vendredi, mai 09, 2003
Je viens d'ouvrir mon fichier de bloc-notes, je remarque une certaine habitude à cela, ce pavé blanc qui apparaît à l'écran, mais je me demande ce soir, peut-être davantage que d'autres soirs encore de quoi il sera fait. D'une certaine façon on peut dire que la journée s'est déroulée sans encombre, mais à vrai dire d'autres journées encore de cette année se sont également déroulées sans aspérité ce qui ne m'avait pas empêché le soir de trouver à redire justement. Ce soir comme d'autres soirs moins inspirés, pas que les soirs où les mots viennent plus facilement soient nécessairement très inspirés, je me dis que le vin est tiré et qu'il faut le boire, mais alors je suis effrayé de la cuite de mauvais vin que je me promets après quelques temps, et surtout de la gueule de bois qui m'est également promise demain soir quand, comme à mon habitude je relirai ces lignes c'est à dire les lignes de la veille, avant de m'y mettre, comme je dis tous les soirs; dans cette relecture laborieuse, je pourrais voir à quel point, j'avais peu de choses à écrire la veille, voire le vin jusqu'à la lie en somme. Certains soirs la seule satisfactrion est de voir que le fichier au début vierge a fini par se remplir de quelques lignes de signes noirs, commis comme à contre-coeur, ce soir est un soir comme ceux-là. Et pour ce qui est de 22042003.txt, j'en suis là, on l'aura compris, j'en suis las aussi.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:39 PM
Mardi 6 mai.Journée en tête à tête avec Nathan, Anne au travail à Paris, Madeleine de sortie avec l'école. Deux êtres parfaitement autonomes dans leur rêverie, voilà ce que nous sommes. Avec Madeleine, c'est différent, elle jacasse sans arrêt, je n'écoute pas tout, loin s'en faut, pourtant j'ai l'impression que mon oreille se dresse quand elle commet une de ses phrases dont elle a le secret. Ce matin elle m'expliquait qu'elle avait compris désormais de quoi la vie serait faite, maman va au travail c'est papa qui nous garde, papa va au travail c'est maman qui nous garde, maman va au travail c'est papa qui nous garde, papa va au travail c'est maman qui nous garde, maman va au travail c'est papa qui nous garde, papa va au travail c'est maman qui nous garde, maman va au travail c'est papa qui nous garde, papa va au travail c'est maman qui nous garde... Madeleine aime bien les répétitions, en fait Madeleine aime parler pour le plaisir de parler et quand elle tombe sur une boucle, elle en éprouve la sonorité et le plaisir de sa répétition jusqu'à vraiment l'épuisement, et elle ne tient aucun compte de mes récriminations. Arrivé le soir à Paris, au dessus de la libraire d'Alain, les enfants ne sont pas dupes qui ne veulent pas mais ne veulent pas du tout mais pas du tout aller se coucher, parce qu'ils savent que plus tard ils entendront le tapotement d'Anne à la porte. Mercredi 7 maiVisite du zoo de Vincennes, la main de Nathan dans la mienne tout du long, ma main se serre plus fort sur la sienne quand nous approchons de la cage des lions, de la fosse des ours bruns ou de l'étendue pelée du rhinocéros, et je songe justement à des notions de prédateurs, de conservation, je note au passage que le seul prédateur du rhinocéros est l'homme, est-ce normal alors que je pète de trouille devant cette armure motorisée qui ne peut pas être un véritable rhinocéros tout de même, quand bien même une fosse nous sépare. Et dans cette main qui se resserre sur celle de sa progéniture, il y a de la conservation. Pendant la nuit du 19 mai 1989, un garçon de 11 ans est entré, en passant par dessus la grille, dans la cage des ours polaires au zoo de Brooklyn. Les ours ont tué et mangé le garçon. La police a tué les ours. C'est la légende du collage de Robert Frank ci-dessus. Plus tard dans la soirée, chez Gisèle avec les enfants, Gisèle me dit un peu que la vie ne lui est pas très douce en ce moment, je prends sa main pour lui dire que je suis avec elle, c'est encore une autre façon de resserrer sa main autour de celle d'une autre personne. Jeudi 8 mai.Anne a acheté des roulettes pour le vélo de Madeleine, il nous faut beaucoup plus de temps à Anne et moi pour nous énerver sur le montage (pourtant très simple nous sommes très piètres mécaniciens) de ces roulettes qu'il n'en faut pour Madeleine de grimper sur sa nouvelle bécane et de pédaler d'abord de façon un peu circonspecte tout de même mais très rapidement elle pédale à tout va et trace dans le jardin, très habile dans ses coups de guidon pour éviter obstacles et embûches. Quand je vois la réticence et la lenteur avec lesquelles j'appréhende un nouveau programme, un nouveau logiciel ou quelle que nouvelle situation que ce soit, je suis évidemment très envieux de l'impétueuse jeunesse de ma fille.
posted by Philippe De Jonckheere at 11:46 AM
mardi, mai 06, 2003
 La journée un peu particulière du 22 avril 2003 poursuit son cours en quelque sorte, le choix des images est presque arrêté, ne reste plus que le texte qui a besoin d'être travaillé et retravaillé. On peut en suivre l'évolution en somme en cliquant ici pour télécharger le brouillon au format rtf.Ce matin encore, avoir Nathan sur les genoux et faire quelques corrections sur l'ordinateur portable, et avoir le sentiment de mal faire les deux, Nathan ne recevait pas toute la tendresse qu'il méritait et je n'avais pas non plus toute ma tête pour débusquer les imperfections pourtant nombreuses de mon texte. Et cependant ça avance, Nathan grandit, ces derniers temps en faisant des pas de géant dans la compréhension des choses, et le texte s'avance avec lenteur vers sa conclusion: en tirer un apprentissage immédiat, ne pas précipiter les choses et elles adviennent plus souplement, Nathan comprend mieux quand on ne le presse de rien, et le texte aussi gagne par endroits à être laissé un peu tranquille de temps en temps, le temps justement d'en être moins absorbé et alors les maladresses, les redondances et les digressions trop envahissantes finissent par sauter aux yeux, c'est vrai après tout qui me presse? Moi.
posted by Philippe De Jonckheere at 3:16 PM
lundi, mai 05, 2003
La journée du 22 avril aura monopolisé pour elle seule une quinzaine de ses semblables. Et dans cette documentation des moindres faits et gestes, de la plus petite parole et ces pensées dont il ne me souvient habituellement presque rien si je ne les consignes pas, la trace que laisse cette journée véritablement prise au hasard me laisse perplexe. Tant de choses tiennent-elles vraiment dans une seule et même journée? Toutes les journées seraient alors pleines de tout ceci, mais s'effaceraient les unes après les autres, une vie entière passée à vérifier les lignes prophétiques presque du début de Face à l'immémorable de Louis-René des Forêts: "Cette masse indifférenciée comme perdue sur un fond de grisaille où la lumière n'a accès que par intermittence et semble même de jour en jour se faire plus rare, quel langage serait assez chargé de désir pour lui donner relief et couleur, à moins de recourir aux artifices d'une transfiguration mensongère?" A vrai dire je n'avais pas besoin de me livrer à pareil exercice, il n'y a en fait pas un seul jour durant lequel je ne me souviens de ces lignes justes qui creusent dans ma vie, mon existence, un sillon à la manière des axiomes qui devisent de droites et de vecteurs infinis. Je me souviens comment la définition de géométrie qui veut que par un point donné du plan il est possible de faire passer une et une seule droite qui soit parallèle à toute droite donnée du plan: là se tient tapie la peur de ce qui emporte tout, la peur de la mort en somme. Il y a quelques nuits, ce rêve angoissant du père qui me prend par les mains et je sens une brusque accélaration dans mon corps, de celle que l'on ressent dans la première descente des montagnes russes quand les wagonnets dégringolent de tout la hauteur, d'un seul coup, mais dans le rêve, la lumière s'éteignait subitement, le père m'emmenait vers la mort, là où lui déjà était. Et pourtant non, le père n'est pas encore mort. En revanche je me souviens très bien de ces rêves obsédants de mon frère qui venait lui aussi me chercher pour m'emmener avec lui dans la mort, des rêves qui m'effrayaient à ce point que je luttais contre le sommeil des nuits durant, mon frère Alain revenait toutes les nuits et chaque nuit son cadavre était un peu plus décharné, un peu plus osseux, ses yeux de plus en plus inhumains et enfoncés. Je peux bien vous le dire, j'ai peur de la mort, une peur bleue, s'entend. Tout de même je voudrais mesurer précisément tout ce qui a été oublié, tout ce qui est enfoui vraiment, tout ce qui n'a pas été écrit. Mercredi 23 avril 2003Je ne me souviens de rien, tout porte à croire que j'ai encore beaucoup travaillé sur cette journée du 22 avril, m'appliquant à opacifier ça et là, à rendre touffu, à élaguer au contraire ici, rendre plus clair, mais de tout autre chose, non, je ne me souviens pas. Jeudi 24 avril 2003Rien Vendredi 25 avril 2003Rien aussi Samedi 26 avril 2003Au travail toute la journée, la fatigue qui s'enfuit d'un seul coup en dînant en compagnie d'Alain et de Corrine, j'aime Alain vraiment, cet homme m'épate, il est accueillant, au questionnaire de Proust à la question de la qualité que l'on chérit le plus chez les hommes, je crois que c'est cela, être acceuillant. Dimanche 27 avril 2003C'est l'anniversaire de Nathan, je suis au travail, je lui écris sa première lettre pour plus tard, ce petit garçon provoque chez moi des torrents d'amour, quelque chose qui souffle fort, un vent qui s'est levé fort loin dans une autre vallée et qui maintenant gronde au-dessus de ma tête. Le soir je dîne chez Gisèle. Elle me montre la maquette de "Quoi?", c'est fascinant. Et je ne veux pas croire qu'elle me demande d'en écrire la préface, vraiment est-ce à moi que l'on demande une chose pareille? Lundi 28 avril 2003Hystérie collective au travail pour des conneries, j'assiste impuissant au spectacle navrant des hommes qui se chammaillent pour l'illusion du pouvoir, je me surprends à y participer, même un peu. Je passe déposer les premiers cartons de notre déménagement dans la cave à Garches, drôle d'impression tout de même dans les couloirs obscurs et leurs minuteries taillées au plus juste. Toutes mes affaires transitent toujours, tous les trois ou quatre ans par cette cave et à chaque déménagement certaines choses y restent définitivement. Dans les étagères qui furent celles de la bibliothèque du salon, il y a très longtemps, des étagères en plastic blanc, les années soixante-dix, les Choses de Georges Perec, je trouve quelques unes de mes maquettes du début de l'adolescence, de cette période trouble durant laquelle les centres d'intérêt varient, passent des maquettes d'avion aux premiers disques des Beatles, le Modern Jazz Quartet du père n'a qu'à bien se tenir, les livres de seconde, de première et de terminale, les livres des matières scientifiques ne rappelent que des mauvais souvenirs, au début de l'année, je regardais toujours les têtes de chapitres des dernières pages et je me disais que quand nous en serions là, l'année scolaire tirerait sur sa fin, jamais eu le sentiment que quoi que ce soit de tout cela me servirait un jour, plus tard aux Arts Décos pour comprendre un peu ce qui était en jeu quand les choses baignaient dans le révélateur, j'ai rouvert un livre de physique-chimie, mais je m'en suis tenu à une compréhension toute théorique et c'est bien suffisant somme toute, et d'ailleurs là, il y a mon dossier d'entrée aux Arts Décos, quelque chose que je ne vous montrerai jamais, mais que mes parents gardent jalousement, je crois que c'est parce qu'à l'époque ils mesuraient que ce qui était dessiné représentait efficacement, que c'était reconnaissant en somme, ce dont je ne suis plus très capable, et que ce savoir technique était rassurant pour eux. Dans l'après-midi content de retrouver Anne et les enfants. Mardi 29 avril 2003Anne reprend le travail, elle pète de trouille, je ne suis pas assez patient, nous nous disputons, je n'aime pas quand elle est sur les nerfs, en fait depuis deux mois nous sommes sur les nerfs. Tenir. Du nerf! Mercredi 30 avril 2003.J'emmène les enfants à Garches. Ca part mal, Nathan fait enrager ses grands-parents qui ce jour-là n'ont pas du tout la patience voulue. Je fais diversion et emmène les enfants chez mon ami Pierre. Nous prenons le café. Je connais Pierre depuis l'âge de 6 ans. Pierre est rugbyman. Et quand j'ai écrit cela, je l'ai décrit en entier. Il "est au soutien", toujours, sans poser de question et c'est un peu de cela dont j'ai besoin, justement cet après-midi. Nathan, plus sauvage que jamais ne quitte pas mes genoux tandis que je suis asis avec Pierre. Tom, le fils de Pierre, qui a sensiblement l'âge de Nathan passe et repasse dans la salle à manger, je le regarde, Pierre regarde Nathan, je sais ce que je regarde, Pierre aussi le sait, je regarde Pierre quand il était petit et Pierre me regarde quand j'étais petit, nous nous sourions, il est temps de partir, Pierre a du travail, une poignée de main pas une parole, à bientôt, à quand on ne sait pas, mais le poids de cette grosse main dans ma grosse main je suis sur de le retrouver. De retour à la maison, je trouve mes parents étonnamment disposés à se joindre à nous pour une promenade dans le bois de Saint-Cucufa, il pleut, mon père râle parce qu'il n'a pas pris son imperméable, mais miracle, il se laisse entraîner par Nathan qui insiste pour faire toute la premonade en tenant la main de son grand-père, Madeleine naturellement dans les jupes de sa grand-mère, j'ai les deux mains libres pour faire quelques photographies! Jeudi premier mai 2003.On passe à l'improviste chez Julien sur le chemin de la maison. Trop de pudeur entre nous deux. Entre nous deux aussi, Anne, l'amour d'une mère pour l'un, l'amour d'une amante pour l'autre, mais comment fait-elle? Vendredi 2 mai 2003.Anne part l'après-midi pour le travail, je m'en sors pas trop mal avec les enfants et le soir je parviens à garder tout mon calme quand ils ne veulent pas aller se coucher. Le soir, je mets encore la main à cette journée interminable, j'en vois le bout c'est déjà cela. Je me couche tard, comme à mon habitude un vendredi soir sur deux, pour me décaler, me préparer au travail nocturne la nuit prochaine. Je lis jusque tard dans la nuit un livre de Jean-Philippe Toussaint et je pouffe de rire à ses tribulations de Buster Keaton des temps modernes. Anne dit que c'est ce livre-là qui l'a aidée à remonter la pente ces derniers temps. Samedi 3 mai 2003.Mettre de l'ordre dans mes papiers, putain de dossier de demande de prêt pour la maison, je n'ai décidément aucun ordre. Je me souviens avoir lu une annonce de voiture à vendre à la pharmacie de Saint-Germer-de-Fly, qui disait, entretien régulier, factures à l'appui et cette phrase me renvoyait une vive impression de vie étrangère à la mienne, l'expression même de factures à l'appui m'était insupportable, j'exagère sans doute, mais dans factures à l'appui, je voyais l'épouvantable papier peint dans la maison de ces gens, leur jardin bordé de thuyas épais et bien taillés, les canapés avec des housses en plastique transparent pour ne pas salir pour ne pas abîmer, l'image même de la mort, derrière les factures à l'appui, la mort clinique. Dimanche 4 mai 2003Anne me dit au téléphone que les parents du jeune homme mort dans l'accident de voiture ont appelé. Je leur avais écrit une lettre de condoléances, leur dire à quel point peut-être pas, pas utile de les accabler avec cela, leur fils était dans mes pensées. Je leur disais aussi que s'ils voulaient parler à quelqu'un qui avait été là, et bien, j'étais là. Les parents du jeune homme sont marocains, ils ne parlent pas Français, une personne de leur connaissance servait d'interprête. Ils s'excusaient de ne pas avoir appelé plus tôt, mais non, mais non leur disait Anne, mais voilà ils rentraient juste du Maroc où ils venaient d'enterrer leur fils. Je repense à cet homme dont j'ai tenu le poignet inerte, homme dont je n'ai pas pû voir le visage parce qu'il était prisonnier de la feraille froissée, cet homme donc que j'ai touché, avec lequel j'ai échangé au moins cela, cet homme mort donc, est désormais enterré au Maroc, le poignet que j'ai eu dans ma main, ce poignet sans pouls est enterré au Maroc. Je suis médusé, de ces journées, il reste tout de même quelque chose.
posted by Philippe De Jonckheere at 3:44 AM
dimanche, mai 04, 2003
Ouvrir donc un fichier de bloc-notes selon cette habitude de tous les soirs, fichier qui sera enregistré sous le nom de la date même du jour et qui rejoindra le tas des autres fichiers amassés chaque soir donc, et dans lesquels je m'astreints, aussi bien que je le puisse, à consigner ceux des événements même minuscules de la journée juste écoulée qui ont, soit retenu mon attention, ou soit, au contraire, auxquels je n'ai pas pensé du tout de la journée et pour lesquels je feins en fin de journée de m'intéresser soudainement en tentant de leur donner une forme qui laisse à penser que ces menus incidents aient pû avoir une quelconque incidence sur nos existences.

