le fracas du verre qui tombe et se brise. Nathan se lève d'un sursaut, je peine à réaliser ce qui vient de m'arriver. Je suis toujours dans le noir, mais couché et recouvert, je me libère, dans la pénombre je devine que Nathan est debout dans son lit, je me lève avec lenteur et circonspection, sous mes pas, le crissement du verre pilé, mes mains caressent les murs cherchant un interrupteur que je finis par atteindre, tout d'un coup le jour est jeté sur la situation, elle n'est pas brillante: Nathan est réveillé et aveuglé par la lumière du couloir. J'ai les pieds au milieu du verre cassé en mille éclats, et je comprends ce qu'il s'est passé, je me suis appuyé sur une tenture qui n'avait pas la rigidité escomptée d'un mur, je suis passé dans l'entrebaillement de porte que cette tenture recouvrait, et dans ma chute, j'ai fait tomber un cadre dont le verre en se cassant a copieusement abimé le poster que le cadre contient, je souris tout de même que ce soit là une épouvantable photographie de mode de William Klein (Léonnie, je vais chercher un remplacement à cette image mais ne sois pas surprise que je remplace William Klein par un autre plus cher à mon coeur), Nathan est assez hilare aussi de la déconfiture de son père ivre, le lit que je me réjouissais de rejoindre s'éloigne lentement et se dérobe à moi, il faut que je trouve une solution pour tout ce verre cassé, demain matin Nathan va sortir de son lit, les pieds nus, et voilà comment on passe d'une agréable soirée à écouter un disque de jazz inconnu, un peu gris dans la nuit d'été, à une fin de soirée plus compliquée où il faut, gris donc, en pleine lumière blafarde, trouver un réceptacle fut-il temporaire pour tous ces morceaux de verre cassé, ramasser toutes les échardes en employant mille précautions pour ne pas se couper, la corvée paraît s'étirer en longueur, évidemment, on est un peu honteux tout de même de se présenter sous un jour aussi peu favorable devant son fils qui regarde la scène d'un oeil un peu incrédule tout de même. Et pourtant, je ne parviens pas à m'énerver, je suis hébété par cette sensation qui perdure, celle éprouvée un très bref instant, de tomber dans l'inconnu, d'être happé dans un trou noir, comme piégé, le mur s'est ouvert. Aussi incroyable que cela puisse paraître cette chute dans le noir ne m'a causé aucune peur, je me suis fait un peu mal, c'est entendu, mais mon incompréhension de ce qui m'arrivait me donnait l'occasion très furtive d'avoir perdu toute connaissance, pas que je me sois évanoui, non au contraire, ne comprenant pas la raison de cette chute, mes sens s'en trouvaient inhabituellement aiguisés, mon odorat surtout, lui habituellement si peu fiable reconnut immédiatement les odeurs mêlées de la poussière de la tenture qui me recouvrait, l'odeur du sommeil de Nathan qui remplissait la pièce et celle de la chaleur du dehors, des champs de blé qui nous entourent, qui entrait par les fenêtres laissées ouvertes. Au toucher je reconnus tout de suite le genre de tissu qui faisait office de tenture et dans le cas présent de piège, quand justement la seconde d'avant ayant posé la main dessus je n'avais pas fait la distinction entre ce tissu rêche et le mur recouvert d'un ciment grossier, ce qui avait justement provoqué ma chute. Mes oreilles bourdonnaient encore du tintamarre du verre cassé, elles étaient pourtant dressées et écoutaient dans toute la maison, au delà de l'écho du verre cassé quel serait le petit bruit qui trahirait mon agresseur, mais non il fallait bien que je me rende à l'évidence j'étais tombé tout seul en quelque sorte. Et dans cette fraction de seconde, tous sens à l'affût, je me suis senti libre au point de ne presque plus sentir le poids de mon corps, j'avais ce sentiment terriblement fugace que me relevant j'allai peut-être devenir une autre personne. Mais non en me relevant avec difficulté, je sentis bien cette douleur caractéristique dans le bas du dos, ma douleur, celle qui souterrainement fait de moi qui je suis. ![]() Vendredi 13 juin 2003 Moment de gloire, ai fait des crèpes pour trois enfants affâmés ce midi, Jeanne, Madeleine et Nathan qui se sont goinfrés tout heureux que tant de sucreries puisse être mon idée d'un repas de midi. Le soir, la déchéance, Pascal avait sorti de la viande d'autruche et comme un appel pressant l'éloignait des fourneaux tandis que