vendredi, mai 02, 2003
Combien d'années-lumière ai-je parcouru pendant ces dix minutes d'absence devant l'écran?  Je commence à rassembler quelques éléments écrits pour cette journée, ici les textes des rêves et notamment le rêve de l'hypothalamus que j'emprunte à la Boutique Obscure de Georges Perec. "Cela commence par des remarques anodines, mais bientôt il faut se rendre à l'évidence: il y a plein de "E" dans "la Disparition"
On en voit d'abord un, puis deux, puis vingt, puis mille!
Je n'en crois pas mes yeux.
J'en parle avec Claude. On peut penser que je rêve
On regarde à nouveau: plus de "E".
Tout de même!
Mais de nouveau, si, en voilà un, un autre, et encore deux autres, et de nouveau, plein!
Comment se fait-il que personne ne s'en soit jamais aperçu?"  Un extrait d'une énumération pris à la Cible, mon deuxième roman non publié: "Photographier la une d'un journal, on pourra aller jusqu'à engager les services d'un otage, figurant habituellement parfait pour la photographie de la une d'un journal, est-ce la une du journal ou la mine lessivée de l'otage qui fait foi?"  Et quelques extraits aussi pris au bloc-notes notamment ces descriptions somme toute nombreuses de mon retour du travail le lundi matin après une nuit de travail: "Tandis que je conduis pour aller au travail, je me réjouis qu'un de ces panneaux numériques habituellement destinés à relèguer des informations à la précision aussi maniaque qu'inutile de l'autoroute A4 jusqu'à l'autotoute A86, comptez six, et non cinq minutes sur ces panneaux donc, je me réjouis de voir que l'un d'eux est resté en carafe depuis la semaine dernière qui met en garde contre un danger qui n'a plus cours: "Vent violent". Poésie involontaire, aussi, dans l'épithète qui décrit si bien le vent. Dans l'absurdité de la circulation dense, je pense au "vent du dehors" de Bataille."  Je recherche dans l'excellente monographie sur John Baldessari de Coosje van Bruggen, le titre exact des photographies de jets de balles rouges sur fond de ciel bleu: "Throwing four balls in the air to get a square (best of 36 tries)"  Et refermant maladroitement le livre, en tombent quelques feuillets qui datent de l'époque de cette rétrospective de John Baldessari au Whitney Museum à New York en 1991, exposition qui avait été une sorte de révélation, je connaissais à l'époque très peu des travaux de John Baldessari. Ces feuillets sont écrits de ma main mais comme ils datent de 1991, je suis un peu subjugué par cette écriture qui était lisible, et pourtant pas si différente de la mienne, de celle d'aujourd'hui qui est ililsible, il est déjà tard mais j'entreprends de recopier ces notes. Je les lis avec émotion, je suis à la fois amusé et irrité par la naïveté de certaines de ces lignes, mais je revois parfaitement cet après-midi poisseux du début de septembre 1991, il pleuvait par intermittence, des douches plutôt violentes et les trottoirs étaient glissants des premières feuilles tombées à terre, l'argent manquait en toute chose, il y avait comme cela trois jours à tenir à New York avant de repartir en France, et comme je le pressentais repartir pour une nouvelle vie. 1 New York, le 2 septembre 91 New York, pour la dernière fois, peut-être. Cigarette. Bière américaine. Mal de dos. Position inconfortable. Tel Philip Winters dans Alice dans les villes de Wim Wenders, j'ai investi mes derniers dollars dans un billet d'avion, retournant au vieux pays. Il me reste deux jours et des paquets de petite monnaies à vivre ici. Quelques tokens aussi. Trois immenses valises me regardent près de la porte, elles sont toutes phénoménalement lourdes, ça ne passera jamais. Il y a trois ans j'aterrissais à Chicago, une partie de mes bagages était perdue. Le taxi m'arnaquait d'une dizaine de dollars et je n'arrivais pas à trouver ma chambre d'hôtel. Le voyage américain a duré trois ans. Pendant ces trois ans, j'ai rencontré ce que les Etats-Unis avaient de meilleur à donner aussi bien que des situations plus dures. J'ai travaillé comme assistant de Robert Heineken, et puis aussi sur un échafaud de 30 centimètres de largeur à une hauteur de quatre étages, malgré mon terrible vertige, pour un salaire de misère. Je suis allé dans les plus beaux musées du pays, à New York, Chicago, San Francisco et Boston j'ai aussi passé de nombreuses nuits d'ennuis à boire et à jouer au billard américain, dans des bars sombres et déprimants de Chicago. J'ai eu de nombreux amis dont les portraits figurent dans ce livre et j'ai aussi