Acquittons nous tout de suite d'un des premiers devoirs, se prendre en photo, la routine quoi. A minuit. Je suis au travail, à Noisy-le-Grand dans le département de Seine-Saint-Denis en Ile de France, en France donc, en Europe en somme, sur Terre, après, surement, on pourrait affiner encore, ou plus exactement prendre davantage de recul mais je ne dispose pas du tout des connaissances voulues pour cela. Dans Espèces d'espace de Georges Perec:
"Jadis, comme tout le monde je suppose, et sans doute sur l'un de ces petits agendas trimestriels que donnait la librairie Gibert lorsqu'à la rentrée des classes, on allait échanger le Carpentier-Fialip et le Roux-Combaluzier de l'année d'avant contre le Carpentier-Fialip et le Roux-Combaluzier de l'année à venir, j'ai écrit ainsi mon adresse
Georges Perec
18, rue de l'Assomption
Escalier A
3e étage
Porte droite
Paris 16ème
Seine
France
Europe
Monde
Univers" Je me souviens de ce film réalisé par l'Université des sciences de l'Illinois à Chicago et qui montrait dans un premier temps la main d'une personne allongée sur la pelouse d'un parc de Chicago, Montrose Park, il me semble, et la caméra, d'abord, entrait sous la peau de cette personne et plongeait littéralement dans l'entrelacs des cellules de cette personne jusqu'à l'atome et tout ce vide qu'il existe entre le noyau et les électrons dans leur course circulaire folle très difficile à concevoir pour moi cette idée que cette proportion de vide étant telle par rapport à la matière même, en terme de volume occupé, qu'il est légitime de dire d'une enclume en fer forgé, dans ce qu'elle a de pesant et d'imposant, qu'elle est essentiellement faite de vide et puis de nouveau travelling arrière jusqu'à sortir de nouveau de la peau de cette personne allongée un dimanche après-midi et la caméra de prendre de la hauteur et du recul, on ne voit presque plus la personne allongée mais on voit Lake Shore Drive à Chicago, the Loop, Downtown, tout Chicago, ses banlieues quadrillées, puis la platitude du Middle West, l'Amérique toute entière et c'est notre planète maintenant qui devient une petite boule qui va en disparaissant, à chaque seconde nous indique le commentaire, nous nous éloignons du double de la distance, à chaque nouvelle seconde, le double de l'éloignement déjà atteint, ce qui bien sur devient rapidement vertigineux mais cela dure et à force de multiplier les distances déjà phénoménales par deux on arrive à un espace noir que le film ne sait plus documenter parce que justement nous sommes aux confins du monde connu. Alors traduire cette situation dans un autoportrait qui me situe à un moment donné en un endroit donné, pas si facile évidemment, qui trop embrasse, il est minuit, je me prends en photo, dans un ascenceur histoire de traduire un peu de cette difficulté de me situer avec précision.

Je me penche sur les instructions de cette affaire, j'ai déjà maculé la chose comme mes brouillons de toutes sortes de commentaires, pas sur d'ailleurs qu'ils soient honnêtes, est-ce que j'écris les choses pour moi-même ou déjà dans l'idée qu'elles figureront dans cette journée et le récit que je vais en faire. Transcription donc ce tout cela:

GISèLE DIDI | mercredi 13 février 2003 | [2003-02-13]
(Toujours aller voir ce que les copains ont fait)
1. se prendre en photo au lever du lit
2. prendre en photo une vue de la fenêtre du lieu ou l'on a dormi
3. prendre en photo tout être vivant et les interactions avec ce dernier
(peut-être pas tous, je n'ose imaginer ce qui se produirait si je poussais cette consigne jusqu'au bout ce matin au moment de la relève ou encore ce matin, aussi, plus tard, à la station-service de Cergy-Pontoise où je coupe la route en prenant le café et que j'observe mes semblables en proie à la fatigue et au découragement du lundi matin devant leurs insipides cafés en gobelets.)
4. prendre en photo tout acte d'écriture manuscrite
5. prendre en photo tout objet avec lequel il y a interaction
(interagir avec une bouilloire, est-ce la même chose que d'interagir avec un ordinateur et d'ailleurs dans le cas d'un ordinateur est-ce qu'on interagit?, bref je ne comprends pas très bien ce que c'est que d'interagir.)
Quelques définitions du dictionnaire:
INTERACTIF: qui permet d'utiliser un mode de conversation.
INTERACTION: Action réciproque
INTERACTIVITé: Action de dialoguer entre l'utilisateur d'un système informatique et la machine par l'intermédiaire d'un écran
INTERAGIR: Avoir une action réciproque. "Les neutrons interagissent avec le champ magnétique" (Le Monde 1966).
Bref je ne suis pas très sur d'être prêt ou armé pour l'interaction.
6. prendre en photo chaque lieu et sous-parties d'un lieu
7. se prendre en photo dans chaque lieu et sous-parties d'un lieu
(ça pose des problèmes: j'habite à Puiseux-en-Bray dans le département de l'Oise dans la région Picardie, en France, pays européen, sur Terre dans la Galaxie dans l'univers ou encore je peux dire que je suis assis à Noisy-le-Grand, au travail, à mon bureau, au cinquième étage, dans la salle 5307 dans l'ancienne partie réseau, à un bureau déserté, j'y suis bien merci, sur un siège dont plus personne ne veut, en fait il fait partie de l'ancienne génération de mobilier, mais je le garde précieusement parce qu'il maintient admirablement le bas de mon dos toujours douloureux) et là j'ai noté voir Perec Espèces d'espaces (C'est l'extrait précédemment cité)
8. prendre en photo tout évènement inhabituel
(et si rien d'inhabituel se produit dans une journée, est-ce le signe que cette journée est ratée ou au contraire réussie) et là j'ai noté voir Essai sur la journée réussie de Peter Handke.
"Un autoportrait du peintre William Hogarth, à Londres, un instant au dix-huitième siècle, avec une palette, et la partageant en deux, à peu près au milieu, une ligne légèrement arquée, ladite " Line of Beauty and Grace ". Et sur la table de travail une pierre plate arrondie de la rive du lac de Constance, dans le granit sombre, une veine d'un blanc de chaux en guise de diagonale, qui dévie juste quand il faut, comme par jeu et sépare et relie les deux parties du caillou. Et sur le trajet, dans ce train de banlieue entre les collines qui bordent la Seine à l'ouest de Paris, cette heure d'après-midi où l'air et la lumière neufs du départ sont consumés, où plus rien n'est naturel, où seul le soir qui tombe peut vous tirer du jour où on est coincé, tout à coup la vaste courbe inattendue stupéfiante des faisceaux de rails qui déboîtent loin au-dessus de la ville qui s'étend là-bas tout entière librement, inopiné-ment, dans le bassin du fleuve avec tous ses emblèmes amoncelés sur les hauteurs de Saint-Cloud ou de Suresnes ; et avec cette courbe en une seule seconde les cils rigides se remirent àciller, le déroulement de la journée retrouva sa direction au sortir de l'étroitesse, et avec lui revint l'idée déjà presque abandonnée de la " journée réussie ", l'élan qui donne la chaleur l'accompagnait, cet élan nécessaire pour s'essayer à une description, en plus du décompte ou du récit des éléments et des problèmes d'une pareille journée. Sur la palette de Hogarth la " ligne de beauté et de grâce " semble vraiment se frayer un chemin à travers les masses de couleur informes, elle paraît comme creusée à travers celles-ci et en même temps, dirait-on, elle jette une ombre.
Qui a déjà vécu une journée réussie ? La plupart vont dire que oui. Et il sera nécessaire alors de continuer à questionner. Veux-tu dire " réussie ", ou simplement " belle " ? Parles-tu d'une journée " réussie " ou d'une journée - il est vrai tout aussi rare - " sans soucis " ? Pour toi une journée réussie est-elle déjà celle qui s'est déroulée sans pro-blème ? Vois-tu une différence entre une journée réussie et une journée heureuse ? Est-ce pour toi autre chose de parler de telle ou telle journée réussie à l'aide du souvenir ou, immédiatement après, au soir même de ce jour, sans la transfor-mation par le temps intermédiaire dont l'adjectif alors ne serait pas " accompli ", " surmonté " mais seulement " réussi " ? Pour toi la journée réussie est-elle fondamentalement différente d'une jour-née sans pesanteur, une journée de bonheur, une journée dont on serait venu à bout, une journée transfigurée par son longdurer - une seule chose suffit et le jour tout entier s'élève, transfiguré - et peu importe quel grand jour pour la science, pour ta patrie, notre peuple, les peuples de la terre, l'humanité ? (D'ailleurs regarde - lève les yeux -, le contour de l'oiseau là-bas en haut dans l'arbre ; le verbe grec pour " lire ", dans les épîtres de Paul, traduit littéralement, serait à la lettre le " haut-regard ", le " haut-voir ", le " haut-connaître ", un mot sans injonction particulière, une invite, plutôt, un appel ; et en plus ces colibris de la jungle sud-américaine, qui en quittant leur arbre protecteur imitent le balancement d'une feuille qui tombe pour tromper les vautours ... ) Oui, la journée réus-sie n'est pas pour moi comme toutes les autres, elle veut en dire plus. La journée réussie, c'est plus. C'est plus qu'une " remarque réussie ", plus " qu'un coup réussi aux échecs " (même plus que toute une partie réussie), qu'" une première hiver-nale réussie ", elle est autre chose qu'une " fuite réussie ", une " opération réussie ", une " relation réussie ", qu'" une affaire réussie " quelle qu'elle soit, elle est indépendante aussi du coup de pin-ceau ou de la phrase réussie et elle n'a même rien à voir avec " ce poème réussi en une heure après l'attente de toute une vie ". La journée réussie est incomparable. Elle est unique."
9. prendre le plus de photos possible
( à un un soixantième de seconde il est possible, pas nécessairement loisible, de prendre, en vingt-quatre heures, 60X60X60X24 photographies soit cinq millions cent quatre vingt quatre mille photographies )
10. ne pas faire de jolies photos
(TRES COMPLIQUE, si je fais une photographie verticale plutôt qu'horizontale, cela en soi est un choix, qui implique que déjà j'opère des transformations de mon image, et dans cette activité mentale de transformation, je m'efforce de rendre cette image, soit parlante, soit floue, soit indéfinie, soit cadrée selon certains critères, exposée selon certaines conditions, autant de paramètres que je choisis ou que je choisis de ne pas choisir choix et absence de choix auxquels se greffe le cortège coutumier des erreurs et des mauvais choix, des accidents et des autres caprices de la lumière, qui n'en altèrent pas moins la photograpohie et qui influent sur le discours de l'image aussi surement que les actes manqués sont révélateurs et indissociables de ce que l'on "dit" choix et non choix donc, qui aboutiront à une image, belle ou pas d'ailleurs, là n'est pas la question, mais en ne faisant que de cadrer cette image verticalement, j'ai déjà fait un choix aussi ténu soit-il, comparablement si je fais cette photographie horizontalement plutôt que verticalement, cela en soi est un choix, qui implique que déjà j'opère des transformations en vue de transformer mon image, et dans cette activité mentale je m'efforce de rendre cette image soit parlante, soit floue, soit indéfinie, soit cadrée selon certains critères, exposée selon certaines conditions, autant de paramètres que je choisis ou que je choisis de ne pas choisir choix et absence de choix auxquels se greffe le cortège coutumier des erreurs et des mauvais choix, des accidents et des autres caprices de la lumière, qui n'en altèrent pas moins la photograpohie et qui influent sur le discours de l'image aussi surement que les actes manqués sont révélateurs et indissociables de ce que l'on "dit" choix et non choix donc, qui aboutiront à une image, belle ou pas d'ailleurs, là n'est pas la question, mais en ne faisant que de cadrer cette image verticalement, j'ai déjà fait un choix aussi ténu soit-il et ainsi de suite, c'est sans fin, la question des photographies belles ou pas ne se pose pas, elle ne peut pas se poser.) Bref.
11. une tierce personne peut prendre des photos
(et puis quoi encore?)
12. relever l'heure précise de chaque prise de vue
(l'appareil va se charger de cela, mais je pourrais tout aussi bien faire comme une amie a fait, régler l'horloge de son ordinateur sur 1908, plutôt que 2002, comme c'est étonnant d'ailleurs de recevoir d'elle des emails datant du début du vingtième siècle.)
ADaM-Project / mercredi 13 février 2003 - Copyright©2002
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Peu après minuit, détour par la salle de repos. Le travail de nuit comprend cet exercice difficile qu'il faille tenir le coup toute la nuit, dans ce numéro de résistance, l'estomac est capricieux, tantôt un allié précieux tantôt un mauvais partenaire.

Un plat assez facile à préparer consiste en une assiettée plutôt copieuse de pâtes entières au coulis de tomates et autres légumes, ce soir luxe des luxes, saupoudrées d'un peu de parmesan en sachet. La recette de ce plat est assez simple, je vous la donne cependant volontiers. Faire bouillir une casserole d'eau, au point d'ébullition, y jeter les pâtes, des Penne complets, puis dans une autre casserole, faire réchauffer au bain-marie le contenu d'une briquette longue conservation de coulis de tomates, après le respect impérieux du temps de cuisson imparti sur l'emballage des pâtes, six minutes, jeter les pâtes dans une écumoire, les dresser dans une assiette, y incorporer le coulis tiède et saupoudrer de parmesan, déguster pendant que c'est encore chaud, éviter absolument de manger un tel plat refroidi.

Et prenant cette photographie de mes pâtes baignant dans leur jus, à l'arrière-plan, on ne manque pas de remarquer l'extincteur de rigueur en salle de repos qui paraît émerger des pâtes floues, je me dis qu'il va être difficile, compliqué sinon même impossible de respecter les consignes de ne pas faire de belles photographies non que je sois toujours ravi du résultat de toutes mes photographies mais je serai bien en peine, en y mettant la meilleure volonté du monde, de faire le tri dans toutes ces photographies et vous épargner celles qui soient réussies si tant est qu'elles soient belles, puisque généralement prenant une photographie, j'ai cette habitude bornée de faire en sorte qu'elle soit motivée par toutes sortes de considérations esthétiques, parfois même, j'en rougis devant vous, qu'elle présente quelque agencement de formes et de couleurs plaisant à l'oeil. Alors goûtant mes pâtes et ayant reposé l'appareil photo sur la table à la place habituellement dévolue au verre, c'est-à-dire en tête d'assiette, je déclenche hardiement, et sans regarder dans le viseur, l'appareil, l'objectif posé à même le formica peu engageant de la table de la salle de repos et, considérant la photographie ainsi prise, je lui trouve naturellement des qualités qui me rendent perplexe quant à mes chances de parvenir à honnêtement expurger les photographies qui soient belles parmi celles que je me propose de prendre pendant les prochaines vingt-quatre heures. Ce n'est donc pas gagné.

De retour de la cuisine, j'entamme de consigner mes notes dans le fichier de bloc-notes que j'ai ouvert et que j'ai finalement baptisé, 22042003.txt, on s'y retrouve comme on peut, je saurais me rappeler quel jour je me suis livré à cet exercice qui sans cesse me voit me prendre les pieds dans le tapis à écrire ou photographier que je suis en train d'écrire ou photographier, d'ailleurs ce que je fais surtout c'est que j'écris que je photographie et je photographie que j'écris, à la réflexion pour photographier que je photographie il me faudrait un second appareil-photo, je n'ai pas pensé à me munir d'une autre appareil, suis-je distrait (pourtant je savais bien que j'allai finir par me lancer dans ce genre de boucles, je pars donc mal équipé en terrain récursif, mais à la réflexion n+1 pour photographier que je me photographie photographiant pour bien faire il faudrait donc n appareil-photo. A la rigueur je peux écrire que j'écris et écrire que je me décrit écrivant et ainsi de suite, mais quel intérêt?, on a tous compris ce que je voulais dire.

Je reprends mes notes, donc j'écris que j'écris en somme. J'écris comme un cochon, ce qui d'ailleurs me pousse à ne plus écrire avec un stylo dont force m'est de constater que j'en suis de plus en plus incapable, nous y gagnons, tous, moi le premier, en lisibilité, pour ma part en relisibilité.

Je m'octroie une pause, et descends au rez-de-chaussée où j'interagis, à mon corps défendant, avec un distributeur de bouteille d'eau minérale gazeuse de marque Badoit dont la gestion revient au comité d'entreprise de l'entreprise dont je suis salarié: interagis-je avec l'appareil distributeur, le comité d'entreprise ou l'entreprise elle-même, ou même encore avec l'entreprise Badoit?, il m'en coute, littéralement, un jeton? L'acheminement mécanique des bouteilles vers un guichet duquel, celui qui a inséré un jeton dans la fente idoine, peut récupérer (mais vous avez toius déjà utilisé un distributeur automatique, je ne vous fais pas un dessin) ce qui devient son bien, cet acheminement d'automate provoque chez moi toutes sortes de pensées douloureuses qui ont toujours cette racine dans l'image (une gravure dans les tons bistres, rehaussés de cernes noirs) vue en 1976, à onze ans et qui représentait une scène d'exécution en série par décapitation au sabre, en Chine donc, et comment dans l'alignement des condamnés agenouillés se tient tapie l'impression épouvantable que ces exécutions sont éternelles, qu'elles vont durer de façon infinie. 
Je suis fasciné par les lieux déserts, ces endroits qui grouillent de monde en semaine et dont nous sommes, mes collègues et moi, les seuls habitants pendant le week-end. Cela fait des années que je me promets de prendre des photographies de ces lieux oxymores dans ce qu'ils sont prévus pour l'affluence et qu'ils sont justement déserts, projet pour lequel j'applique avec mon savoir-faire coutumier une efficace procrastination, et je suis amusé de voir que cette participation au projet de de journée documentée m'entraine à faire des choses dont jusqu'à présent j'avais repoussé avec opiniâtreté l'exécution aux lendemains. 
Je décide de remonter par le monte-charge, voir en passant par le local des poubelles si je ne dénicherais pas des cartons pour notre déménagement prochain. Des cartons point, mais un éclairage défectueux qui baigne ce local d'une lumière dramatique, peut-être pas, cinématographique tout au plus. Je me trouve fort appliqué à respecter certaines des consignes de cette affaire. On doit être dans la notion de lieux et de sous-lieux.