les ingrédiens étaient presque tous déjà sur le feu, j'ai repris le flambeau et indocte de ce que pouvait bien être la viande d'autruche, que je vous ai débitté cela en petits morceaux pour le faire frire avec le reste, Pascal s'apercevant de mon initiative malheureuse, contenant son exaspération à grand peine m'expliqua, visiblement déçu, que je venais de faire un ragout avec des tournedos. Dans une même journée, on peut se sentir roi et apprenti incompétent. ![]() Samedi 14 juin 2003 Ce matin en descendant dans la cuisine, l'odeur du café me dit assez qu'Anne est de nouveau à la maison et du coup la vie reprend un cours plus habituel, le répit est de courte durée, en milieu d'après-midi, il faut partir pour le travail de nuit. Ce soir ce que j'ai à faire ne me donne aucune joie. Anne, je boirais bien un peu de ton café au lait. mercredi, juin 11, 2003
Les grèves de transport en commun m'ont empêché d'aller jusqu'à la gare de Cergy-Saint-Christophe, aussi me voilà, cloué n'exagérons pas, en attente au dessus de la librairie de mon ami Alain, là où Anne passe ses semaines tandis que je suis à la maison, à Puiseux-en-Bray. Anne va me rejoindre avec les enfants que j'emmènerai un peu partout dans les squares alentour, tandis qu'elle ira à son travail. Je suis devant son ordinateur, le Mac de François, et en découvre enfin quelques uns des rouages, amusant de voir d'ailleurs que pour passer d'un ordinateur tournant sous Windows à un Mac, il faille surtout s'astreindre à oublier de chercher midi à quatorze heures (et relisant ces lignes je m'amuse beaucoup que le programme de prise de notes me signale que le mot "Windows" est potentiellement une faute d'orthographe tandis que "Mac" passe très bien, c'est à se demander si François n'y est pas pour quelque chose). Ce qui apparaît à l'écran est plutôt moins moche que sur l'ordinateur de la maison, je veux parler des interfaces graphiques des différents programmes, il n'y pas si longtemps j'ironisai sur le temps que je passais devant ces cadres laids c'est à dire devant mon ordinateur travaillant sur quel que programme que ce soit d'ailleurs, ils sont tous aussi moches les uns que les autres. L'utilisation est intuitive, ce n'est pas une découverte, je ne crois pas que j'apprenne quoi que ce soit à qui que ce soit, et pourtant la méfiance règne, pas toujours très sûr par exemple de l'endroit sur le disque dur où finissent par s'échouer les différents enregistrements de mes fichiers, c'est un exemple, ou que tel ou tel autre gadget que je souhaiterai désinstaller (sur un ordinateur, ne riez pas, je suis un maniaque sans nom qui aime qu'il n'y ait rien qui ne serve pas à quelque chose) ne comporte pas en fait une fonction vitale à un autre programme; je m'exhorte à être un peu plus aventureux, c'est d'ailleurs le moindre que je puisse faire parce que justement je ne cesse d'encourager Anne dans ce sens, qu'elle se lance. Alors, je me jette à l'eau, très content d'abord d'avoir trouvé ce petit programme de "Textedit" qui ressemble fort au bloc-notes fétiche (programme sous Windows qui fait de mon ordinateur portable une machine à écrire de luxe, puisque c'est à cela, l'ordinateur sur un coin de la table de la cuisine, et uniquement à cela qu'il sert: quelques prises de note éparses dans la journée), mais en revanche je peux m'énerver un moment avant de trouver les équivalents au clic droit sous Windows, ainsi hier soir l'enregistrement d'une image à extraire d'une page web fut épique, situation rendue d'autant plus comique que j'étais assisté dans sa résolution par Pierre, aussi peu docte que moi dans le maniement d'un Mac, tandis que Pierre, s'il en avait le temps et surtout l'envie, aurait tout à fait les moyens de créer son propre système d'exploitation, et nous étions bien sots lui et moi de ne pas parvenir à faire ce que nous faisons habituellement, sans même y réfléchir, d'un clic droit sur la souris et puis sélectionnant l'option "enregistrer l'image sous". Deux poules qui auraient trouvé un couteau. Pierre comme moi, cherchions des subterfuges, Pierre était assez prompt à proposer de faire "fichier, enregistrer la page sous" et d'aller chercher le fichier image ensuite, tandis que je proposais d'afficher le code source de la page, de chercher le nom de fichier de l'image et d'ensuite de taper son adresse pour ensuite l'enregistrer, c'est