combattu la pire des administrations américaines: le Service de l'Immigration et de Naturalisation, hanté de ses visages inamicaux. Il me semble avoir acquis une connaissance très réelle de ce pays je me vante souvent de mon impeccable compréhension des règles compliquées du Base-ball et du football américain. Il est cependant de ma conviction que mon départ des Etats-Unis réside dans mon incompréhension et mon refus de vivre plus outre dans ce pays. Au début je voulais mes images les plus proches de la réalité dont je m'étais donné le but de témoigner: un document. Une première crise d'hépatite virale, puis une longue solitude ont rapidement détourné mes intentions; plus préoccupante que le reportage à propos d'un immense pays, est devenue ma propre vie. Les efforts d'objectivité furent rapidement oubliés et abandonnés, il restait l'intention d'une grande démocratie des sujets traités. Mon aptitude à photographier a aussi grandement diminué. Ce matin j'achetai cinq rouleaux de TRI X, avec l'intention de faire mes dernières images de l'Amérique. Ce soir je constate un peu tristement que je dois en être à la vue n° 10 de la première pellicule: c'est trente-six fois moins d'images par jour que lors de mon dernier séjour à New York. Mon regard ne semble pourtant pas avoir beaucoup changé; J'observe avec la même rigueur les visages de fatigue à la fin de la journée de travail. Je ne prends plus de photos. Je m'intéresse maintenant davantage aux idées. le procédé a pris la place de la réalisation dans la tâche d'expression d'un contenu pourtant similaire. A mes amis américains, j'ai souvent expliqué que je trouvais difficile de vivre dans un pays à l'idéologie aux antipodes de mes convictions politiques. La condition humaine est une préoccupation inchangée. Au début de mon séjour aux Etats-Unis, je me suis appliqué à un travail de description de l'ennui inhérent à la vie quotidienne: je photographiais les banlieues les dimanches après-midi quand les familles étaient unies ou désunies devant les matchs de football américain sur les écrans de télévision. Plus récemment je tente de réunir les mêmes images de télévision par association dans le but déclaircir le spectateur sur le manpulation commerciale et politique dont il est la victime. Dans la Vie Matérielle, Marguerite Duras revendique son absence de certitudes excéptée celle de l'injustice sociale. Je pourrais en dire autant, jamais aussi bien. L'incertitude est aussi celle du retour: quelles sont les désillusions qui m'attendent en Frnace? Le travail que j'entreprends avec ce livre, quelles sont les chances de sa reconnaissance, de sa publication? Est-ce qu'en la matière je ne suis pas passé maître: produire un réel effort à l'intention d'un public mais de ne jamais l'atteindre d'une manière plus ample, plus nombreuse, plus réelle? Un grand souci rôde derrière l'enthousiasme du travail à la réalisation de ce livre: celui d'avoir été honnête, généreux. Il y a aussi le sentiment de devoir quelque chose à de nombreses personnes: est-ce que tant d'éducation et de recherches ne sont pas un immense gâchis si elles ne sont pas partagées, reléguées, exposées? Est-ce qu'après tout l'effort conséquent dépensé à la réalisation n'est pas dérisoire devant le somme d'énergie nécessaire à son partage par la publication, une énergie manquante parce que consommée dans sa plus grande part dans le travail de recherche et de production? Très souvent je regarde le travail accompli il y a deux ans, et je vois clairement au travers de ses faiblesses, provoquant un dégoût ou une grande fatigue. Je veux apprendre à accepter cet apprentissage cruel du temps. "Le lent Voyage" est une tentative en ce sens. Philippe De Jonckheere  Et relisant ces lignes, je ne peux d'une part m'empêcher d'aller faire un tour dans les trois grands cartons à dessin qui contiennent ce projet du "Lent Voyage", et de ce fait je remémore mieux ce fameux mois de septembre 1991. En quelque sorte je connais la fin de cette histoire-là. J'ai montré ces trois cartons à dessin à toutes les personnes auprès desquelles j'avais réussi à obtenir, à l'arraché, un rendez-vous et chaque fois je suis ressorti de ces entrevues avec le sentiment que ces trois cartons à dessin pesaient une tonne, je me sentais humilié, j'avais le sentiment d'avoir vraiment échoué, je sortais de ces grandes institutions de la photographie en pleurs. Alors quand je parle de naïveté à propos de ces lignes, ce n'est pas un vain mot, c'est une vraie douleur.  