Je fais quelques photographies de ce qu'il y a sur la myriade d'écrans qui nous entourent, il y a bien longtemps que je ne prête plus qu'une attention de principe très relative à ce que ces écrans représentent vraiment, une manière d'abstraction aux contours mal définis, de vue de l'esprit vraiment, un amalgame binaire dont les ramifications sont tous les jours plus nombreuses et nous sommes en quelques sorte de plus en plus en peine de les comprendre toutes. Je me souviens comme à mes débuts dans ce drôle de métier, j'étais fasciné de voir à quel point mes collègues d'alors ne semblaient pas percevoir combien l'univers dans lequel ils évoluaient était tout droit sorti de livres de science-fiction et comment leurs invectives nombreuses, contre la bécane, quand les choses n'allaient pas comme elles auraient dû, comment ces jurons les emmenaient dans ces territoires incertains du dialogue entre des êtres humains et leur propre construction et puis je suis devenu l'un d'eux, je ne m'arrête plus au débit sans fin des consoles de systèmes informatiques qui dégueulent du message dont très peu du contenu sert effectivement à quelque chose, on dit d'un système ou de sa console qu'ils sont "bavards". Cette réalité là pour peu qu'elle appartienne effectivement au réél (pourtant je sous assure il y a derrière tout cela des sommes trébuchantes folles dont les montants donnent sans mal le vertige) est à l'image de ces écrans de veille pour lesquels les ordinateurs personnels mettent les écrans au repos en construisant à toute allure des labyrinthes tubulaires dessinés en perspective à deux points de fuite irréprochable, opération vaine mais réalisée à une vitesse vertigineuse, spectacle pour fascinant qu'il puisse être si l'on veut bien y prêter un peu attention mais qui n'en est pas moins relégué à ces choses mille fois vues et qui sont produites pour cette seule raison qu'il ne coûte rien de les produire, c'est gratuit, mais je n'irai pas jusqu'à dire que cela ne prête pas à conséquence. Je me souviens des premiers ordinateurs personnels que j'ai vus aux Etat-Unis, j'étais médusé de voir que sur ces écrans-là des images pouvaient s'afficher ou même encore du texte, un texte qui ne fut pas un de ces vomis de machine, suite de signes pas tous signifiants et je me souviens de la première fois que je suis allé sur internet, c'était en 1995 et ce que j'y voyais me clouait: des photos de bonnes femmes à poil, là même où depuis des années et des années je n'avais vu que des lignes de code.


De nouveau l'appareil est posé tel quel sur une table et je déclenche advienne que pourra, guess and hope comme préconisait mon professeur de photographie, Bart Parker, et mince encore une photographie réussie, là aussi c'est à se demander si l'appareil n'est pas capable, de son propre fait de faire des photographies à l'image de ces économiseurs d'écran qui font du dessin en perspective à deux points de fuite sans le savoir, sortes de Messieurs Jourdains robotisés.

A la hâte je m'aperçois que j'avais laissé en arrière-plan la publication de mon article intitulé pompeusement "Premières coinsidérations à propos de la photographie numérique" sur le site du Portillon: tout ce que je peux écrire, sans arrêt!, à croire que je m'applique des objectifs de production et des cadences infernales et dans ce rythme soutenu, je doute fort que la qualité y gagne quoi que ce soit, et de me demander sérieusement, alors, pourquoi, je le fais?, j'ai le vertige, il est deux heures du matin (encore quatre heures et demi à tenir), je suis fatigué, je ne suis pas sur que ce soit le meilleur moment pour tenir ce genre de discours. Le vin est tiré, il faut le boire.

Je prends des notes à propos des photographies que j'ai déjà prises. 
Je photographie ces notes à propos des photographies que j'ai prises de mes notes que je prends en photographie, encore vingt-deux heures à tenir me dis-je en souriant, ce n'est donc pas sans fin au contraire de ce que j'écris en lettres majuscules soulignées trois fois. Je vais me relire, je crois. 
Entre temps je reçois un mail me remerciant d'avoir remercié, mail auquel je réponds par des remerciements (pas sur que je tienne les vingt-quatre heures à ce rythme-là) "Francis, donc vous me remerciez de vous avoir remercié, ce dont naturellement je vous remercie.
Vous allez me donner le vertige parce que je suis justement occupé à écrire à propos de choses qui vont en boucle comme cela, je vous donne un extrait, je n'ai pas relu, c'est littéralement ce que je suis en train d'écrire:
"... je me suis livré à cet exercice qui sans cesse me voit me prendre les pieds dans le tapis à écrire ou photographier que je suis en train d'écrire ou que je suis en train de photographier, d'ailleurs ce que je fais surtout c'est que j'écris que je photographie et je photographie que j'écris, à la réflexion pour photographier que je photographie il me faudrait un second appareil-photo, je n'ai pas pensé à me munir d'un autre appareil, suis-je distrait (pourtant je savais bien que j'allai finir par me lancer dans ce genre de boucles, je pars donc mal équipé en terrain récursif, mais à la réflexion n+1 pour photographier que je me photographie photographiant pour bien faire il faudrait donc n appareil-photo. A la rigueur je peux écrire que j'écris et écrire que je me décrit écrivant et ainsi de suite, mais quel intérêt?, on a tous compris ce que je voulais dire."
Amicalement
Phil" 
Je fais une vraie pause dans tout cela, un peu édifié de tout ce
que
cela a pû déclencher de mots mis bout à bout et je me dis qu'en soi
cela, le brouillon de ce que je prépare pour l'Adam Project, pourrait
bien être aussi le bloc-notes de cette nuit, et me connectant effectivement
au site duquel j'envoie les données du bloc-notes tous les soirs,
je
songe naturellement à cet éparpillement de soi que tout cela représente,
de ce qui se note à même le clavier dans un fichier txt et qui ensuite,
d'une part rejoint le tiroir du bloc-notes dans le sous dossier 2003,
tiroir lui même situé à l'emplacement c/Phil/Textes/bloc-notes/2003/
et puis en passant par un serveur dont je crois savoir qu'il est physiquement
situé aux Etat-Unis, je finis par "publier" cela à l'espace http://www.desordre.net/blog/blog.php3
dans cet état de brouillon dans l'idée qu'il finira ensuite également
sur le site de l'Adam Project. Cette dispersion ne me dit rien qui
vaille
mais je suis également impuissant à l'endiguer.

Ce faisant, je fais comme à mon habitude, l'appareil tenu à bout de bras en prenant bien garde de regarder dans le fond de l'objectif et non l'écran LCD viseur de mon appareil dans lequel je peux voir mon visage, pour que le regard soit plus direct, et effet sans doute de la fatigue, je me dis que rien ne m'oblige en somme à faire comme d'habitude, je tente donc une vue rapprochée, après tout ce que j'ambitionne est une photographie de la fatigue et non un autoportrait. 
Je saute d'une idée à l'autre, je reviens donc à l'éparpillement, je compose le bloc-notes de cette nuit. Du serveur de Blogger.com 
... à http://www.desordre.net/blog/blog.php3 
Je profite de la pause pour faire un peu de courrier, et tant qu'à faire, autant répondre aux mails qui m'amusent ou qu'ils m'amusent d'écrire, et en tête de ce groupe là l'ami Lièvre de Mars:
En réponse à Lldm :
>Tiens je ne sais pas ce qui m'a pris cette nuit vers minuit
>(peut-être l'absence de photographie de minuit ponctuelle)
>mais je viens de commencer une journée Adam, depuis que
>j'ai commencé, je noircis des feuillets et des feuillets
>de toutes sortes de fadaises que je ressaisis le tout
>au clavier que je reprends en photo à l'écran et que je
>commente et ensuite je prends des photos de ces commentaires,
>bref je n'en finis pas, et vous écrivant tout ceci je
>m'aperçois qu'il va falloir que je le prenne en photo et
>que je le commente, ce que je serai ensuite obligé de
>prendre en photo et de commenter à nouveau, ma manie
>du surplace en somme.
>
>
>Amicalement
>
>Phil
>
>> L. 
Et puis je m'amuse aussi du mail que Gisèle m'a envoyé à propos de cette journée un peu différente des autres dans la chronique de "la Vie", deuis le temps que je me disais que sans doute il faudrait aussi un peu parler de sexe, si tant est que je voulais que cette chronique fût vaguement complète. 
Je suis de plus en plus fatigué, pour tromper l'ennui et la fatigue je vais faire quelques photographies de la fenêtre. Je ne sais pas trop quoi penser de l'architecture de cet immeuble dans lequel nous travaillons, c'est une architecture dont il n'y pas grand chose à dire, toutes les semaines je fais des photos de cet immeuble, m'efforçant de trouver des variations à ce même thème improbable, parfois la météorologie m'aide, il neige et il suffit de prendre la même photographie que d'autres jours et la neige se charge de faire le reste. En fait c'est une architecture très médiocre mais j'ai pourtant plaisir à en faire des photographies même répétitives, cela m'inspire en quelque sorte, je ne crois pas que la cathédrale de Chartres par exemple m'inspirerait aussi bien, pour ce qui est de faire des photographies s'entend, pour ce qui est d'y prier, peut-être pas mais de m'émerveiller du travail d'orfèvre des autres hommes, je préfère tout de même faire quelques pas dans les nefs de nos plus belles cathédrales. Je me souviens en mai 1995, à l'occasion du mai de la photo à Reims, j'étais allé visiter la cathédrale de Reims très tôt le matin, j'étais seul dans cette immense cathédrale, je mesurais bien le peu de chose que j'étais et c'était là une pensée bien agréable, reposante en somme. Comparablement lorsque je me dégourdis les jambes au milieu de la nuit dans l'imeuble de mon travail désert toute la nuit, ruche de jour, je ne suis pas apaisé du tout, mais au contraire inquiet de toute cette vie qui est absente. Bref je ne sais plus ce que je dis, comparer, même de très loin la cathédrale de Reims avec l'immeuble impersonnel de mon travail en pleine ville nouvelle, non là je crois que je débloque à fond. Pas sûr que vous puissiez les distinguer sur cette photographie, mais un des sous-toits de l'immeuble est hérissé de quelques paraboles de réception par satellite, je ne suis pas un expert en réseau, loin s'en faut, mais il n'est pas exclu que quelques unes des données que j'ai déjà inscrites de cette journée au bloc-notes ont été acheminées par les chemins invisibles et aériens qui émanent de ces paraboles, les données, les miennes, sont bien entendu une goutte d'eau dans l'océan d'informations qui transitent invisiblement, ondes qui remplissent à craquer l'air des rues de nos villes et que nous traversons, et qui nous traversent, sans que cela nous arrête au propre comme au figuré. 
La relève est dans une heure, dans une heure je vais pouvoir débrancher ce cordon ethernet de mon ordinteur portable c'est de ce cable que sont parties (et arrivées pour certaines d'entre elles) toutes les données, quantité véritablement négligeable en regard du réseau de mon employeur, qui s'accumulent depuis minuit, mais j'ai beau palper ce cable, je ne sens rien pas même un filet, absence de pouls donc qui serait alarmante si le témoin lumineux ne m'indiquait pas que, non, tout fonctionne comme cela doit, on ne sent rien c'est tout, c'est immatériel et rejoindre un monde meilleur, semer par exemple quelques oeufs de chocolat dans le jardin pour les enfants, avec un jour de retard, il va bien falloir que ces enfants là s'habituent au fait que leur père est au travail quand les autres ne travaillent pas, et qu'en quelque sorte ce père là ne fait jamais rien tout à fait comme les autres. Pas un cadeau.
File/save/close/start/shutdown/poweroff.
posted by Philippe De Jonckheere at 5:02 AM
A Noisy-le-Grand rejoindre l'autoroute A4 en direction de Paris. Qui m'indique le chemin le plus surement, la Lune dans son dernier quart ou la pléthore de panneaux indicateurs? J'ai beau connaître cette route comme si je l'avais pavée moi-même, je continue de lire les panneaux. Au cinéma à l'étranger, je fais de même en lisant les sous-titres de films français, ce qui est tout à fait affligeant quand on sait qu'au Portugal, en 1986, je pense avoir lu tous les sous-titres d'un film Rendez-vous d'André Téchiné en portugais, langue dont j'ignore tout jusqu'aux règles de la prononciation, qu'en serait-il d'un film sous-titré en chinois?  Au pont de Nogent-sur-Marne, prendre l'autoroute A86 en direction de Bobigny  A Bobigny rester sur l'autoroute A86 en direction de Saint-Denis  A Saint-Denis, rester sur l'autoroute A86 en direction de Nanterre  Prendre l'autoroute A15 en direction de Cergy-Pontoise  A la station-service de Cergy-Pontoise, comme un lundi matin sur deux, je m'arrête, en sortant du travail de nuit, d'une part pour soulager ma vessie de toute cette eau minérale bue tout le long de la nuit, contempler ce faisant, du talus, le lever du soleil, déjà entraperçu du pont d'Argenteuil, puis aller boire un café au gobelet à la station-service.  La station-service de Cergy-Pontoise est d'une crasse infnie et ses gérants ne s'en inquiètent pas plus que cela, ils n'ont pas de coucurence proche, tous le savent ici, qui doivent s'arrêter malgré tout, les uns pour faire le plein, les autres pour faire la vidange de leur vessie et pour beaucoup de prendre un café et même un petit déjeuner, debout en lisant le journal, certains même y passer la nuit dans leurs camions. Plusieurs fois il m'est arrivé de discuter un peu avec un des pompistes, de la station, un type de mon âge je pense, et nous avions engagé la conversation parce que je me réjouissais toujours le soir de faire le plein quand il était de service parce qu'il passait d'excellents disques de jazz sur sa radio, lesquels étaient retransmis sur toute la piste, et comme j'allai pour payer, je me prêtai volontiers au jeu du blind test, et donc discutant avec ce pompiste, je lui avais fait plusieurs fois la remarque que son gérant laissait vraiment la station à vau-l'eau, il m'avait dit que oui il savait d'ailleurs il avait honte de travailler ici, je ne le vois plus depuis quelques temps ce que je regrette du point de vue de la musique, son remplaçant se contente de mettre la radio, mais ce qui me réjouit, pensant que peut-être il a trouvé un emploi qui ne lui fasse pas honte.  En pissant derrière le talus, je contemple les trajectoires rectilignes des avions qui peuplent le ciel de bon matin. Enfant j'étais fasciné de tout ce que la ville et ses transports généraient de réseau et l'organisation folle qui régissait tous ces déplacements simultanés de personnes, avions, trains, camions et voitures mais aussi les bâteaux sur les mers, je comprenais avec difficulté que nulle entité humaine puisse surperviser raisonnablement cet écheveau débridé, que personne, vraiment personne n'avait la puissance intellectuelle suffisante pour calculer tout cela, même dans les grandes lignes. Il m'arrivait parfois de demander à mon père, ingénieur dans le transport aérien quels étaient les horaires de tel ou tel vol de sa compagnie en provenance de Singapour ou de Los Angeles et de concocter un intinéraire imaginaire d'une personne se rendant en taxi depuis son domicile dans la banlieue de Los Angeles donc, à l'aéroport, attérissant à Paris CDG à 08H45, une demi heure plus tard cette personne s'engouffrait dans le RER ou dans un taxi et arrivait gare de Lyon à 10 heures, attendait une paire d'heures puis prenait le train en direction de Marseille en passant par Clermont-Ferrand et de descendre à Villefort, en Lozère, vers vingt heures quel trajet parcouru par cette personne! de même, j'ai un jour pris un taxi pour me rendre de l'appartement de mon ami Ollie dans le centre de Dublin à l'aéroport, pour prendre l'avion de Londres, de l'aéroport de Gatwick à Londres, j'ai pris le métro jusqu'à la gare de Waterloo où j'ai pris un train pour Portsmouth, et de Portsmouth, le lendemain, je prenais le ferry pour Le Havre et du Havre en voiture je suis descendu dans les Cévennes, en passant par Paris, arrivé au milieu de la nuit, je fus accueilli par les cigales, et je me suis dit que vraiment j'avais accompli là un drôle de périple en deux jours. Enfant j'avais raison de croire que de tels déplacements ne sont pas régis par l'homme enfant j'osais pousser le raisonnement que la supervision de ce réseau complexe, infini, devait échoir à Dieu, lui-même, tout simplement mais bien plutôt par ses machines à calculer, les ordinateurs, mais aujourd'hui pensant à ce qui est mis en oeuvre informatiquement pour fédérer ce désordre en mouvement, je suis pareillement pris de vertige à l'idée de la complexité de tout ceci. Et regardant les trainées de condensation d'un avion, je pense toujours que dans cet avion par quelque miracle des personnes se rendent d'un lieu à un autre et combien sont-ils dans cet avion à envisager ne serait-ce que la partie informatique de ce miracle. Et ce sont toutes ces réflexions que je me suis tenues tout en pissant devant le soleil levant, le temps d'uriner en somme. Je suis ébahi de la somme de mots qu'il m'a fallu pour expliquer ces pensées simples.  Tous ces trajets entre Noisy-le-Grand, la région parisienne en général, et Puiseux-en-Bray se ressemblent et paraissent se fondre en un seul et même trajet qui dure assez longtemps pour contenir en lui toutes les anecdotes, les faits curieux, les accidents, les pensées et les rêveries, les cassettes et les émissions de radio écoutées en conduisant, les arrêts en bord de route, le plus souvent pour pisser, aussi souvent pour prendre le frais et lutter plus efficacement contre la fatigue et le désir de sommeil qui me gagnaient, d'autres fois encore pour prendre des photos ou encore des notes sur toutes sortes de papier que je pouvais trouver à bord de la voiture, une fois même ne trouvant rien qui puisse faire l'affaire dans la voiture, j'avais allumé l'ordinateur portable du travail et j'avais ouvert et enregistré un petit fichier de bloc-notes, dans lequel j'avais consigné quelques détails auxquels j'avas soudain repensé et dont je savais que si je ne les notais pas, jamais, ils ne seraient souvenus, le contenu de ce fichier .txt est d'ailleurs devenu la matière d'un bloc-notes, alors est-ce étonnant que depuis cinq ans que nous vivons à Puiseux-en-Bray et queje fais deux fois par semaine ce trajet qui me sépare de Noisy-le-Grand, est-ce étonnant donc, si ce trajet me paraît de plus en plus long tant ma mémoire s'acharne inexorablement à me faire revivre en pensées toutes celles justement que j'ai pû tenir en conduisant lors de ce trajet. Et faisant le tri dans toutes ces photographies prises ce matin, je m'aperçois comment les commentaires que je pourrais en faire seraient déjà écrits parmi toutes les notes que j'ai déjà pû écrire à propos de ce trajet. Dont acte.  Ce matin plutôt qu'un autre, il faisait bon rentrer. Bon de boire un café à la station essence, de parcourir les titres des journaux par dessus l'épaule du voisin (de noter, amusé plutôt qu'amer, décidément que de relachement!, que l'omniprésence du gouvernement en représentation remplit les pages jusqu'à recouvrir la disparation de Maurice Pialat, dont la presse populaire semble surtout se faire l'écho du mauvais caractère, moins de l'oeuvre), sur la piste de la station-service des camions garés alignés comme on serre les briques, sombres qui se détachent sur un ciel délavé, bon de reprendre le volant, l'esprit rafraîchi, bon de s'arrêter à nouveau en bord de champ, souffler de nouveau, mettre son nez au vent de plaine, de constater les progrès timides de l'aube bleue, bon d'arriver à la maison, de croiser les enfants sur le "chemin de l'école", bon de s'endormir comme une baleine qui regagne le fond de la mer, bon de se réveiller avec le courier du jour, l'ami Christian me régale d'une galette de Charlie Haden avec Gonzales Rubalcaba. (13 janvier 2003)  Photographier la une d'un journal, on pourra aller jusqu'à engager les services d'un otage, figurant habituellement parfait pour la photographie de la une d'un journal, est-ce la une du journal ou la mine lessivée de l'otage qui fait foi? L'impression tout de même de dater ma journée plus surement que en indiquant l'heure et la date de chaque photographie.(extrait de la Cible)  Après le travail de nuit sur la route du retour la halte habituelle dans la station essence de Cergy-Pontoise, pas tant évidemment pour reposer la monture, que pour secouer le cavalier avec un café. C'est lundi matin, il est sept heures du matin. Tout le monde est levé depuis tôt ce matin, les traits sont tirés, nous ne sommes que des hommes et nous sommes aglutinés autour de deux tables hautes à remuer nos agitateurs de café en plastique, certains parmi nous se sont achetés de ces croissants sous vide, pour d'autres c'est cigarette, pour d'autres encore le journal, un cammnioneur a encore une serviette éponge autour du cou, il vient de prendre sa douche, a remis la clef au jeune gars derrière le comptooir et croque maintenant de belles dents dans un épais sandwhich partiellement extrait de son emballage plastique. Et je me dis que ces hommes-là sont pour la plupart aimés par des femmes. Mais qu'est-ce qu'elles nous trouvent les femmes, à lui par exemple qui mastique bruyamment son croissant, il a des miettes tout autour de la bouche. Et à lui dont la cigarette brûle les bouts de doigts jaunis par les petites soeurs de cette cancerette, lui dont la cravate de représentant de commerce est à chier vraiment, et lui qui est chauve et qui lit le Parisien, et ce gros type moustachu qui lui lit l'Equipe d'un air instruit et qui fait ses remarques sur le fait qu'il faille ou non garder l'entraineur après cette débacle, il parle à un type qui est tout maigrichon, qui aimerait bien ne pas être d'accord mais qui n'arrive jamais à en placer une, lui qui a encore de la mousse à raser dans les oreilles, lui qui tousse sans arrêt, une toux matinale grasse et dont le teint cireux fait tout de même peine à voir. Ca sent le café, les cigarettes et l'aftershave, ça sent l'homme aussi, lui il ne doit pas se laver tous les jours et même un lundi matin, il n'est pas très propre. Et lui qui a travaillé aussi de nuit et la fatique de lui arracher des baillements qui découvrent des dents grises. Vraiment qu'est-ce qu'elles peuvent nous trouver les femmes, elles ne peuvent tout de même pas aimer cette odeur, ces cheveux gras desquels il neige, ces auréoles de sueur sous les bras, elles ne peuvent tout de même pas aimer cela, ces ventres rebondis de mecs qui regardent le rugby à la téloche en rotant des bibines, ces ongles rongés jusqu'au sang, ces haleines chargées dès le bon matin, ces bouches pâteuses, tout de même elles ne peuvent pas avoir envie d'embrasser des types pareils, les femmes, de recevoir les étreintes de rustres, vraiment qu'est-ce qu'elles nous trouvent les femmes? Et j'en suis là de mes réflexions de bon matin, un lundi matin à la station-service quand je me dis que tous ces hommes autour de leurs insipides cafés de distributeurs, sont mes semblables, que pour cette raison je les aime, je les aime comme mes semblables, je me dis que je devine leurs cuisses poilues, leurs ventres, leurs torses avachis, leurs bras maigres ou au contraire adipeux, je ne peux m'empêcher de les aimer. Mais les femmes comment font-elles?