beau parfois ce que des informaticiens sont capables d'inventer, nous étions cependant tous les deux d'accord pour dire que sûrement il devait exister des moyens plus simples, et j'étais d'ailleurs en train de dire à Pierre, tu sais cela doit être un truc tout con du genre, tu cliques sur l'image et tu fais un glissé/déposé vers le bureau tu lâches et c'est bon ton fichier et vous l'avez compris, joignant le geste à la parole et, oui, en lâchant la souris le fichier image était là sur le bureau. Nous nous sommes regardés, Pierre et moi, tous les deux un peu incrédules: tout à apprendre ou plus exactement tout à désapprendre; alors aujourd'hui je m'excuse auprès de ceux qui lisent ces lignes sur leur Mac, ils ne doivent même pas comprendre ce dont je suis en train de parler, les bienheureux. Mais tout de même aujourd'hui, avec un peu de temps devant moi, je ne suis pas fier de ce que je peux être pantouflard et frileux, quelle rigidité d'esprit vraiment, je suis un peu honteux. Et les choses se compliquent un peu quand je me dis qu'il va falloir que je prenne une décision, qu'il va bien falloir que je me décide un jour ou l'autre à remplacer ma vieille brouette à la maison, non pas qu'elle ne fonctionne pas correctement, c'est tout le contraire, mais il devient parfois difficile de se faire de la place sur le disque dur et alors que faire, racheter un de ces horribles PCs que ces machines en effet sont aussi d'une laideur repoussante ou passer complètement dans le monde du Mac et devoir tout apprendre, réapprendre, les raccourcis clavier avec l'air dégagé du type qui sait faire plein de choses, je viens de faire "pomme S", mais le type qui sait faire plein de choses n'est pas très sûr de lui, puisque je suis allé voir dans le menu déroulant, d'une part si c'était bien cela qu'il fallait faire et du coup pendant que j'y étais j'ai cliqué sur "enregistrer", je n'étais pas tranquille, suis-je sot , les menus déroulants et toutes ces petites astuces que j'ai fini par découvrir et connaître justement parce que c'est sur un PC que j'ai fait mes armes et qu'avec Windows j'ai dû me battre pour faire plier la machine à ma volonté et non l'inverse, je n'ai pas gagné toutes les batailles d'ailleurs allez je sens que vous brûlez de lire un exemple de ma bêtise crasse, ainsi au tout début du site "Désordre", j'avais construit une bonne partie du site avec des liens images diversement éparpillés sur mon disque dur, ce qui le rendait certes parfaitement consultable sur mon ordinateur mais ce qui risquait d'être très décevant une fois en ligne, un peu comme un film muet auquel manqueraient les images autant de choses retorses dont je n'aurais pas eu jusqu'à l'idée si toutefois j'avais choisi de commencer cette part de vie électronique et informatisée sur un Mac. Comble de ma mauvaise foi, garante de mon immobilisme intellectuel, je peste contre le clavier auquel je ne suis pas encore bien habitué et sur lequel des caractères spéciaux tels que l'arobase ou l'éperluette ne sont pas rangés là où j'en ai l'habitude, mais c'est vraiment pure mauvaise foi de la part de celui qui est passé, à l'occasion des trois années de vie à Portsmouth, d'un clavier azerty à un qerty puis du qerty à l'azerty de nouveau, de retour en France. Alors vraiment oui c'est de la mauvaise foi et je m'exhorte devant vous à passer sous Mac avant que Madeleine et Nathan ne me mettent dans une maison de retraite. Et maintenant, message personnel: voilà François, le bloc-notes du jour a été entièrement réalisé sur ton ancienne machine, ce qui n'a pas été sans mal. lundi, juin 09, 2003
Et hier encore, j'ai passé un peu de temps à mettre bout à bout tous les articles de cette année de bloc-notes, les mettre bout à bout, en faire un seul et même fichier et puis tout justifier et l'imprimer, incrédule que l'imprimante me rende presque 500 pages de tout cela. Considérant l'épais paquet de feuilles, je me suis souvenu de cet été lointain, arrivé au sommet du Mont Aigoual en Lozère, j'avais pû apercevoir le dôme pelé distinctif de la Garde Dieu, un peu au-dessus de notre point de départ et de me dire que ces quelques vallées qui nous séparait donc de notre point de départ étaient en fait distants de seulement cinq jours de marche. La lente accumulation, le dénivelé doux, la marche opiniâtre. Tant de choses accomplies de la