Et fin septembre 1991, pour combler cet apprentissage difficile sinon cruel de la dureté des choses, cherchant du travail, je tentais ma chance auprès des labos photo professionnels de Paris. Je me souviens d'une journée d'essai désastreuse à Publimod, j'y perdais tous mes moyens, comme si tout le découragement qui avait été accumulé depuis un mois tombait d'un seul coup sur mes épaules. En une journée j'étais parvenu médiocrement à sortir un tirage très médiocre, l'humiliation était à son comble. Toute la journée cependant j'avais trouvé réconfort en regardant de loin une belle brune, une des tireuses: je croisais Anne pour la première fois, il fallut attendre six ans pour la rencontrer une nouvelle fois. Douze ans plus tard, c'est elle que je rejoins dans le lit ce soir.  Un rêve sans doute.  Un rêve très agréable.   Quelques lignes parmi les vingt lignes par jour d'Harry Mathews. Après une journée comme celle-ci, je mesure bien la difficulté d'un tel exercice.  Fin.  Anne attend toujours que Minuit soit effectivement passé de quelques minutes, sans quoi elle est un peu angoissée, pour elle minuit c'est l'heure du crime. Pour ma part la peur que l'on vienne m'égorger dans mon sommeil, c'est tous les soirs, quelle que soit l'heure.  Le lendemain, je résous le problème resté sans solution la veille, comment prendre l'appareil-photo en photo: avec un miroir, un autoportrait en somme. C'est aussi l'occasion de relire mes notes et de me pencher sur la rédaction de ces lignes. Je pense alors combien de choses peuvent tenir dans une seule journée prise au hasard et combien il en reste peu, somme toute, dès le lendemain quand les ingrédiens de la nouvelle journée effacent surement les pensées de la veille, aurais-je repensé à cette journée du 22 avril 2003 de la sorte si je n'avais pas consigné avec minutie tous ces menus accidents, ces détours de la pensée ou de la parole?, mais alors se pose la question de savoir à quel point cette journée a été une journée comme les autres, toujours tenue sous l'éclairage un peu particulier de vouloir en retenir le plus possible, je spécule alors intérieurement sur les véritables chances de succès d'une telle documentation, et ce faisant, je repense à cet entretien en juin 1999 avec Charles Juliet, au détour de la conversation, cette phrase de l'écrivain: "En effet, cet oeil intérieur à l'aide duquel on cherche à se percevoir, il fait partie intégrante de ce que l'on à observer. Par là même, toutes ces perceptions dénaturent ce qu'il appréhende. Pour que ces perceptions ne soient plus vicées, le regarde doit s'inverser, puis épurer l'oeil dont il émane, afin de l'affanchir de ce qui conditionne sa vision. Autrement dit, nous avons à connaître ce à l'aide de quoi nous cherchons à nous connaître. Tant que l'on n'a pas effectué ce travail, toutes nos perceptions de nous-même sont déformées. Donc comment se connaître, comment devenir soi, compte tenu de cette difficulté inhérente à la recherche? Comment avoir une appréhension directe de soi? Tant d'obstacles sont à éliminer" 23 avril 2003, Philippe De Jonckheere.
posted by Philippe De Jonckheere at 10:29 PM
jeudi, mai 01, 2003
De retour de la piscine, je mange un morceau et je remonte travailler, là je trouve mon ordinateur très occupé à calculer la trajectoire fictive d'un vaisseau spatial dans un parcours semé d'embûches, le tout à la folle allure de plusieurs fois la vitesse de la lumière sans doute.  Je pose l'appareil photo sur la table l'allume et avant de la racorder à la tour de l'ordinateur, je déclenche: curieux comme certains soirs en pianotant sur ces touches, et la fatigue aidant, je trébuche souvent et fait nombre de fautes de frappe, le texte que j'écris ou recopie alors m'apparaît toujours comme une montagne à gravir et le découragement est de tous les mouvements, et quand la fatigue est à son comble le sentiment que les yeux vont bientôt s'exorbiter ou que le clavier grandit soudainement à vue d'oeil.  Une connection rapide pour aller chercher mon courrier, Le Lièvre de Mars décidément ne tarit pas d'éloge pour l'Adam Project, c'est à dire, somme toute, ce que je suis en train de faire. Voilà ce que je lui réponds: >Ce que vous pouvez être méchant! A vrai dire j'ai longtemps réfléchi à cette
>histoire de participation. En relisant les différentes déclarations
>d'intention, j'ai fini par comprendre que le but était une manière de
>database dont la nature du contenu n'était pas nécessairement primordiale.