J'arrive tandis qu'il fait encore nuit, le jardin est sombre qui bruisse sous une pluie sans vent. Je te fais un café, pas un bon café, du déca, du lyophilisé, je mets deux sucrettes, je ne sais pas comment tu fais pour te réjouir de boire un truc pareil le matin. Je monte, la fraîcheur matinale est partout dans la chambre, sous la couette tu es brulante et douce, tes seins sont dans mes mains, tes fesses contre mon ventre. Et toi qu'est-ce que tu me trouves, à moi qui aies un gros ventre, des cheveux gras, mauvaise haleine et qui ne sent pas bon la fatigue de la nuit, la sueur aussi un peu et qui tremble, qui s'endort tout de suite contre toi et qui surement doit ronfler, qu'est-ce que tu peux bien me trouver? (2 décembre 2002)  A la station-service de Cergy-Pontoise, un appareil à rouleaux pour laver les voitures est un nouvel oxymore, comment peut-on rêver de laver une voiture ou quoi que ce soit d'autre dans un endroit aussi crasseux? D'ailleurs des voitures qu'on lavait dans cette station, je n'en ai jamais vue une seule. Ce que j'ai vu en revanche c'était l'écran de contrôle de cette énorme machoire aux gencives de baleine débiter des messages vides de sens "Entrez votre code" ou "Bonjour" et de me faire la réflexion que nul ne lit vraiment de tels messages, nul n'y prête attention, ces messages sont programmés à l'affichage et ils l'ont été uniquement parce que cela ne coûte rien de le faire, au même titre que les labyrinthes tubulaires à deux point de fuite construits à toute berzingue par l'ordinateur qui repose ainsi son écran. De même le 4 novembre dernier: "Tandis que je conduis pour aller au travail, je me réjouis qu'un de ces panneaux numériques habituellement destinés à relèguer des informations à la précision aussi maniaque qu'inutile de l'autoroute A4 jusqu'à l'autotoute A86, comptez six minutes, et non cinq sur ces panneaux donc, je me réjouis de voir que l'un d'eux est resté en carafe depuis la semaine dernière qui met en garde contre un danger qui n'a plus cours: "Vent violent". Poésie involontaire, aussi, dans l'épithète qui décrit si bien le vent. Dans l'absurdité de la circulation dense, je pense au "vent du dehors" de Bataille."  Après Cergy-Pontoise, prendre la nationale 14 en direction de Rouen. En prenant de l'essence au supermarché de Gisors, sur le chemin du travail, le ciel bas se prête admirablement à des réflexions pas très réjouissantes. Le parking de ce supermarché fait grise mine, les troènes qui le bordent sont tous atteints de lèpre, une ordure de papiers gras et d'emballages dépecés jonche le sol et les taillis, les graffittis étouffent les murs, tout est l'abandon et les indications de volume et de somme à payer, même lumineuses, peinent à se rendre lisibles sous l'épaisse couche de crasse qui couvre les pompes. La guérite de la caisse a été refaite il y a un an à peine, la précédente avaient des allures de bidonville, la nouvelle est pareillement promise à la jachère. C'est ici que je prends mon essence, non que je me plaise à y faire la queue qui y est souvent longue, mais c'est ici que l'essence est la moins chère. Et aujourd'hui plus qu'un autre jour je me fais cette réflexion qu'habituellement, je ne regarde pas ce que j'ai sous les yeux, l'abandon à la saleté de cette pompe annexe, je dois surement détourner le regard, comme nous apprenons à le faire de la misère, de celle qui est à notre seuil et qui dérange notre confort douillet. Nombreux sont ces espaces de la ville qui sont régulièrement sacagés et pour lesquels on se plait souvent à souligner que ceux-là même qui les ont endommagés, souvent en les rendant inutilisables à tous, ne feraient pas de même chez eux. "Quand on voit ce qu'on voit et qu'on entend ce qu'on entend on a raison de penser ce qu'on pense". Dans le cas du parking du supermarché de Gisors, c'est la gérance même du supermarché qui est assez vandale pour nous infliger le spectacle désolé de ce parking en friche. D'ailleurs en y pensant bien ces espaces de vie intermédiaire, là où nul ne pourrait dire qu'il a vécu quoi que ce soit de notable, moments de la vie que nous oublions au moment même où ils se produisent, descendre de la voiture, prendre un chariot, faire ses courses, vider les courses dans le coffre, rapporter le chariot, démarrer et repartir chez soi, tant de tâches accomplies dans la précipitation de vouloir s'en échapper au plus vite, ces espaces de vie, où la vie n'est pas donc, se sont dégradés sans que nous nous en soyons aperçus. Cette dégradation fut lente. Lentement, nous avons appris à ne plus voir cette laideur repoussante. La course au profit veut surement cela. Elle nous habitue au fait que le maintien des prix et de la qualité des marchandises se fait au prix d'une négligence accrue de ce qui lui est périphérique. Au même titre que dans la ville nouvelle où je travaille, je vois des facades de sociétés, certaines notables, dans ce qu'elles ont pignon sur rue et que leurs noms vous diraient toutes quelque chose, certaines de leurs façades, donc, portent encore en janvier 2003 les stygmates hérités de la tempête de décembre 1999. L'intensité du commerce est telle que nul n'a le temps de réparer la devanture, nous continuons à vous servir pendant les travaux. Nous avons appris à ne plus voir ces carreaux brisés, ces bâches devenues fort sales qui cachent la misère vraiment, nous ne les voyons plus et finalement n'ouvrons plus les yeux qu'arrivés de retour dans notre cocon, notre maison, hâvre de proreté et d'ordre. Sur le chemin du travail, je ne vois plus la périphérie de Gisors sur laquelle l'implantation sauvage de hangars et de supermarchés égrenne de ces structures à charpente métalique qui sont autant de verrues dans le paysage. Je ne vois plus en haut de la montée sur l'aire de repos où souvent est stationnée une cammionette de prostituée, des ordures et des ordures qui débordent de la seule et modique poubelle prévue pour receuillir seulement les papiers gras d'une famille qui se serait arrêtée là pour une courte halte. Plus loin je ne vois plus le village-rue que tous traversent à pleine vitesse et dont les murs des maisons qui bordent le route portent la saleté de la route jusqu'à hauteur d'homme. Je ne vois pas non plus la chaussée défoncée au rond-point, plus loin, au retour du travail de nuit c'est pourtant là que je m'arrête à chaque fois pour couper la route au sommeil. Et quand je traverse Cergy, sur l'autoroute, je ne vois plus ces immeubles mal conçus, mal dessinés, mal construits, ces quartiers qui n'en sont pas, tout juste une succession de rond-points, en s'approchant encore de Paris, les voies se font plus larges, je ne vois pas d'avantage les rambardes crasseuses, autour de Paris les tunnels noircis au gaz d'échappement, je ne les vois plus, arrivant à Noisy-le-Grand, je ne vois pas davantage l'immeuble de Bofill totalitaire dans la bruine, sale surtout, et dont on a le sentiment qu'il se delitte surement de partout. Les trottoirs qui le jouxtent n'ont pas été bitumés jusqu'au bout. Là les graffittis crient plus fort. En arrivant au travail j'apprends que les réseaux du monde entier essuient le feu d'une attaque virale. Ce n'est pas encore cette semaine que la façade sera refaite. Comme je ne la vois plus, je ne vais pas m'en plaindre.
(26 janvier 2003) Ces lignes extraites d'Espèces d'espaces de Georges Perec: "Cela n'aurait évidemment aucun sens s'il en était autrement. Tout a été étudié, tout a été calculé , il n'est pas question de se tromper, on ne connait pas de cas où il ait été décelé une erreur, fût-elle de quelques centimètres, ou même de quelques millimètres.
Pourtant je ressens toujours quelque chose qui ressemble à de l'émerveillement quand je songe à la recontre des ouvriers français et des ouvriers italiens au milieu du tunnel du Mont Cenis."
Et quand je conduisais ce matin sur l'autoroute et ses tunnels déserts, j'entendais l'écho de cette voix qui ne pouvait pas être la mienne tellement elle me parvenait de loin, comme de l'autre tronçon d'un tunnel qui ne serait pas encore percé de part en part et dont justement de grossières erreurs de calcul et d'appréciation auraient conduit à ce que les deux tronçons ne se joignent pas. (premier février 2003)  Vu aperçu mal vu sur le côté de la route en allant au travail cette fin d'après-midi, une voiture accidentée, de laquelle est sorti un homme qui se rendait surement à un mariage pour être habillé de façon aussi sote, une espèce de complet veston pied de poule, à moins que ce ne fût à un bal masqué, l'homme était de grande taille, éflanqué, décidément très emprunté dans son costume de témoin de mariage endimanché, il portait dans ses bras, retenus dans des mains osseuses et dûment gourmettées un épouvantable chiot, une sorte de chihuahua-à-sa-mémère-avec-un-ruban-entre-les-oreilles, vous n'êtes pas obligé de me croire mais ce chien-là portait effectivement un ruban rose sur le chef, ce qui d'ailleurs se détachait prodigieusement, en terme de couleurs, du pied de poule gris moyen, un gris donc à 18% de reflection, et qui habillait donc notre homme qui se donnait volontiers des airs de mafiosi de basses oeuvres en plein boulot. En soi cet homme était la rencontre fortuite et accidentelle de deux chansons de Tom Waits, une dans laquelle un quidam met le feu à la maison de sa femme parce que vraiment il ne supportait plus son chihuahua et cette autre chanson dans laquelle un autre quidam demande à un tiers: et tu sautes toujours par la fenêtre habillés de costumes coûteux? ( Are you still jumping out of windows in expensives suits ). J'ai bien pouffé, englué dans mon embouteillage rituel du tunnel précédant le pont de Joinville, embouteillage qui me fait d'autant plus pester, habituellement, que ma radio perd toute récpetion, pendant son interminable traversée. Mais cette fois le chihuahua enrubanné aidant, j'étais d'humeur plus badine, aussi je poussais un peu le volume de l'autoradio en question, ce qui me restitua à merveille cette version acousmatique de 4 minutes 33 de silence de John Cage (je me souviens comme aux Arts Décos avec quelques copains quand on s'appelaient c'était une de nos blagues préférées de se dire: "attends je vais baisser un peu la musique parce que je t'entends mal. Pourquoi qu'est-ce que tu écoutes? John Cage: "4 minnutes 33 de silence!") version dans laquelle on entend du souffle très amplifié ( oui pendant 4'33, comme l'authentifie le compteur horaire du lecteur de CD). Le souffle était accentué encore par le grondement de tous ces moteurs cloitrés dans le tunnel. Aux sortires de celui-ci la radio s'est remise à recevoir, une note une seule et je reconnus, assez fier de moi ( c'est pourtant pas difficile, mais voyez vous en voiture, seul dans un embouteillage, toutes les vanités ne prêtent pas à conséquence ), le début de Naima de John Coltrane. C'est assez curieux, comme de retrouver dans un livre, dont j'entrepends la relecture, un signet qui me redonne à voir les conditions de sa précédente lecture: j'ai lu Pinget pour la première fois dans les Cévennes en novembre 1992, c'était Quelqu'un, cette lecture, dans toute sa tension, m'a retenu de l'ennui sans cesse allongé après mon inutile opération du dos. De même lorsque j'écoute certains disques à la maison, je revois souvent comme en songe les paysages d'autoroutes de banlieue sacagée et saturée, en hiver, dans la grisaille, pour les avoir déjà entendus sur mon autoradio en allant ou en rentrant du travail.  Bifurquer ensuite vers Dieppe et Gisors. Le matin de bonne heure, toujours dans cette lutte inégale entre le sommeil envahissant et le conducteur dans la lune qui traverse les grandes plaines du Vexin, résistant tant mal que bien à la tentation de tout abandonner, je décide de m'arrêter là où je ne m'arrête jamais, là où d'habitude je n'ai même pas un regard pour les alentours apparemment condamnés au desert sans accident, au beau milieu d'une de ces étendues agricoles sans vie, à la faveur d'un chemin de terre qui oblique depuis la route. L'air est un peu mobile, l'endroit désert, il fait humide, je me suis éloigné de la route, une centaine de mètres, du coup les voitures qui filaient sur la longue ligne droite glissent sans le vacarme coutumier telles des navettes d'un autre temps. Au loin les nuages gorgés d'eau se fondent les uns dans les autres, toutes grisailles confondues, la lumière grise de l'aube pluvieuse est incertaine, la nuit retomberait derrière cette aube baclée que nul ne trouverait à redire. Au delà de Gisors, dans la vallée de l'Epte, je vois que les nuages sont au plus bas recouvrant tout d'un crachin qui ne tardera pas à m'envelopper, si je m'éternise ici, et rien ne m'en empêche vraiment. Ce paysage de plaine offre décidément le spectacle d'une grande monotonie. Avec l'approche des nuages lestés de pluie, le vent se lève sans grande conviction, je ferme les yeux et je me vois soudain en pleine mer (lors de mes incessants va et vients entre Portsmouth et le Havre), curieux quand même cette sensation marine au beau milieu de la plaine, de la terre, la fatigue rend ivre. Et le soir, je relis les notes des jours précédents de ce bloc-notes et je me morfonds de tant de médiocrité: que tout ceci est mal écrit, sans relief, l'image même de la plaine pluvieuse, il faudrait rayer tout cela d'un trait, gommer tous les laborieux reliefs et faire table rase, donner à entendre le silence de ce dimanche matin déchiré de temps en temps par le passage épisodique de voitures filantes chuintant sur l'asphalte humide. Le silence demande cependant un courage que je n'ai pas, que je n'aurais jamais: je suis cet agité sempiternel qui tourne et retourne la tête aux quatre coins de l'oreiller à la recherche d'une fraîcheur toujours plus évasive, je remonte dans mon automobile et fais le bout de chemin restant en baillant et en braillant à tue-tête "Baby you can drive my car" pour me tenir éveillé.