sorte, lentement mais entêté. Madeleine la semaine dernière à qui je refusais je ne sais quel caprice, se croisa les bras d'indignation mais résolue, elle me dit, il faut que je me rende à l'évidence que les règles sont différentes avec toi. Ma petite fille, impossible que ce soit toi qui me parle ainsi, toi que j'ai vu naître, être larvaire affublé d'une tête de boxeur qui aurait pris tant de coups. Aujourd'hui tu es l'espiéglerie même. ![]() En sortant de la gare de RER de Noisy-le-Grand, il me faut emprunter le très long couloir qui débouche sur un sous-sol de parking et puis bifurquer vers la droite et monter les marches qui me ramènent en surface juste devant mon travail. A priori rien d'extraordinaire à cela, n'était-ce bien sûr la laideur sans pareille des peintures murales de ce long couloir épouvantable anamorphose (dont je me demande toujours d'où il faut effectivement la regarder pour qu'elle prenne forme) censée représenter une ménagerie dans laquelle paissent en toute quiètude toutes sortes d'animaux dont le voisinage est assez suréel, ainsi des morses que l'on aurait pensé échoués sur la banquise cotoient des éléphants et des antilopes en pleine brousse, les couleurs sont à chier, vraiment, je ne suis pas habituellement un grand défenseur des graffittis, des tags plus exactement, mais dans le cas qui nous occupe, ce long couloir pédestre qui relie la sortie de la gare de Noisy-le-Grand et le parking du centre comercial voisin, dans le cas de ce long couloir donc, la municipalité ou la RATP ou même les deux conjointement ont grandement manqué d'humour: n'aurait-il pas été nettement plus seyant de confier la longueur complète de ce couloir à quelque tageur à qui on aurait donné à reproduire sur toute la longueur de ce couloir une phrase entière de la recherche du temps perdu de Marcel Proust, une commande en fait, sûr qu'il y aurait bien eu un jeune du quartier qui aurait été ravi qu'on lui confie pareille commande. Mais voilà, ni la RATP ni la municipalité de Noisy-le-Grand ou même les deux n'en ont eu l'idée, non au contraire, l'une ou l'autre ou les deux, ont préféré faire comme partout ailleurs, confier à un illustrateur incompétent une tâche dont il s'est on ne peut plus mal acquitté. Mais là n'était pas mon dessein d'embêter tout un chacun avec mes regrets en la matière, encore que, c'est tout de même de la laideur repoussante et du malaise de ce couloir dont j'avais cependant décidé de parler aujourd'hui. Il va encore que d'emprunter ce couloir de façon diurne en pleine semaine doit être tout sauf agréable, mais le même couloir la nuit ou de très bon matin, seul piéton sur toute sa longueur passant du champ de couverture d'une caméra de surveillance à une autre, mais dont on devine sans mal que les angles morts sont béants, et que par ailleurs ces caméras ont l'air d'être en si piteux état, si ce n'est même factices, cette longue traversée, donc, de même que de passer par ce sous-sol de parking crasseux, est à la limite d'être effrayant, de quoi vraiment se poser la question de savoir si l'on va y survivre, si de tel ou tel coin d'ombre ne va pas surgir un potentiel assaillant, et pourquoi pas plusieurs, ces choses-là on le sait sont décrites en détail dans la presse, elles furent même l'argumentaire unique de la dernière campagne électorale de notre pays, avec les résultats que l'on connait, le Front National a gagné les élections, téléguidant sournoisement un gouvernement qui fait son possible pour lui ressembler au prétexte que c'est cela que les Français ont voulu, promesses électorales dont il ne serait venu à l'idée de personne de reprocher à quiconque de ne pas les honorer, en revanche d'autres promesses... mais n'ergotons pas, c'est bien du couloir qui sépare la sortie de la gare de RER de Noisy-le-Grand du parking du centre commerical voisin dont il est ici question et non de politique, encore que les deux sont peut être plus implicitement liés qu'il n'y paraît de prime abord. Parce que ce couloir, il y a bien été construit et donc conçu par quelqu'un et quand je dis quelqu'un, qu'on me comprenne je ne cherche pas de têtes, non ce qui me pousse ici, c'est de me demander ce qui a bien pû passer par la tête des uns et des autres pour arriver à ce couloir, et si j'exagérais un peu, ce que je fais de temps en temps quand je suis révolté, deux millénaires