Je viens de retrouver le petit fichier 16062002.txt écrit sur le bord de la route sur l'ordinateur portable du travail, précisément à cet endroit: Et puis ce matin, à l'aube, en rentrant très prudemment, luttant contre l'invasion du sommeil au volant, je me suis arrêté de nombreuses fois sur le côté, en marge de la route, une faible ondée mouillait les blés blondissants en silence.  Contes et Légendes de Syldavie de Pascal Comelade.  Photographie des plaines du Vexin dans la lumière du matin, l'appareil est resté réglé comme pour la photographie précédente c'est à dire en position macro, m'apercevant de mon erreur, j'ai eu le temps de régler la mise au point, au contraire sur l'infini, ce qui a donné une photographie certes réussie pour ce qui est de la mise au point mais qui n'a évidemment pas les qualités de cette celle-ci, j'ai donc gardé la photographie floue et supprimé celle qui était nette.
posted by Philippe De Jonckheere at 5:02 AM
 Dimanche en fin d'après-midi, ça y est, je repars à la maison. Je quitte François, nous nous embrassons, d'être à ses côtés me fait toujours tellement de bien. La route est belle, le soleil rasant, les plaines ondulées de la Champagne pouilleuse ne me font plus peur, la route est inondée de lumière, je ne suis pas pressé, quand j'arriverai les enfants seront couchés, j'irai les embrasser et leur caresser les cheveux, les recouvrir aussi. Je prendrai Anne dans mes bras, et je pense même que j'aimerai décrire plus tard dans ces lignes cette étreinte, que j'aimerais aussi parvenir à décrire ces paysages déserts traversés comme par une balafre par la Nationale 4. La nuit tombe et mes pensées ne s'assombrissent pas avec les collines, j'aime les voyages en voiture de nuit. Les alentours de Paris sont difficiles à négocier, une épaisse confiture de circulation, je passe littéralement sous les fenêtres du travail, je m'arrêterai presque prendre un café, mais tout de même la hâte de revoir Anne est là, alors à bout d'efforts de patience de tant d'embouteillages, je finis par rejoindre l'autoroute de Cergy-Pontoise et à plus vive allure maintenant je me dirige vers les plaines du Vexin. Au rond-point du Branchu, une camionette me passe sous le nez et manque de peu de sortir de la route, mais se rattrape in extremis, je me dis ouf, il s'est bien repris. Et puis je la suis et je m'aperçois tout de suite que son conducteur doit être ivre, il fait des embardées en dépit d'une route rectiligne, zig-zague sans cesse, flirte tantôt avec le fossé tantôt avec les voitures d'en face, il roule à tombeau ouvert, je fais des appels de phare, les voitures, nombreuses dans l'autre sens, celui des retours de fins de semaine à la campagne, dans le sens Porvince-Paris, comme on dit à la radio, les voitures en contre-sens donc, se serrent le plus possible sur leur droite, l'une d'elle est accrochée, mais la camionette n'en a cure qui poursuit son chemin à toute berzingue, je suis désemparé, je ne peux rien faire, je le suis péniblement, ma petite Peugeot diesel poussive fait de son mieux. La camionette commet des embardées de plus en plus spectaculaires, c'est certain, elle va finir par tamponner une voiture dans l'autre sens, c'est une très longue ligne droite qui sépare le Branchu de Gisors, dans l'autre sens, une file ininterrompue de phares, et la camionette continue de filer comme si elle choisissait sa victime, car je le sais elle va finir par tuer quelqu'un dans l'autre sens, le genre de face à face dont la presse locale se plait toujours à dresser des bilans ordonnés en nombre de pères et de mères de famille et d'enfants. Je cherche une solution, plusieurs fois en douze kilomètres de cette interminable ligne droite, je me dis que ça y est, mais non la camionette redresse sa trajectoire mortelle au dernier moment, c'est affreux, je mords nerveusement mon col roulé, et je réfléchis, je réflechis de toutes mes forces, qu'est-ce que je peux faire?, les appels de phares sont lettres mortes, m'arrêter à une borne et appeler au secours, non, nous allons arriver dans cinq kilomètres à Gisors, je ne crois pas que la gendarmerie aurait le temps de faire quoi que ce soit, je ne vois qu'une seule solution, je le suis, au rond-point de Gisors, il sera obligé de s'arrêter, je sors de la voiture et je saute sur le conducteur, je lui prends ses clefs et je les jette dans le champ d'à côté, le plus loin que je puisse. Je ne vois rien d'autre à faire. Dans la descente qui arrive sur Gisors, la camionette va être ralentie par une voiture qui descend prudemment, je me dis que nous sommes sauvés que je l'aurais au rond-point, la camionette freine et tout d'un coup perd le contrôle et va se jeter sur une voiture qui remonte dans l'autre sens, c'est un choc terrible, un fracas épouvantable, le mélange du verre cassé, de l'acier contre l'acier et aussi du plastic qui casse, c'est ce bruit là. C'est étrange, parce que pour une seconde je me sens libéré: c'est arrivé, il n'y a plus rien à faire. Je freine. Je fais arrêter la voiture qui me suit, lui dit de faire de même avec les suivantes. Je cours à la voiture accidentée, celle percutée par la camionette, cette voiture n'a plus forme de voiture. Dedans il y a un homme inerte, le moteur de sa voiture sur les genoux, le pare-brise en travers de la gorge, je lui prends le poignet, je ne trouve aucun pouls, je cherche le pouls à la pomme d'Adam, je ne trouve rien, je m'arrête, je ne suis pas médecin, je ne sais pas quoi faire, je relâche le poignet de cet homme inerte, d'autres conducteurs sont sur les lieux et me demandent s'il est mort je leur dis de se taire, je sais que l'ouie est le dernier sens en éveil dans l'agonie, avec de la chance les secours arriveront à temps. Pour lui, je ne sais pas quoi faire et je me dis que l'autre, celui qui roulait comme un fou, lui est sans doute blessé, je vais voir, il est sonné, mais il n'a rien, apparemment rien, il est saoul comme un Polonais, l'haleine fétide et le regard vitreux. Je demande aux gens aux alentours de ne pas le quitter d'une semelle, les secours arrivent, ils se jettent sur l'homme encastré dans sa voiture comme parfois les vieux murs de pierre le sont par la végétation, c'est pourtant pas le moment de faire des images, mais c'est celle qui me vient à l'esprit, un pompier soulève le toit de tôle, dégage la poitrine et entamme un massage cardiaque, est-ce qu'il y a de l'espoir?, je voudrais y croire. J'aide un autre pompier à porter secours à celui qui n'a rien, mais il n'a rien, le pompier s'en occupe parce qu'il a deviné que c'était lui l'assassin, mais les assassins sont des hommes, je suis d'accord avec le pompier, il faut s'en occuper, pendant que le pompier infirmier l'ausculte, j'ai posé ma main sur son épaule, c'est l'épaule d'un homme, et je me dis qu'il a des épaules comme celles de mon ami François, je sais qu'il a tué, mais c'est l'épaule d'un homme, encouragé par le pompier, je lui parle, je lui demande si cela va, on s'en occupe mais il n'a rien, on l'embarque tout de même sur un brancard. Un médecin du Samu est arrivé, il se porte au secours de l'homme prisonnier de la tôle, rapidement, il ressort et fait signe aux infirmiers qui arrivent avec grand renfort de matériel de réanimation qu'il n'y a plus rien à faire, il demande un drap et recouvre le mort. Je m'effondre. Je n'ai rien pû faire. Un pompier vient me voir, je lui dis tout, la lotterie, les douze kilomètres d'à qui le tour, l'impuissance, on était presque à Gisors j'allai pouvoir faire quelque chose, il est trop tard maintenant. J'ai la tête qui tourne, les jambes en coton, on m'assoit, on prend ma tension, je suis inconsolable. Cet homme je n'ai pas pû le sauver et l'autre l'arrêter. Je vais m'évanouir, c'est toujours ce que je fais quand je refuse la réalité. On m'allonge dans un brancard, on prend mon nom, je parle de ma voiture plus haut, elle est restée ouverte avec le Mac de François à l'arrière, l'appareil-photo sur le siège, je donne la clef à un pompier, il va s'en occuper. Je suis conduit à l'hôpital. Aux urgences, je manque de me casser la gueule en sortant du camion des pompiers, on va chercher un fauteuil roulant (je ne suis pas le genre de personnes qu'on porte, on me roule). Aux urgences, je suis dans une salle, juste à côté de celle du chauffard qui fait du scandale maintenant, et qui demande à partir. On me donne un calmant, j'appele Anne qui se faisait un sang d'encre, pour la rassurer mais en pleurant tout du long, je ne crois pas que je la rassure beaucoup, je lui dis juste que je n'ai rien. C'est étonnant d'ailleurs parce que je n'ai rien mais je suis branché de partout à un moniteur de survie. Les calmants font effet, les infirmiers sont aux petits soins, ils sont ce que les hommes et les femmes peuvent être les uns pour les autres. A côté le chauffard éructe, il ne cesse de débrancher ses branchements divers au moniteur des fonctions vitales, tous nous nous taisons, nous pensons tous qu'il est tellement saoûl qu'il ne se rend pas compte de ce qu'il a fait. Le médecin du SAMU est de retour, il s'encquiert de comment je me sens. Je lui demande ce que j'aurais pû faire, il me dit, rien, le pauvre gosse est mort sur le coup. C'est fini, un gendarme vient enregistrer ma déposition, il écrit, pour moi, à la première personne du singulier, ses phrases sont précises et brèves, rien à voir avec les miennes, je signe. C'est arrivé précisément à cet endroit, le 23 mars 2003, là où le camion va croiser, sans encombre, cette voiture venant de Gisors.  L'exemple même d'un projet inabouti: depuis le début de l'année je photographie ce champ, à chaque fois que je passe devant, et j'avais dans l'idée, commençant ce projet, au début de l'année donc, que je devrais photographier ce champ toute l'année, façon de saisir le passage du temps, et des saisons dans notre cas, sur ce champ. Nous déméageons mi-juillet et je pense pas que j'aurais le loisir de revenir régulièrement jusqu'ici pour photographier ce champ.  De fait nous déménageons mi-juillet et Anne et moi, dans nos discussions, prenons plaisir à ranger, mentalement, ce que nous laissons volontiers ici, derrière nous, et ce qu'au contraire nous regretterons. Nous laissons volontiers Puiseux-en-Bray à ses habitants qui votent massivement pour le Front National, peureux de l'étranger, et des étrangers naturellement, jusqu'au pathétique, envieux aussi dans leurs maisons cossues qui courbent vaillamment l'échine sous l'humidité hivernale, en revanche je regretterai beaucoup le bout de route entre Sérifontaine et Puiseux-en-Bray.  Le jardin le matin. Ce pin penche dangereusement comme beaucoup semblent le penser (notamment dans le village), je puis vous dire que depuis cinq ans je mesure l'angle de son inclinaison comme j'ai pû apprendre à le faire en étudiant le dessin en préparant le concours d'entrée aux Arts Décos, en inclinant un crayon à bout de bras et de reporter cette inclinaison sur le papier, je puis vous dire donc, que cet arbre certes n'a pas poussé droit mais que cette inclinaison est restée constante. Et pourtant je suis sur que le prochain propriétaire de cette maison aura à coeur de faire abattre. A cause du danger. Un peu comme certains maires de communes du sud de la France font abattre des rangées de tilleuls centenaires sur les bords des routes au prétexte que ceux-ci causent des accidents mortels de voiture: quelle mauvaise foi, ce sont les arbres immobiles qui sont accusés et les bolides énervés et mal conduits par des conducteurs énervés et qui se conduisent mal, qui jouent le rôle de la victime. Quel roi fit donner des coups de bâtons à la mer parce qu'elle avait noyé son fils?  Ces reflets du matin, comme de la fin du jour, me font souvent regretter qu'il ne soit pas possible de les enregistrer directement sur du papier photographique en le plaquant contre le mur qui reçoit ces ombres.  Nathan a encore mal garé son tracteur. A cette table se tiennent souvent les conciliabules entre Nathan et Madeleine. J'ai très mal photographié ces ombres qui entrent par effraction dans le salon, comme chaque matin ensoleillé, qu'importe, dans mes archives il ne sera pas difficile de trouver un meilleur cliché de ce que souvent je photographie. Une image en remplaçant une autre, un peu de la même façon que certains commentaires du trajet de retour du travail sont en fait des commentaires et des notes qui ont été empruntés à d'autres trajets. Pour les images aussi, la mémoire les fond les unes dans les autres et en fabrique d'autres qui n'ont pas nécessairement existé en tant que telles. Mes souvenirs des Cévennes par exemple se superposent beaucoup. Je me souviens d'un coucher de soleil derrière le Mont-Lozère, un soir de départ avec Hanno, Ladislav préparait un goulasch pour lequel je lui prêtais main forte en coupant des oignons en nombre, c'est un souvenir remarquable, un souvenir de bonne humeur sans pareille, Ladzo expliquait que pour faire le gouladch, il fallait prendre du boeuf à braiser, ajoutant comme on fait pour le boeuf bourguignon, ce à quoi j'ajoutais que surement une ménagère slovaque voulant faire du boeuf bourgignon s'adressait à son boucher en lui demander du boeuf comme pour le goulasch, je remarque cependant que j'ai substitué un coucher de soleil d'une autre année à celui-là, une vision tout à fait exempte des larmes causées par les épluchures d'oignons et dont je me souviens pourtant.  Ce spectacle-là est la récompense du travailleur de nuit.  Je me souviens comment pendant de nombreuses années j'ai vécu seul, et comment rentrer du travail de nuit était triste et solitaire, depuis que je vis avec Anne, je n'aime rien tant que de rentrer d'une nuit de travail et de me serrer contre elle.  Bonus pour le retour du travail de nuit, le sourire de Madeleine.  Il est huit heures trente, Anne et Madeleine vont bientôt descendre, me laissant endormi.
Je m'endors.  Je rêve que Madeleine vient me voir et me demande comment il se fait qu'elle n'ait pas de grains de beauté, elle est incosolable, dit qu'elle n'a pas de grains de beauté et Anne et moi au contraire en avons beaucoup, je la deshabille et cherche en vain un grain de beauté sur son petit corps mais je n'en trouve pas, ah si un, il est tout petit et il est sur le haut de la hanche gauche de Madeleine, je lui dis que si j'en ai trouvé un, qu'il est dans son dos, du côté gauche, mais elle ne peut pas le voir aussi elle s'effondre en larmes en me disant que ce n'est pas juste et qu'elle ne me croit pas, qu'elle n'a pas de grain de beauté et que je lui ai menti en lui disant qu'elle en avait un dans le dos c'est un rêve qui devient rapidement douloureux parce que Madeleine est inconsolable, elle part en courant dans l'escalier.  Je rêve toujours. "Cela commence par des remarques anodines, mais bientôt il faut se rendre à l'évidence: il y a plein de "E" dans "la Disparition"
On en voit d'abord un, puis deux, puis vingt, puis mille!
Je n'en crois pas mes yeux.
J'en parle avec Claude. On peut penser que je rêve
On regarde à nouveau: plus de "E".
Tout de même!
Mais de nouveau, si, en voilà un, un autre, et encore deux autres, et de nouveau, plein!
Comment se fait-il que personne ne s'en soit jamais aperçu?" Extrait de la Boutique obscure de Georges Perec.  Je rêve que les enfants s'égarent dans le jardin en cherchant des oeufs de Pâques.  Je fais un rêve toride dans lequel Anne me lèche les tétons ce qui me met hors de moi, bon d'accord j'aime bien cela, mais tout de même dans le rêve, c'est d'une volupté sans pareille.  Debout.  Cette année est la première année au cours de laquelle je remarque à quel point la végétation dans notre région est en retard par rapport à celle de la région parisienne, les bourgeons de l'érable ont enfin éclaté et les feuilles en sortent en se pressant, peut-être conscientes du temps perdu.  Mes pieds font la tête. Depuis quelques temps ils semblent rongés par un mal dont j'ignore tout mais dont j'observe la progression avec intérêt pour ne pas dire fascination, suis-je fou, oui sans doute mais j'ai toujours eu plaisir à contempler cicatrices et rougeurs et autres stygmates sur mon propre corps, comme si je recevais là une confirmation apaisante qu'il est effectivement vivant, puisque pour être malade il faut être vivant. Un jour c'est certain ce sera la progression d'une maladie mortelle que je contemplerai, dans le cas présent il doit sans doute s'agir d'une mycose ou d'un psoriasis, ce qui bien sur me permet de faire le malin, pas sur que je ferais le mariolle devant un cancer de la peau.  Il y a deux exercices difficiles par excellence, résumer Marcel Proust en quinze secondes, (voir sketch des Monty Pyhton), et dire quelle est sa préférée parmi toutes les photographies de Nobuyoshi Araki. Pour Nobuyoshi Araki, c'est cette photo qui détrone toutes les autres pourtant nombreuses, pour le résumé de la Recherche du temps perdu, est-ce qu'on peut se contenter de "le narrateur devient écrivain"? Je suis décidément incorrigible, incapable de me souvenir du nom complet de Nobuyoshi Araki, je suis allé faire une recherche sur internet et je pestais sur la lenteur d'une part de ma connection mais aussi sur sa très faible longévité quand tout d'un coup je me suis dit que sans doute en ouvrant ce numéro de la Recherhce photographique en question, le nom complet de Nobuyoshi Araki apparaîtrait. Il devient de plus en plus fréquent pour moi de rechercher sur internet des informations dont je dois diposer si j'ouvre quelques uns de mes livres. Je me souviens qu'au tout début de la construction de mon site "Désordre", j'en avais expliqué le principe (le principe initial, c'est à dire que je donnerai à voir ce que contiennent boîtes, étagères et tiroirs d'un simple clic) à un collègue informaticien qui était émerveillé par cette idée qu'il me suffirait désormais de cliquer sur les photographies de tiroirs pour me rappeler de ce qu'ils contenaient sans avoir à les ouvrir, à l'époque je l'avais mal jugé en lui répondant que pour cela, étant à la maison, il me suffisait d'ouvrir les tiroirs. Aujourd'hui je ne suis plus très sur de tout cela, je constate, par exemple, que pour réaliser les parties les plus touffues de mon site, je suis obligé de m'astreindre à un rangement très rigoureux des fichiers dans des dossiers et des sous-dossiers parfaitement labellés, qui donnent, a contrario, cette impression de désordre dont on ne voit pas les coutures.  Anne.  Play.
 Ces enfants-là sont un mystère épais pour moi. Je devrais dire que je les connais comme si je les avais faits et pourtant les regardant attentivement je suis de plus en plus saisi par le fait qu'ils sont parfaitement autonomes et par là-même étrangers presque de moi. Par exemple en marchant sur le trottoir ils me prennent systématiquement la main et me voilà avec un enfant qui me tient la main, comme par miracle, à eux rien ne semble plus naturel, pour moi c'est un émerveillement constant de voir notre reflet commun dans les vitrines des magasins, ou même notre ombre qui marche devant nous sur le trottoir.
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posted by Philippe De Jonckheere at 5:01 AM
 Anne partie faire des courses avec les enfants, j'en profite pour monter darre-darre travailler un peu. Sur le lit une armée de cartons destinés à recevoir les premiers livres et les premiers disques dont on peut se passer quelques temps, les habitants du lieu se refusent pour le moment à faire des choix tangibles.
Bill Evans has rare originality and taste and the even rarer ability to make his conception of a number seem the defenitive way to play it, c'est Julian Cannonball Adderley qui le dit. Everybody digs Bill Evans, (c'est le titre du disque) I dig (c'est ce que je pense).
 Rallumer l'ordinateur du travail pour aller chercher les lignes écrites cette nuit subrépticement. Je perçois toujours comme une invasion le branchement de cet ordinateur sur mon bureau et des pensées paranoïaques folles me donnent à craindre qu'un logiciel d'espionnage sur le réseau traque, à mon insu, le moindre de mes agissements à partir de cet ordinateur, même quand il est branché à la maison et déconnecté du réseau, ce qui est idiot bien sur, mais à force d'éparpillement sur la toile, on finit par devenir frileux ou terriblement imprudent. Avec le matériau que j'ai coutume de mettre en ligne, on me pose souvent la question de savoir comment je vis tant d'impudeur ou encore tant de potentielle indiscrétion, ce qui me ramène à la question de mon sujet, l'intime. En photographie, l'intime, ce qui faisait directement partie de mon environnement proche, relevait déjà de mon sujet, puis quand j'ai commencé à écrire, ce sujet s'est fait plus prégnant encore, davantage au centre du travail. Avec la capacité d'autopublication fournie par internet la question a pris un tour nouveau, parce que de complétement confidentiel mon travail est devenu public, mais à vrai dire n'avais-je pas déjà répondu à ces questions une mauvaise fois pour toutes, c'est à dire quand déjà dans la solitude de mon atelier à Portsmouth, j'avais résolu de ne plus travailler sur d'autres sujets que ceux qui étaient directement à portée de main. C'est curieux mais il me semble que j'avais davantage peur dans l'atelier solitaire, peur que l'on vienne à surprendre toutes ces activités dont aucune d'ailleurs n'était illicite mais dont j'aurais eu à rougir parce que vraiment qui aurait pû penser qu'un informaticien, fût-il Français en exil, puisse se livrer à de telles chimères, des après-midi durant dans l'obscurité de sa salle de bain. Aujourd'hui il me semble que j'aurais davantage à rougir de mon activité d'informaticien dont d'aucuns, un peu prompts dans leur jugement, arguerait qu'elle ne soit pas une profession suffisamment créative. Disons que j'ai résolu de ne pas gagner ma vie et celle de ma famille avec ce que justement j'avais le plus à coeur, précisément pour maintenir une cloison étanche entre l'objet du coeur et le pécunier. Ce que d'aucuns sont parfois rapides aussi à me reprocher c'est que l'entreprise pour laquelle je travaille n'est pas exactement une corporation d'enfants de choeur et que j'y trahirai une partie de mon âme, portion de ma personne plus "artiste", mot que je répugne toujours à m'appliquer, parce qu'il ne me semble pas que ce soit à moi de donner valeur à mon travail et à dire ce précisément dont il est fait. Est-ce que je me trahis en rendant ma vie de bricoleur exempt de toute dépendance financière en choissant de travailler, un peu comme toute le monde, pour une entreprise dont je ne serai jamais maître ni de la destinée ni de la politique, fûssent-elle bonnes ou mauvaises, parce que je n'en serai jamais qu'un modeste employé ou est-ce que je trahirais mon âme en travaillant dans une branche qui serait davantage la mienne mais dans l'exercice de laquelle je tarirai toute expression en devenir possible, en dehors de contraintes qui sont systématiquement celle de la création rénumératrice. Et bien sur comme en toutes choses j'étais loin de me douter qu'une image aussi anodine que celle d'un ordinateur portable branché sur une table puisse m'obliger pareillement à réfléchir sur ce que potentiellement elle détient en elles de sémantique.  Je ne suis pas différent de mes collègues qui affichent des photographies de leurs enfants, et plus rarement de leur femme, ou de leur mari, sur les parois des cubicles qui délimitent leur espace dans la multitude ouverte et partagée de mètres carrés infinis et quadrillés. Je voudrais bien retrouver ce shéma, je crois que c'est dans Generation X de Douglas Coupland, de ces espaces individuels taillés dans la masse. Travaillant de nuit, je m'offre souvent des pauses pour visiter les efforts de personalisation de mes collègues de ces espaces réduits, il semble que ce soit toujours le lieu des résitances même les plus infimes. En Angleterre par exemple je me souviens de ce slogan imprimé en lettres grasses et en corps 72: "les dernières paroles de personne ne furent jamais: "ah si seulement j'avais passé plus du temps au bureau"" ( Nobody's last words were: " if only I could have spent moire time at the office". Je n'ai pas vraiment de bureau au travail, je suis ce que mon entreprise appele un nomade, aussi le seul bureau que je puisse personnaliser est celui de Windows.
 Ouvrir un carton.
 Et ouvrir un dossier sur le bureau, le dossier Phil.
 Qui contient un répertoire "Textes".
 Dans lequel on trouve un sous répertoire "Bloc-notes".
 Dans lequel je retrouve sans mal le fichier ouvert cette nuit et qui contient mes premières observations de cette journée que je m'efforce de documenter de la façon, la plus détaillée possible. Le 22 avril 2003, nom de fichier 22042003.txt.
 Copie du fichier.
 Pour son insertion dans l'espace Phil/Textes/Bloc-notes/2003 sur l'ordinateur de la maison, une vieille brouette, mais qui tient encore remarquablement le coup. Je me demande d'ailleurs si je ne vais pas finir par reproduire dans mon utilisation de l'informatique des habitudes qui ont fait leur preuve en photographie, faire tourner du vieux matériel et y trouver justement bien de la satisfaction.
 Je vous épargne les détails, mais le fichier de bloc-notes devenait trop long, si quelqu'un connait le moyen d'agrandir la part de mémoire vive réservée au programme de bloc-notes sous Windows, je suis preneur (mailto:desordre@desordre.net) parce que j'ai un attachement imbécile pour ce petit programme de rien du tout et dont l'accumulation uniforme des fichiers dans mes répertoires de notes me donne la satisfaction des bâtisseurs à voir les briques s'entasser les unes sur les autres et les murs de prendre de la hauteur, oui je sais cela aussi est sot, donc à partir d'un certain nombre de données le bloc-notes refuse d'intégrer de nouvelles notes et je suis toujours obligé de les passer sous un traitement de texte, dans le cas présent pour les imprimer.
 C'est cela que je préfère dans l'activité d'écriture, la lente relecture de ce qui fut écrit souvent à grand peine, et le polir et l'améliorer petit à petit à force de le relire et de fait comme le fait remarquer Borgès, citation découverte sur le site du Terrier, approximativement, Borgès trouvant dans l'édition de ses livres de pouvoir s'arrêter d'en corriger les brouillons.  Et dans ces corrections de brouillons je n'aime rien tant que de constater comment à force de biffure, de ratures et de rajouts entre les lignes et dans les marges et aussi l'amalgame entre ce qui est déjà tapé et ce qui est encore manuscrit, mélange des formes produit souvent des feuillets, qui, à défaut d'être très bons pour ce qu'ils contiennent d'écrit, sont souvent visuellement satisfaisants, tels des lots de consolation. Et relisant les parties qui sont amplement écrites, opérant réjouts et ratures, je fais une pose: je pose de fait mon stylo. Quand je remonte, allez je peux bien vous le dire je reviens des toilettes, je trouve mon stylo dans le voisinage de sa représentation, de cette image qui le représente posé sur un feuillet antérieur sur lequel j'ai déjà fait quelques corrections. Je n'ai pas l'appareil-photo à portée de main, aussi je dessine à la hâte la photographie qu'il faudrait prendre tout à l'heure, ce soir, en reprenant mes corrections au clavier, il me suffira de poser mon stylo, nonchalamment s'entend, sur cette feuille et de le prendre en photo. Ce sera une manière de mise en scène, peut-être, mais pourtant ce miracle, toutes proportions gardées, s'entend, s'est effectivement produit cette fois-ci à mes dépens.
 Je vide la carte mémoire de mon appareil photo numérique, la planche-contact de toutes les photographies prises cette nuit et ce matin s'affiche, une centaine de photographies sont déjà prises, comme dans un piège, mais un piège qui se referme sur moi, son prisonnier volontiers condamné à reprendre en photo cette centaine de photographies, nouvelles photographies que je suis voué à reprendre en photo, me faisant surement l'effet d'une boîte de camembert qui représente un moine tenant une boîte de camembert représentant un moine tenant une boîte de camembert, et ainsi de suite, je n'insiste pas je suis sur que désormais vous me suivez parfaitement.  Un dossier intitulé "désordre" qui apparait dans une arborescence bien structurée de dossiers et de leurs sous-dossiers contenant autant de fichiers tous classés par ordre alphabétique, un oxymore auquel je ne prête plus attention. Pour ce qui est de l'Adam Project, le dossier est crée dans la rubrique "en cours" et dedans sont désormais contenues toutes les photographies de cette journée, y compris cette photographie qui montre le rangement de tout ceci.
 Au détour des photographies prises cette nuit et que je ne vais pas utiliser pour cette chronique du quotidien, je ne peux m'empêcher d'ouvrir cette image, de la traiter ...
 ... et de l'installer prestement comme fond d'écran. Plaisanterie dont je suis coutumier mais qui dans le cas qui nous occupe ne fait pas avancer les choses, au contraire, bien au contraire. On ne se refait pas.
 L'appareil posé sur le bureau, je déclenche, en espérant presque prendre une photographie à l'intérêt limité, comme un fait exprès, la composition involontaire de cette image n'est pas sans intérêt. J'entends Anne et les enfants qui rentrent des courses, fin de la récréation, je m'entends dire souvent, aujourd'hui, je ne suis pas si sûr, rester plus longtemps devant cet écran qui se creuse ne me dit rien qui vaille.
 Histoire sans parole 1
 Histoire sans parole 2
 Histoire sans parole 3
 Histoire sans parole 4
 Histoire sans parole 5
 Histoire sans parole 6
 Histoire sans parole 7
 Histoire sans parole 8
 Nathan, mon petit garçon Il y a trois ans, je dormais profondément, nous avons tous les deux ceci en commun que nous peinons à trouver le sommeil, mais, ce dernier nous trouve finalement et nous plongeons avec lui tels des cachalots partis rejoindre le fond de la mer, profondément endormi donc, j'ai entendu une voix, celle d'Anne, ta mère, me chuchoter à l'oreille qu'il fallait que je me lève, qu'elle venait de perdre les eaux, ce chuchotement, certains jours, il m'est donné de l'entendre encore. Il était cinq heures, et deux minutes plus tard j'étais en bas habillé, la clef de la voiture en main, Anne, elle, n'était pas encore habillée, qui buvait son café au lait sur la table de la cuisine, ta mère est toujours beaucoup plus calme que moi, elle est arrimée à son café au lait comme les navires sont ancrés dans le port, la terre peut ausi bien s'ouvrir et se crevasser sous nos pieds. Quand enfin elle fut prête, nous partîmes pour la maternité de Gisors, je conduisais prudemment, faisant en sorte que ma conduite soit la plus souple possible pour Anne qui était tout de même sur le point même de te donner naissance. Un peu avant Gisors, longeant la vallée de l'Epte, Anne me demanda si finalement Nathan cela ne m'irait pas comme prénom si c'était un garçon, Anne, tu sais, était vraiment incroyable parce que j'ai dû lui proposer une cinquantaine de prénoms de filles et de garçons, qu'elle a tous refusés il faut tout de même admettre que parmi mes propositions les plus alléchantes on trouvait tout de même des prénoms qui n'étaient peut-être pas faciles à porter comme Cunégonde pour une fille et Nabuchodonosor pour un garçon, à la réflexion, Nabuchodonosor De Jonckheere manquait de légéreté elle même ne m'avait avancé que Simon pour un garçon, ce qui ne m'enchantait guère il faut bien le dire, et Angèle pour une fille, ce qui m'allait, je n'étais pas difficile. Alors, ai-je dit, va pour Nathan si c'est un garçon, mais je restais prêt pour un changement de dernière main, de dernière minute. Arrivés à la maternité, nous sommes tout de suite tombés sur Madame Maréchal, une sage-femme qui avait déjà donné naisance à ta petite soeur Madeleine et dont nous nous étions régalé de la gentillesse et de la discrétion. Madame Maréchal avait aussi une odeur corporelle qui plaisait beaucoup à Anne, et j'imagine qu'étant donné ce que ces deux femmes avaient déjà vécu ensemble et ce qu'elles allaient bientôt vivre de nouveau ensemble, comme dans un corps à corps en somme, il n'était pas sot que l'odeur corporelle de Madame Maréchal fût agréable à ta maman. Quand Madame Maréchal tâta l'effacement du col, elle en conclut à une naissance emminente, peut être pas, mais qui n'allait pas tarder, nous passâmes donc dans la salle de travail, ce qui devait surement occasionner bien du tracas à ta maman qui devait anticiper toutes les souffrances des contractions et de l'enfantement comme celles d'une imprescriptible corvée douloureuse. Madeleine était née sur un disque d'ambiance, quelque chose d'assez terrible, une suite continue de morceaux de musique planante sans intelligence et au milieu de cela Madeleine a sorti la tête de l'eau sur Are you going with me de Pat Metheny, morceau égaré là par je ne sais quel miracle. Nous étions résolus à ne pas prendre le risque que tu naisses sur une musique inepte, aussi nous avions apporté quelques galettes d'Anouar Brahem et c'est sur les notes intenses, silencieuses presque, de Thimar que tu es né. Cette fois, Anne, qui enfantait pour la quatrième fois, avait choisi d'atténuer ses souffrances en demandant une péridurale, pour cela on me fit sortir de la salle de travail parce que sans doute, estimait-on, peut-être pas à déraison, que le spectacle d'une immense seringue inoculée dans le bas de colonne vertébrale d'Anne n'était pas une nécessité pour un homme, déjà fort ému, je fus donc congédié, et on me conseilla même d'aller prendre un petit déjeuner qu'on se proposait de me servir dans votre future chambre à Anne et toi. On assit Anne sur la table de travail et là l'anesthésiste n'eut que le temps d'aller me chercher, dans le couloir de la maternité, j'entendis des bruits confus, on se demandait où était le père, un peu affolé tout de même, cela se passait si mal que cela? qu'il fallait que je revienne ficelle dans la salle de travail? et d'ailleurs qu'aurais-je fait que Madame Maréchal n'aurait pas su faire?, et là je vis Anne assise qui tirait, elle même sur la tête de ce bébé, qui sortit comme cela, d'un coup d'un seul, enfin c'est moi qui le dis, Madame Maréchal se tenait accroupie prête à intervenir, comme un demi de mêlée qui attend que le ballon sorte d'un regroupement, je me tenais pas loin d'elle tel un demi-d'ouverture en somme prêt à recevoir la passe et à moi reviendrait la décision périlleuse d'ouvrir le jeu ou de taper à suivre en somme. Mais Anne te prit, et te posa sur sa poitrine, tu étais un garçon, on t'appela Nathan. Tu étais un corps tout rond blotti contre le sein d'Anne, drapé tel quel dans le linge de l'assistance publique, souillé par endroits de liquide amniotique et de sang. Je t'ai baigné, je t'ai habillé, je t'ai reposé sur la poitrine d'Anne, tu peinais beaucoup à garder les yeux ouverts. Madame Maréchal remplissait les premiers papiers te concernant et nous a demandé si tu avais un deuxième prénom, de cela nous nous étions mis d'accord avec Anne, si tu étais un garçon ton deuxième prénom serait Alonzo et sans doute plus tard je t'expliquerai que c'était là le surnom de mon petit frère Alain (parce que Allons au bistro) et que ce n'était peut-être pas un cadeau mais j'avais décidé que je te donnerai un peu de cet amour que j'avais pour lui et qui sans cela aurait surement tari avec le temps. Nathan, aujourd'hui tu as trois ans. Tu es un enfant adorable, tu poses toujours ta tête dans mon cou en appuyant aussi fort que tu peux, tes yeux sont clairs, comme les miens, et comme les miens aussi ils se perdent souvent au loin et de là, de cette distance infinie, nul ne saurait dire à quoi nous pensons, pas même nous-mêmes lorsque nous redescendons de nos nuages. Tu es un enfant terrible, très colérique parfois, et dire que cela, le pire de moi-même, je t'en ai fait cadeau aussi, un cadeau empoisonné, je peux te le dire, tu nous fais tourner en bourrique et toute la journée je répare ce que tu as cassé, abimé ou déchiré, par colère le plus souvent, parfois aussi parce que tu ne comprends rien à rien, et quand tu renverses une bouteille entière d'eau sur la table, seulement par maladresse, c'est presque un soulagement que de devoir serpiller derrière cette bourde sans malice. Ton rire est clair aussi, tu es chatouilleux, comme tous les enfants et j'aime tellement ces chahuts qui sont les notres en fin d'après-midi, quand je m'allonge dans l'herbe du jardin et que Madeleine et toi faites ce que nous avons toujours appelé une java. Tu nous donnes aussi du soucis, parce que tu n'es toujours pas propre, certaines de tes réactions paraissent retardées, mais tu as aussi l'art de sentir que nous nous désespérons sur ton sort et alors de dire quelque chose qui nous surprend toujours et nous fait nous demander si nous ne sommes pas idiots de pareillement s'inquiéter devant une intelligence si vive et fugace. Le soir, tu me fais souvent devenir chèvre parce que décidément, non, tu ne veux pas aller te coucher et du coup tu m'empêches de poursuivre ces chimères qui sont les miennes et qui occupent souvent mes pensées du matin au soir, et ce n'est que le soir que je peux les traquer un peu, leur courir après, mais bien souvent aussi j'ai pris une journée de retard dans cette poursuite, au cours de laquelle le gibier parvient à s'enfuir tout le temps. Je m'énerve et je crie, et parfois je crois que je te fais peur. Dans tes pleurs tu finis par trouver le sommeil, je te retrouve endormi sur le tapis du palier ou dans notre lit, une fois juste derrière moi, derrière ma chaise, endormi sans bruit, comme éteint, et je te ramasse pour aller te recoucher, tu es lourd, tu pèses une tonne, je me casse le dos, chaque fois à te ramasser et tous les soirs je t'embrasse sur ton front bombé, tu sens bon, tu sens l'école, bien que tu n'y ailles plus pour le moment, dans tes chevuex très courts, on trouve du sable comme sous tes ongles qui sont crasseux de la terre, et je me dis que tu as passé une bonne journée, le matin, tu te lèves et tu sautes les générations, ce n'est pas à moi que tu ressembles, mal réveillé, mais à ton grand-père, mon père qui garde longtemps la matin gravé dans le front la marque de l'oreiller. Tu poses ta tête sur mon épaule, tu es mon petit garçon et je t'aime, c'est couillon de dire des choses pareilles. Nathan, mon petit garçon, aujourd'hui tu as trois ans.