de civilisations, comme on dit, pour arriver à ce couloir pédestre, infâme coupe-gorge d'une part mais en plus le plus pauvrement décoré qu'il soit, et au chapitre de la décoration de ce couloir je m'aperçois que j'ai oublié de dire que le sol de ce couloir décrit comme des vagues irrégulières et douces, étonnant relief, apparemment conçu pour casser la rigidité du long couloir désespérément rectiligne, au même titre que l'anamorphose complétement loupée épousait l'idée de décorer cette grande ligne droite affreuse. Que s'est-il passé vraiment?, un urbaniste à la petite semaine a-t-il bâclé son épure, créant un coupe-gorge impressionnant, et puis après de nombreuses agressions dont certaines victimes sont même mortes, une cellule de crise a été réunie à la municipalité ou dans le service idoine de la RATP et des mesures ont été prises pour tenter d'atténuer l'effet criminel de ce couloir, des suggestions ont fusé, peut-être qu'avec un relief irrégulier du sol, on parviendrait à atténuer l'effet de couloir mortel, s'est écrié l'un, donnant à cet autre l'idée de faire peindre une grande fresque aux couleurs enjouées, ce qui bien sûr aurait un effet bienfaiteur et pacificateur sur cet endroit conçu pour le crime. On prit date, on fit faire ceci et on fit faire cela, mais las, il fallait bien se rendre compte que tout ceci n'avait pas de grands effets sur la criminalité du couloir. Une nouvelle cellule de crise fut mise en place qui eut, elle, l'idée de faire installer des caméras de surveillance dans le couloir, avec cela on était paré. Connaissant le fonctionnement de tout ceci, de la bureaucratie à l'oeuvre, il n'est pas certain que cette cellule de crise fut reliée d'une façon ou d'une autre au bureau ou à l'organisme que l'on aurait pû charger de veiller à ce que des surveillants soient postés à toutes heures derrière les écrans de contrôle de ces caméras de surveillance, je ne suis pas devin et je ne vois pas au travers des murs, mais était-ce la peur ce matin, j'avais un mal fou à me dire que quiconque dans une sale de surveillance voisine prêtait la moindre attention à mon apparition tout à tour sur les différents écrans de contrôle, tandis que je passais du champ d'observation d'une caméra à l'autre, en cheminant dans le couloir. En me lisant entre les lignes, on aura compris sans mal que ce matin empruntant ce maudit couloir et n'étant pas du tout mais alors pas du tout rassuré, je me suis fait cette réflexion que vraiment certaines de nos constructions étaient démoniaques de médiocrité. Comment pouvons-nous construire un tel couloir sans aucune préoccupation pour le danger qu'il va représenter sans même parler de la laideur brutale qu'il va créer? Et quand bien même je ne fais pas l'effort de savoir ce qu'il s'est vraiment passé je vois bien comment il y aurait matière là à faire oeuvre contemporaine, une de ces nouvelles oeuvres interventionnistes, davantage un travail de sociologue, mais conçue tout de même pour le musée, nouvelle forme d'art qui me laisse perplexe, en la matière, j'ai le sentiment que ces ouvres-là pourraient tout aussi bien ne pas être réalisées et se satisfont de leur intention et de son énoncé, j'en suis d'autant plus convaincu après la lecture d'Oeuvres d'Edouard Levé, qui en plus d'être un luxe inoui d'excellentes idées, montre, une mauvaise fois pour toutes, comment ces oeuvres justement ne dépassent pas la portée de leur énoncé et que leur non-réalisation est leur meilleure garantie de succès parce qu'elle n'arrête pas leur forme comment donc, nous avons débouché sur une telle aberration, je vois bien comment certains rouages ont été ici à l'oeuvre: tout faire à l'économie. Et comment aussi face aux problèmes qui resultèrent de cette construction au rabais, on eut par la suite recours à des solutions à vue très basse, la peinture murale pour humaniser ce qui justement portait indéniablement la marque de l'homme, de sa médiocrité: pour cela aussi, on soigna le cancer à l'aide d'un pansement. Et maintenant que faire, la peinture murale, le sol en forme de vague et les caméras de surveillance n'ont porté aucun coup d'arrêt au sentiment d'insécurité (de peur même dans mon cas ce matin) que donne ce couloir? Que faire? Là on rentre de plain pied dans le domaine de la politique et notamment celle du ministère de l'Intérieur, autant dire que je n'entends entraîner personne sur ces plates-bandes-là. Et d'ailleurs quand le dossier de notre couloir arrivera (au même titre que celui d'autres couloirs et d'autres coupe-gorges de banlieue) sur le coin d'un bureau du Ministère de l'Intérieur, il deviendra impossible de voir clair dans ce qui est là: un couloir pédestre si médiocrement conçu qu'il est l'encouragement inutile à la violence et au crime. Nul ne reconstruira jamais ce couloir parce qu'à vrai dire s'il fallait le reconstruire, c'est une bonne partie du quartier qu'il faudrait remettre sur la planche à dessin, cette reconstruction n'aura pas lieu parce qu'aucun impératif économique ne le justifie, c'est aussi simple que cela. Que ce couloir soit un cauchemar quotidien pour nombre d'habitants de Noisy-le-Grand et parmi eux nombre qui habitent dans l'immeuble de Bofill, littéralement au bout du couloir, ne représente aucun enjeu économique. Et finalement de plus en plus nombreux sont ces endroits délaissés par les enjeux économiques, au mépris de ceux qui ont à passer par ces couloirs ou à vivre dans ces architectures. Et les gouvernements des temps modernes se succèdent les uns après les autres dans l'impuissance à juguler les effets pervers de tant d'abandon, les uns plus conquérants que les autres faisant étalage de mesures qui ont surtout la particularité d'être coercitives, jamais préventives, mais à vrai dire comment pourraient-elles être préventives dès lors que des couloirs comme celui de Noisy-le-Grand à la sortie de la gare de RER en direction de l'immeuble Abraxas de Riccardo Bofill, que de tels gestes architecturaux lourds et de grande laideur, donc, comment, donc, réparer les irréaprables impairs de ce qui est conçu dans le seul souci de faire des économies. Je me souviens du premier été (en 1989) au cours duquel des tensions dans les banlieues deshéritées étaient relatées dans la presse et comment le gouvernement d'époque disait jeter toutes ses forces dans la bataille, et tous en France faisions semblant de nous émouvoir de ce qui soudain jaillissait, et pourtant il n'était tout de même pas difficile d'anticiper que de parquer les habitants de ces banlieues dans des cités qui n'en étaient pas, des immeubles mal dessinés par les héritiers de la charte d'Athènes, légataires de Le Corbusier, le dictateur de l'architecture, il n'était tout de même pas difficile sous un tel éclairage d'anticiper que l'homme n'étant pas un mouton, il ne peut pas être logé comme tel par des architectes-bergers. Qu'à cela ne tienne, après les architectes incompétents et totalitaires, le flambeau est maintenant repris par une classe politique également incompétente et totalitaire, incompétente et sans volonté d'endiguer un peu cette course folle au profit qui sûrement nous conduit au chaos. Quel homme politique aura le courage de dire son impuissance face au chômage et de dire enfin qu'il est consubstanciel à cette société et que le seul traitement juste à cet égard serait l'adoption d'un salaire citoyen, mais qui arrivera à faire comprendre que l'on puisse mériter salaire sans participer à la production?, et qu'en matière d'immobilier l'Etat a une place dans la gestion de l'occupation des sols et que rien ne le contraint à faire la part belle au tout-spéculatif, mais pour cela aussi, quels hommes politiques auront un jour à coeur de penser que tous peuvent vivre dans le même quartier indépendamment des revenus des uns et des autres, mais je m'arrête là, la colère est mauvaise conseillère. Mais je vois aussi comment la peur de ce matin me pousse à tenir des propos énervés et utopistes, voire caricaturaux ou même simplistes. Sinon si d'aventure il venait à l'idée de quelqu'un de faire repeindre ce couloir, j'en reviens à cette idée première d'une phrase de Proust (j'ai pensé à Proust à cause de la longueur, longueur de phrase dont je pensais qu'elle épouserait bien la longeur du couloir) écrite sur les murs dans l'alphabet des tageurs: "Nous sommes tous obligés, pour rendre la réalité supportable, d'entretenir en nous quelques petites folies.", à raison d'une lettre tous les deux mètres, intevalles et espacements compris, il y aurait juste la place dans le couloir qui va de la sortie de la gare de Noisy-le-Grand à l'immeuble Abraxas de Riccardo Bofill. Demain je vous mets en ligne une photographie prise de ce terrible couloir. |