posted by Philippe De Jonckheere at 5:00 AM
Photographier Madeleine sur sa balançoire est une expérience de photographie qui n'est pas sans rappeler, plus modestement, les tentatives de John Baldessari intitulées: Throwing four balls in the air to get a square (best of 36 tries) (jeter quatre balles en l'air pour former un carré, les meilleures parmi 36 tentatives).  En effet l'impression visuelle qui est la mienne quand je pousse Madeleine sur sa balançoire, le plus haut possible, parce que Madeleine est une acrobate née et qu'elle ne se contente pas de la hauteur habituellement acquise sur une balançoire, cette impression visuelle donc est souvent très forte, faite de ce mélange de la couleur des habits de Madeleine contre le fond généralement vert foncé du jardin, la lumière de contre-jour et l'image sans cesse changeante de cette petite fille qui file dans les airs, toutes ces impressions ne survivent en fait jamais, ou presque, à mes tentatives de les capturer en photographie. J'imagine que cette déconvenue doit être assez proche de celle du collectionneur de papillon qui finit par attraper dans son filet un spécimen très convoité et de devoir constater que dans cette capture un peu de la poudre des ailes du papillon s'est éparpillée des ailes et que ce fait le spécimen est plutôt médiocre, mais qui suis-je pour de telles suppositions, moi qui n'est jamais chassé le papillon, seulement une certaine petite fille acrobate.  Madeleine à la balançoire d'après John Baldessari.  Anne.  Anne.  Plaine de Puiseux-en-Bray, j'emmène Madeleine, toujours très bavarde en pareilles circonstances, à la piscine de Gournay-en-Bray. J'ai hnte mais j'acoute assez peu le babil incessant de ma fille, je n'y prête pas attentiobn et bien souvent il gène ma concentration ou ma rêverie. Un jour, elle m'a demandé, avec cette sagacité enfantine, si ses paroles me dérangeaient quand j'étais dans ma tête. J'ai répondu oui, un pue estomaqué tout de même, mais elle ne s'est pas tûe pour autant, argant qu'elle avait des choses à dire, cela je peux le comprendre, je ne suis pas un monstre, vivement qu'lle sache écrire!  Photographie habituelle, en passant sous la ligne de haute tension, sur cette route qui nous conduit vers Saint-Germer-de-Fly. A Saint-Germer-de-Fly se trouve une cathédrale de conception unique alliant deux nefs, l'une de style fin roman et l'autre en gothique flamboyant, à la réflexion, je ne crois pas avoir jamais fait une seule photographie de cette cathédrale, en revanche je crois que j'ai un nombre conséquent de photographies de cette ligne de haute tension, dans mes fichiers.  Comme de coutume au moment des vacances scolaires, les maîtres nageurs de la piscine de Gournay-en-Bray avaient installé la sono, ce que j'ai d'abord redouté, parce que je ne sais quelle fadaise de variété française passait quand nous sommes entrés dans le bassin. Et puis parce que cela devait être la fin de ce disque, un des maîtres nageurs de la piscine de Gournay-en-Bray a changé de galette, je me préparais à mentalement fermer mes portugaises, mais je ne m'étais pas préparé à entendre une très vieille chanson des Rolling Stones play with fire, air dont le refrain ne me quitte plus depuis notre retour de la piscine (you don't play with me cause you play with fire) et j'étais sidéré comme cette chanson m'apparut comme familière alors que, pensai-je je ne l'avais pas entendu depuis des lustres, et justement je me dis que je devais essayer de me rappeler quand j'avais entendu cette chanson pour la dernière fois, et Madeleine j'en suis sur devait me trouver très casse-pieds à ce moment, étant donné le peu d'attention que je devais prêter à ses jeux et à ses chahuts.  Je me souviens que je n'ai entendu cette chanson que pendant un seul été, j'avais quatorze ans, j'étais au Pays de Galles, dans une petite ville balnéaire du nom de Porthcawl, je ne suis plus très sur, il faudrait regarder sur une carte, en voyage d'apprentissage des langues, et à l'époque combien ironisions-nous sur les efforts de nos parents qui nous envoyaient faire des progrès en langue, et nous étions bien fanfarons de dire que c'était surtout dans le maniement de la langue que nous faisions le plus de progrès, je veux parler bien sur de ces premières pelles à la salive abondante à pas trop savoir quoi faire, ce qu'il était convenu de faire, de remuer la langue, c'était entendu, mais dans quel sens?, après tout nous étions au Royaume Uni. J'étais logé chez un médecin qui parlait parfaitement le français et qui prenait beaucoup de plaisir à m'apprendre les pires grossiéretés de la langue anglaise. Dans ma chambre, il y a avait un tourne-disque ce qui constituait pour moi le rêve, avoir un tourne-disque dans sa chambre et ne pas avoir à négocier avec le père une interruption d'un série de disques du Modern Jazz Quartet pour pouvoir écouter quelques morceaux du Double Blanc, ou comble du luxe, la face 2 entière d'Abbey Road sur le pick-up du salon à Garches. Véritable supplice de Tentale cependant parce que les seuls disques disponibles étaient des fadaises terribles, l'équivalent de ce que la variété française peut produire de pire, surtout celle des années soixante-dix, mais comble du bonheur tout de même, il y avait un double disque des Rolling Stones, une compilation de leur débuts, c'était la première fois que j'entendais les Stones et j'étais médusé d'entendre des morceaux comme Not Fade Away ou Play with fire. Ce dont je me souviens c'était l'effet vraiment incroyable que ce disque passé en boucle pouvait avoir sur ma libido, dont on imagine sans peine qu'à quatorze ans elle me travaillait déjà suffisamment comme cela, merci. Je me souviens de me première petite amie, cet été là, elle était la première avec laquelle j'échangeais des baisers, elle s'appelait Soline Langlois, elle avait des seins grandioses et me laissait en faire autant de choses, c'est à dire assez peu, que j'étais capable d'imaginer à cet âge, tandis que nous écoutions ce disque des Rolling Stones dans ma chambre, elle, elle était tombée sur une famille nettement moins drôle, dans laquelle il n'aurait pas été pensable que deux adolescents français, de sexe opposé puissent être laissés sans surveilance étroite. Soline était prête à tout, territoires flous sur lesquels au contraire je n'étais pas du tout résolu à m'aventurer parce que le sermon paternel de pré-vacances, sur fond de Modern Jazz Quartet à tous les coups, résonait assez fort encore à mes oreilles (aujourd'hui c'est surtout le swing du vibraphone de Milt Jackson qui perdure à mes oreilles). Et j'en étais là de mes pensées, partiellement immergé dans le bassin moyen de la piscine de Gournay-en-Bray, rattrapant Madeleine aux sortires du tobogan qui enchaînait descente après descente sans sembler se lasser du tout de ce petit manège.  Après Play with fire, Wild Horses, dont je me souviens qu'un ami d'enfance qui était devenu, dans les traces de son grand frère à la pléthorique discothèque, un grand connaisseur des Stones, vantait que ce fût là la chanson ultime pour faire l'amour, ce dont ni lui ni moi ne savaient quoi ce soit d'ailleurs. Un an plus tard cependant, j'étais cette fois en Allemagne, là aussi pour apprendre la langue, dans la ville de Regensburg en Bavière et je fis l'amour pour la première fois avec une jeune fille, nécessairement un peu plus âgée que moi, qui s'appelait Sylvie, elle aussi grande amatrice des Rolling Stones et qui ne serait jamais départie d'une casette qu'elle s'était faite, compilation des slows des Stones, dans laquelle figurait en bonne place Wild Horses. Cette première expérience fut plutôt un désastre et quand bien même je me souviens avec précision avoir éjaculé sur Wild Horses et de n'avoir ni trouvé meilleur le plaisir de l'écoute de ce morceau ni meilleure non plus le plaisir de l'éjaculation. Je crois que j'en ai tenu une manière de rigueur à cet ami. Madeleine continue d'enchaîner les tours de tobogan, fort heureusement tout à fait indocte des pensées qui sont les miennes tandis que je suis partiellement immergé dans le bassin moyen de la piscine de Gournay-en-Bray  Je me souviens des piscines en Angleterre et en Allemagne, de ces grands complexes sportifs, celui de Barnstaple en Angleterre et celui de Wiesbaden en Allemagne, piscines aux toits rétractables et dont les bords de ce fait donnaient sur de vastes étendues de pelouse sur lesquelles des jeunes gens jouaient au volley-ball (et y jouaient très bien, de façon sérieuse, en se battant sur toutes les récpetions et sur tous les contres), à la piscine de Wiesbaden je me souviens avoir joué une partie d'échecs sur un échiquier grand comme ma chambre à Garches et d'avoir perdu contre un jeune Allemand. Je me souviens d'une compétition de natation à la piscine municipale de Garches, toute l'après-midi, un dimanche après-midi, j'avais attendu que mon nom soit annoncé pour ma série de 100 mètres dos et apparemment, il fut oublié et quand je suis allé voir l'entraineur pour m'assurer qu'on ne m'avait pas oublié j'ai lu sur son visage qu'il mentait quand il me dit non non, on ne t'a pas oublié, et je suis rentré furieux au vestiaire, je me suis rhabillé et quand j'ai été entièrement rhabillé, presque prêt à partir, j'ai entendu dans les hauts parleurs de la piscine mon nom et celui de certains de mes camarades qui faisaient partie de la même série que la meinne, je suis parti en courant, et en pleurant, honteux.  Je me souviens de mon apprentiasage de la nage à la piscine de Saint-Cloud, le maître-nageur était un sadique qui n'avait d'autre plaisir que celui de me tendre la perche que quand j'étais sur le point de me noyer et que j'avais déjà bu la tasse, je m'accrochais à cette perche en toussant, il me ramenait au bord en me traitant d'incapable. Sa méthode n'avait aucune efficacité, pour ce qui est de l'apprentissage de la nage, s'entend, pour ce qui est de l'assouvissement de ses phantasmes de torture, je veux bien croire lui avoir causé quelques bonheurs avec mes jappements de chiots que l'on noie, sa méthode, donc, s'agissant de m'apprendre à nager, donc, n'avait aucune efficacité parce que quand bien même, j'avais une peur bleue de ces scéances, je mis très longtemps à apprendre à nager, à la réflexion, sans doute, faisait-il durer le plaisir, le sien s'entend.  En sortant de la piscine de Gournay-en-Bray. La périphérie de villes comme Gournay-en-Bray ou Gisors est vraiment une catastrophe visuelle. Les Anglais, pour qualifier cela, utilisent le mot de Eyesore, qui est à l'oeil ce que la rage de dent est aux dents.  Cette photographie est une commande. Madeleine de l'arrière de la voiture m'a demandé de faire une photo des vaches, c'est toujours assez étonnant d'entendre Madeleine me demander de faire une photo, soit des vaches sur le bord de la route, soit d'un de ses dessins à la craie sur la dalle de la fosse septique au bas du perron dans le jardin, ou soit encore du car de l'école qui passe sous nos fenêtres, toutes ces images vont généralement dans un sous-dossier c/Phil/images/dessins_enfants/madeleine/commandes, celle-ci rejoint les autres photographies qu'elle m'a demandé de prendre, mais dont elle exprime très rarement le désir de les voir, ou de les revoir, j'archive pour plus tard.  Route de Puiseux-en-Bray, Madeleine silencieuse à l'arrière, c'est plutôt rare, mange ses chips et son saucisson: dans dix ans j'écrirai: "je me souviens de l'odeur mêlée des chips du saucisson et de l'eau chlorée, dans la voiture le mardi soir en revenant de la piscine de Gournay-en-Bray".  Printemps ensoleillé Même le colza Devient timide.  Nathan rêve mais ne dort pas.  Va te coucher!  Allez vous coucher! Les enfants, voici la liste des choses pour lesquelles vos parents doivent attendre que vous soyiez couchés, pour s'y adonner, boire un coup, dîner tranquillement, faire une partie de scrabble (et noter tous les mots composés sur une feuille de carnet avec dans l'idée qu'un jour il faudra écrire un roman ou un récit avec tous ces mots, sur que dans ce roman un personnage parlera couramment le wu, dialecte chinois, sans doute difficile à maîtriser, mais tellement utile au scrabble), regarder la cassette du Miroir d'Andreï Tarkovski prêtée par Pascal et Florence la semaine dernière, aller travailler sur l'ordinateur, composer les images de la série, la Vie, écrire quelques lignes pour le bloc-notes du jour et passer à autre chose, faire l'amour, lire un peu avant d'éteindre, éteindre, dormir, vous comprenez maintenant pouquoi nous insistons pour que vous alliez vous coucher? Non? Allez vous coucher!
posted by Philippe De Jonckheere at 4:59 AM
De retour de la piscine, je mange un morceau et je remonte travailler, là je trouve mon ordinateur très occupé à calculer la trajectoire fictive d'un vaisseau spatial dans un parcours semé d'embûches, de météorites lumineuses, happé par un trou noir géant qui sans cesse se dérobe, vol sidérant à la folle allure de plusieurs fois la vitesse de la lumière sans doute.  Je pose l'appareil photo sur la table l'allume et avant de la racorder à la tour de l'ordinateur, par quelque cable dont la profusion à l'arrière de tout cela et sous la table ne lasse de m'étonner, impossible que ce soit moi qui mette un tel équipement en branle, je déclenche: curieux comme certains soirs en pianotant sur ces touches, et la fatigue aidant, je trébuche souvent et fait nombre de fautes de frappe, le texte que j'écris ou recopie alors m'apparaît toujours comme une montagne à gravir et le découragement est de tous les mouvements, quand la fatigue est à son comble le sentiment et que les yeux vont bientôt s'exorbiter ou que le clavier grandit soudainement à vue d'oeil.  Une connection rapide, brève mais pas rapide, pour aller chercher mon courrier, Le Lièvre de Mars décidément ne tarit pas d'éloge pour l'Adam Project, c'est à dire, somme toute, ce que je suis en train de faire. Voilà ce que je lui réponds: >Ce que vous pouvez être méchant! A vrai dire j'ai longtemps réfléchi à cette
>histoire de participation. En relisant les différentes déclarations
>d'intention, j'ai fini par comprendre que le but était une manière de
>database dont la nature du contenu n'était pas nécessairement primordiale.
>Qu'il y ait des projets mûrement réfléchis comme le votre ou des journées
>banales, même dans des proportions qui peuvent faire douter de l'intérêt du
>projet n'est pas une mauvaise chose, cela donne à voir un échantillon "réel"
>de vie, enfin c'est ce que j'ai fini par décider de penser le 22 avril à
>minuit et des poussières de minutes. >Bon vent mon ami >Phil  Et quand j'écris sur ce que je suis en train de faire, je réalise que dans cette journée, il n'y a aucun ingrédien qui ne soit pas, strictement parlant, du travail, de cette matière accumulée le jour durant. Ainsi partiellement immergé dans le bassin moyen de la piscine de Gournay-en-Bray, guettant l'arrivée de Madeleine en bout de sa course de tobogan, et songeant à nouveau aux premières expériences érotiques, celles de l'adolescence, j'étais on ne peut plus occupé à travailler. Le boulot quoi.  Et de fait, à la piscine avec Madeleine, certes j'appréciai d'être en partie extrait de cette spirale obsédante d'être en train de travailler et de documenter cette activité de travail, qui devenait elle-même documentée, englué somme toute, pris au piège de cette spirale aussi surement que la mouche sur ces rubans adhésifs que l'on fait pendre les soirs d'été de l'abat-jour des lampes. La comparaison avec le monde des insectes est une nouvelle fois choisie à dessein, que dire en effet de ces heures tous les jours passées devant l'écran lumineux, les yeux s'usant, assez certains soirs que je sois obligé de porter des lunettes, si ce n'est que souvent j'ai le sentiment d'y être on ne peut plus vivant, c'est à dire le plus près qu'il soit de moi-même et qu'à d'autres moments, surement moins couronnés de succès dans ce que j'entreprends, je nourris au contraire le sentiment de passer à côté de tout, et d'autres soirs encore, ce qui est pire, d'avoir un sentiment mitigé et partagé, entre ce qui en valait sans doute la peine et là où le temps fût en fait tout à fait perdu, gâché, un papillon de nuit léthalement attiré par la lueur électrique doit tenir pareil discours.  Reprenant la chronique en cours et jugeant, dans une maquette sommaire, de comment elle apparaîtra une fois en ligne, prenant alors une photographie de mon écran, je m'aperçois que ce qui était jouissif la nuit dernière, c'est à dire creuser des chasse-trappes de plus en plus béantes et profondes, le réglage de ces pièges donc, est, au contraire, ce soir, une activité déplaisante laissant derrière elle une curieuse impression de malaise: ici une photographie de mon écran sur lequel je peux lire un passage de ma chronique et sa photographie montrant la construction, la touche finale, en fait, de mon article sur la photographie numérique, article qui est, lui, déjà en ligne et apparemment lu, je me retiens in extremis de reprendre cet écran en photo, d'une part parce que je suis sur que tout le monde a compris ce qui était en jeu ici et d'autre part aussi parce que je ne suis pas sur de vouloir aller beaucoup plus loin moi-même, est-ce que déjà le fait de voir apparaître cet article dont je revois encore certains passages au brouillon, de le voir apparaître donc, en ligne, est-ce que cela n'est pas, déjà, en soi, une manière de miracle et de mise en abyme, et n'est-ce pas sufisant?  Je dois laisser de côté quelques instants la journée et sa documentation servile, pressé que je suis de faire quelques corrections urgentes sur le site du Désordre, corrections et réglages qui ont mal résisté au déménagement du site, une vingtaine de fichiers sont à reprendre, j'en ai fait la liste.  La page des "je me souviens" inspirés par Georges Perec et Joe Brainard, c'est l'une des toutes premières pages dont j'ai eu l'idée pour le site et c'est sans doute celle qui me donne encore le plus de plaisir aujourd'hui, je n'aime rien tant que de recevoir de temps en temps ces quelques "je me souviens" par mail et de les ajouter au bas de cette page. Je me souviens de cette monitrice ivre qui fêtait la fin de cette colonie de vacances; je la regardais pisser. Je crois que je ne comprenais pas ce que je voyais. Pourtant je comprenais "femme", "pisser", et peut-être même "ivre". (Et dire que celui-là n'aime pas du tout Perec!)  Prenant une photographie de cette activité de corrections attentives, je mesure à quel point je trouve très laides toutes ces interfaces graphiques des différents programmes que j'utilise pour travailler les textes, les images ou les pages de site et c'est pourtant dans les ramifications et les détours de ces programmes que je parviens à donner corps à ces idées, celles même que j'ai pû avoir tandis que je faisais de la balançoire avec Madeleine, que je torchais Nathan ou même que je faisais la vaisselle: là aussi que d'heures passées devant une image lumineuse souvent trouvée moche!  S'assurer ensuite que tout fonctionne, se réjouir tout de même que les coutures ne soient plus visibles, une fois le travail fait, c'est déjà ça.  Lutrin de luxe pour un brouillon, une liste de corrections à apporter, toutes rayées, donc toutes faites. Je reviens à cette chronique, les images ont désormais une nette avance sur les lignes écrites, à l'état de notes manusrites proches de l'illisible, augmentées, fort heureusement pour la lisibilité, de quelques fichiers .txt dans lesquels j'ai pris également quelques notes, ces notes n'en sont, elles, qu'aux rêves du sommeil de ce matin. Quelles images pour ces rêves? Je descends et trouve Anne fort occupée à regarder, attendrie, les quelques extraits de vidéo qu'elle a faits des enfants ce matin dans leur chasse aux oeufs de Pâques dans le jardin, tandis que je dormais, et elle me demande si cela m'intéresse de regarder avec elle!: transition inespérée.  Je remonte et vais vérifier que les enfants dorment, je trouve Madeleine dans des rêves de grand tobogan à la piscine de Gournay-en-Bray.  Je vois nettement moins clair dans les rêves de Nathan, sans doute plus obscurs. Dors petit garçon je m'occupe de tenir la chronique de ce qu'il se passe pendant que tu dors, tout comme ta mère l'a fait ce matin dans mon sommeil de travailleur de nuit, c'est à peine exagéré, mais je me demande tout de même si nous n'allons pas finir par avoir accès à quelque prodige technologique qui nous donnera la possibilité d'enregister nos rêves. Pas sur d'ailleurs que cela ne vire pas au cauchemar. Longtemps j'ai eu ce phantasme de pouvoir emporter un appareil-photo dans mes rêves, moins maintenant.
posted by Philippe De Jonckheere at 4:58 AM
Combien d'années-lumière ai-je parcouru pendant ces dix minutes d'absence devant l'écran?  Je commence à rassembler quelques éléments écrits pour cette journée, ici les textes des rêves et notamment le rêve de l'hypothalamus que j'emprunte à la Boutique Obscure de Georges Perec. "Cela commence par des remarques anodines, mais bientôt il faut se rendre à l'évidence: il y a plein de "E" dans "la Disparition"
On en voit d'abord un, puis deux, puis vingt, puis mille!
Je n'en crois pas mes yeux.
J'en parle avec Claude. On peut penser que je rêve
On regarde à nouveau: plus de "E".
Tout de même!
Mais de nouveau, si, en voilà un, un autre, et encore deux autres, et de nouveau, plein!
Comment se fait-il que personne ne s'en soit jamais aperçu?"  Un extrait d'une énumération pris à la Cible, mon deuxième roman non publié: "Photographier la une d'un journal, on pourra aller jusqu'à engager les services d'un otage, figurant habituellement parfait pour la photographie de la une d'un journal, est-ce la une du journal ou la mine lessivée de l'otage qui fait foi?"  Et quelques extraits aussi pris au bloc-notes notamment ces descriptions somme toute nombreuses de mon retour du travail le lundi matin après une nuit de travail: "Tandis que je conduis pour aller au travail, je me réjouis qu'un de ces panneaux numériques habituellement destinés à relèguer des informations à la précision aussi maniaque qu'inutile de l'autoroute A4 jusqu'à l'autotoute A86, comptez six, et non cinq minutes sur ces panneaux donc, je me réjouis de voir que l'un d'eux est resté en carafe depuis la semaine dernière qui met en garde contre un danger qui n'a plus cours: "Vent violent". Poésie involontaire, aussi, dans l'épithète qui décrit si bien le vent. Dans l'absurdité de la circulation dense, je pense au "vent du dehors" de Bataille."  Je recherche dans l'excellente monographie sur John Baldessari de Coosje van Bruggen, le titre exact des photographies de jets de balles rouges sur fond de ciel bleu: "Throwing four balls in the air to get a square (best of 36 tries)"  Et refermant maladroitement le livre, en tombent quelques feuillets qui datent de l'époque de cette rétrospective de John Baldessari au Whitney Museum à New York en 1991, exposition qui avait été une sorte de révélation, je connaissais à l'époque très peu des travaux de John Baldessari. Ces feuillets sont écrits de ma main mais comme ils datent de 1991, je suis un peu subjugué par cette écriture qui était lisible, et pourtant pas si différente de la mienne, de celle d'aujourd'hui qui est illisible, il est déjà tard mais j'entreprends de recopier ces notes. Je les lis avec émotion, je suis à la fois amusé et irrité par la naïveté de certaines de ces lignes, mais je revois parfaitement cet après-midi poisseux du début de septembre 1991, il pleuvait par intermittence, des douches plutôt violentes et les trottoirs étaient glissants des premières feuilles tombées à terre, l'argent manquait en toute chose, il y avait comme cela trois jours à tenir à New York avant de repartir en France, et comme je le pressentais repartir pour une nouvelle vie. 1 New York, le 2 septembre 91 New York, pour la dernière fois, peut-être. Cigarette. Bière américaine. Mal de dos. Position inconfortable. Tel Philip Winters dans Alice dans les villes de Wim Wenders, j'ai investi mes derniers dollars dans un billet d'avion, retournant au vieux pays. Il me reste deux jours et des paquets de petite monnaies à vivre ici. Quelques tokens aussi. Trois immenses valises me regardent près de la porte, elles sont toutes phénoménalement lourdes, ça ne passera jamais. Il y a trois ans j'aterrissais à Chicago, une partie de mes bagages était perdue. Le taxi m'arnaquait d'une dizaine de dollars et je n'arrivais pas à trouver ma chambre d'hôtel. Le voyage américain a duré trois ans. Pendant ces trois ans, j'ai rencontré ce que les Etats-Unis avaient de meilleur à donner aussi bien que des situations plus dures. J'ai travaillé comme assistant de Robert Heineken, et puis aussi sur un échafaud de 30 centimètres de largeur à une hauteur de quatre étages, malgré mon terrible vertige, pour un salaire de misère. Je suis allé dans les plus beaux musées du pays, à New York, Chicago, San Francisco et Boston j'ai aussi passé de nombreuses nuits d'ennuis à boire et à jouer au billard américain, dans des bars sombres et déprimants de Chicago. J'ai eu de nombreux amis dont les portraits figurent dans ce livre et j'ai aussi combattu la pire des administrations américaines: le Service de l'Immigration et de Naturalisation, hanté de ses visages inamicaux. Il me semble avoir acquis une connaissance très réelle de ce pays je me vante souvent de mon impeccable compréhension des règles compliquées du Base-ball et du football américain. Il est cependant de ma conviction que mon départ des Etats-Unis réside dans mon incompréhension et mon refus de vivre plus outre dans ce pays. Au début je voulais mes images les plus proches de la réalité dont je m'étais donné le but de témoigner: un document. Une première crise d'hépatite virale, puis une longue solitude ont rapidement détourné mes intentions; plus préoccupante que le reportage à propos d'un immense pays, est devenue ma propre vie. Les efforts d'objectivité furent rapidement oubliés et abandonnés, il restait l'intention d'une grande démocratie des sujets traités. Mon aptitude à photographier a aussi grandement diminué. Ce matin j'achetai cinq rouleaux de TRI X, avec l'intention de faire mes dernières images de l'Amérique. Ce soir je constate un peu tristement que je dois en être à la vue n° 10 de la première pellicule: c'est trente-six fois moins d'images par jour que lors de mon dernier séjour à New York. Mon regard ne semble pourtant pas avoir beaucoup changé; J'observe avec la même rigueur les visages de fatigue à la fin de la journée de travail. Je ne prends plus de photos. Je m'intéresse maintenant davantage aux idées. le procédé a pris la place de la réalisation dans la tâche d'expression d'un contenu pourtant similaire. A mes amis américains, j'ai souvent expliqué que je trouvais difficile de vivre dans un pays à l'idéologie aux antipodes de mes convictions politiques. La condition humaine est une préoccupation inchangée. Au début de mon séjour aux Etats-Unis, je me suis appliqué à un travail de description de l'ennui inhérent à la vie quotidienne: je photographiais les banlieues les dimanches après-midi quand les familles étaient unies ou désunies devant les matchs de football américain sur les écrans de télévision. Plus récemment je tente de réunir les mêmes images de télévision par association dans le but déclaircir le spectateur sur le manpulation commerciale et politique dont il est la victime. Dans la Vie Matérielle, Marguerite Duras revendique son absence de certitudes excéptée celle de l'injustice sociale. Je pourrais en dire autant, jamais aussi bien. L'incertitude est aussi celle du retour: quelles sont les désillusions qui m'attendent en Frnace? Le travail que j'entreprends avec ce livre, quelles sont les chances de sa reconnaissance, de sa publication? Est-ce qu'en la matière je ne suis pas passé maître: produire un réel effort à l'intention d'un public mais de ne jamais l'atteindre d'une manière plus ample, plus nombreuse, plus réelle? Un grand souci rôde derrière l'enthousiasme du travail à la réalisation de ce livre: celui d'avoir été honnête, généreux. Il y a aussi le sentiment de devoir quelque chose à de nombreses personnes: est-ce que tant d'éducation et de recherches ne sont pas un immense gâchis si elles ne sont pas partagées, reléguées, exposées? Est-ce qu'après tout l'effort conséquent dépensé à la réalisation n'est pas dérisoire devant le somme d'énergie nécessaire à son partage par la publication, une énergie manquante parce que consommée dans sa plus grande part dans le travail de recherche et de production? Très souvent je regarde le travail accompli il y a deux ans, et je vois clairement au travers de ses faiblesses, provoquant un dégoût ou une grande fatigue. Je veux apprendre à accepter cet apprentissage cruel du temps. "Le lent Voyage" est une tentative en ce sens. Philippe De Jonckheere  Et relisant ces lignes, je ne peux d'une part m'empêcher d'aller faire un tour dans les trois grands cartons à dessin qui contiennent ce projet du "Lent Voyage", et de ce fait je remémore mieux ce fameux mois de septembre 1991. En quelque sorte je connais la fin de cette histoire-là. J'ai montré ces trois cartons à dessin à toutes les personnes auprès desquelles j'avais réussi à obtenir, à l'arraché, un rendez-vous et chaque fois je suis ressorti de ces entrevues avec le sentiment que ces trois cartons à dessin pesaient une tonne, je me sentais humilié, j'avais le sentiment d'avoir vraiment échoué, je sortais de ces grandes institutions de la photographie en pleurs. Alors quand je parle de naïveté à propos de ces lignes, ce n'est pas un vain mot, c'est une vraie douleur.  Et fin septembre 1991, pour combler cet apprentissage difficile sinon cruel de la dureté des choses, cherchant du travail, je tentais ma chance auprès des labos photo professionnels de Paris. Je me souviens d'une journée d'essai désastreuse à Publimod, j'y perdais tous mes moyens, comme si tout le découragement qui avait été accumulé depuis un mois tombait d'un seul coup sur mes épaules. En une journée j'étais parvenu médiocrement à sortir un tirage pour lequel la retoucheuse me jeta un regard noir eut égard au nombre conséquent de pétouilles qui polluaient l'image, l'humiliation était à son comble. Toute la journée cependant j'avais trouvé réconfort en regardant de loin une belle brune, une des tireuses: je croisais Anne pour la première fois, il fallut attendre six ans pour la rencontrer une nouvelle fois. Douze ans plus tard, c'est elle que je rejoins dans le lit ce soir.  Un rêve sans doute.  Un rêve très agréable.   Quelques lignes parmi les vingt lignes par jour d'Harry Mathews. Après une journée comme celle-ci, je mesure bien la difficulté d'un tel exercice. A man and a woman marry. For their first meal at home she bakes a ham, preparing it as she always does, at the start slicing off both ends before setting it in the pan. The ham is delicious, her husband delighted. "Why do you make it that way", he later asks her, "slicing the ends off?" "I don't know why" she answers, "except that I learned to do that way from my mother". Curious, the husband aks his mother-in-law at their next meeting, "Why do you slice both ends of the ham when you make it in the delicious way you taught your daughter?" "I don't know why", she answers, "I learned how to make it from my mother." The husband insists that he and his wife visit her grandmother, whom he again asks: "You bake ham in a wonderful way that has been adopted by your daughter and then by your granddaughter. Can you tell me why in this recipe one slices off the ends of the ham before cooking it?" "Don't know why they do it" the old lady replies, "but when I made it, the ham wouldn't fit in the pan." This fable, illustrating our inevitable ignorance about why things happen the way they do, was told to us on the first day at the More Time Course, which included many other goodies: how to avoid fatigue by sleeping less, how to manage disagreeable emotions by sheduling them, how to replace paying bills by making contributions to instutions one admires (such as Con Ed, restaurants, taxicabs). New York, 4/22/83
Harry Mathews a entrepris d'écrire Vingt lignes par jour pendant un peu plus d'un an, singeant ainsi la devise fameuse de Stendhal, "vingt lignes par jour, génie ou pas". Et je remarque ce soir qu'il a commencé ce projet en avril 1983, il y a vingt ans exactement. Dans vingt ans où serai-je, serai-je encore vivant? Dans vingt ans nous viendrons tout juste de finir de rembourser le prêt conséquent que nous venons de contracter pour acheter la maison de Fonteany-sous-Bois, consternant que ce soit la seule chose pour laquelle je prenne pareillement date, je manque de nerf je trouve.  Fin.  Anne attend toujours, pour éteindre, que Minuit soit effectivement passé de quelques minutes, sans quoi elle est un peu angoissée, pour elle minuit c'est l'heure du crime. Pour ma part la peur que l'on vienne m'égorger dans mon sommeil, c'est toutes les nuits, quelle que soit l'heure.  Le lendemain, je résous le problème resté sans solution la veille, comment prendre l'appareil-photo en photo: avec un miroir, un autoportrait en somme. C'est aussi l'occasion de relire mes notes et de me pencher sur la rédaction de ces lignes. Combien de choses peuvent tenir dans une seule journée prise au hasard et combien il en reste peu, somme toute, dès le lendemain quand les ingrédiens de la nouvelle journée effacent surement les pensées de la veille, aurais-je repensé à cette journée du 22 avril 2003 de la sorte si je n'avais pas consigné avec minutie tous ces menus accidents, ces détours de la pensée ou de la parole?, mais alors se pose la question de savoir à quel point cette journée a été une journée comme les autres, toujours tenue sous l'éclairage un peu particulier de vouloir en retenir le plus possible, je spécule, de fait, intérieurement sur les véritables chances de succès d'une telle documentation, et ce faisant, je repense à cet entretien en juin 1999 avec Charles Juliet, au détour de la conversation, cette phrase de l'écrivain: "En effet, cet oeil intérieur à l'aide duquel on cherche à se percevoir, il fait partie intégrante de ce que l'on à observer. Par là même, toutes ces perceptions dénaturent ce qu'il appréhende. Pour que ces perceptions ne soient plus vicées, le regarde doit s'inverser, puis épurer l'oeil dont il émane, afin de l'affranchir de ce qui conditionne sa vision. Autrement dit, nous avons à connaître ce à l'aide de quoi nous cherchons à nous connaître. Tant que l'on n'a pas effectué ce travail, toutes nos perceptions de nous-même sont déformées. Donc comment se connaître, comment devenir soi, compte tenu de cette difficulté inhérente à la recherche? Comment avoir une appréhension directe de soi? Tant d'obstacles sont à éliminer" 23 avril 2003, Philippe De Jonckheere.
posted by Philippe De Jonckheere at 4:57 AM
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