>Qu'il y ait des projets mûrement réfléchis comme le votre ou des journées
>banales, même dans des proportions qui peuvent faire douter de l'intérêt du
>projet n'est pas une mauvaise chose, cela donne à voir un échantillon "réel"
>de vie, enfin c'est ce que j'ai fini par décider de penser le 22 avril à
>minuit et des minutes de poussière. >Bon vent mon ami >Phil  Et quand je dis sur ce que je suis en train de faire, je réalise que dans cette journée, il n'y a aucun ingrédient qui ne soit pas, strictement parlant, du travail, de cette matière accumulée le jour durant. Ainsi partiellement immergé dans le bassin moyen de la piscine de Gournay-en-Bray, guettant l'arrivée de Madeleine en bout de sa course de tobogan, et songeant à nouveau aux premières expériences érotiques, celles de l'adolescence, j'étais on ne peut plus occupé à travailler. Le boulot quoi.  Et de fait, à la piscine avec Madeleine, certes j'appréciai d'être en partie extrait de cette spirale obsédante d'être en train de travailler et de documenter cette activité de travail, qui devenait elle-même documentée, englué somme toute, pris au piège de cette spirale aussi surement que la mouche sur ces rubans adhésifs que l'on fait pendre les soirs d'été de l'abat-jour des lampes. La comparaison avec le monde des insectes est une nouvelle fois choisie à dessein, que dire en effet de ces heures tous les jours passées devant l'écran lumineux, les yeux s'usant, assez certains soirs que je sois obligé de porter des lunettes, si ce n'est que souvent j'ai le sentiment d'y être on ne peut plus vivant, c'est à dire le plus près qu'il soit de moi-même et qu'à d'autres moments, surement moins couronnés de succès dans ce que j'entreprends, je nourris au contraire le sentiment de passer à côté de tout, et d'autres soirs encore, ce qui est pire, d'avoir un sentiment mitigé et partagé, entre ce qui en valait sans doute et la peine et là où le temps fût enf ait tout à fait perdu, gâché, Un papillon de nuit léthalement attiré par la lueur électrique doit tenir pareil discours.  Reprenant la chronique en cours et jugeant, dans une maquette sommaire, de comment elle apparaîtra une fois en ligne, prenant alors une photographie de mon écran, je m'aperçois que ce qui était jouissif la nuit dernière, c'est à dire creuser des chasse-trappes de plus en plus béantes et profondes, le réglage de ces pièges donc, est au contraire, ce soir, une activité déplaisante laissant derrière elle une curieuse impression de malaise: ici une photographie de mon écran sur lequel je peux lire un passage de ma chronique et sa photographie montrant la construction, la touche finale, en fait, de mon article sur la photographie numérique, article qui est, lui, déjà en ligne et apparemment lu, je me retiens in extremis de reprendre cet écran en photo, d'une part parce que je suis sur que tout le monde a compris ce qui était en jeu ici et d'autre part aussi parce que je ne suis pas sur de vouloir aller beaucoup plus loin moi-même, est-ce que déjà le fait de voir apparaître cet article dont je revois encore certains passages au brouillon, de le voir apparaître donc, en ligne, est-ce que cela n'est pas déjà en soi une manière de miracle et de mise en abyme, et est-ce qu'en la matière ce n'est pas sufisant?  Je dois laisser de côté quelques instants la journée et sa documentation servile, pressé que je suis de faire quelques corrections urgentes sur le site du Désordre, corrections et réglages qui ont mal résisté au déménagement du site, une vingtaine de fichiers sont à reprendre, j'en ai fait la liste.  La page des "je me souviens" inspirés par Georges Perec et Joe Brainard, c'est l'une des toutes premières pages dont j'ai eu l'idée pour le site et c'est sans doute celle qui me donne encore le plus de plaisir aujourd'hui, je n'aime rien tant que de recevoir de temps en temps ces quelques "je me souviens" par mail et de les ajouter au bas de cette page. Je me souviens de cette monitrice ivre qui fêtait la fin de cette colonie de vacances; je la regardais pisser. Je crois que je ne comprenais pas ce que je voyais. Pourtant je comprenais "femme", "pisser", et peut-être même "ivre". (Et dire que celui-là n'aime pas du tout Perec!)  Prenant une photographie de cette activité de corrections attentives, je mesure à quel point je trouve très laides toutes ces interfaces graphiques des différents programmes que j'utilise pour travailler les textes, les images ou les pages de site et c'est pourtant dans les ramifications et les détours de ces programmes que je parviens à donner corps à ces idées, celles même que j'ai pû avoir tandis que je faisais de la balançoire avec Madeleine, que je torchais Nathan ou même que je faisais la vaisselle: là aussi que d'heures passées devant une image lumineuse souvent trouvée moche!  S'assurer ensuite que tout fonctionne, se réjouir tout de même que les coutures ne soient plus visibles, une fois le travail fait, c'est déjà ça.  Lutrin de luxe pour un brouillon, une liste de corrections à apporter, toutes rayées, donc toutes faites. Je reviens à cette chronique, les images ont désormais une nette avance sur les lignes écrites, qui n'en sont, elles, qu'aux rêves du sommeil de ce matin. Quelles images pour ces rêves? Je descends et trouve Anne fort occupée à dérusher les quelques extraits de vidéo qu'elle a faits des enfants ce matin dans leur chasse aux oeufs de Pâques dans le jardin, tandis que je dormais, transition inespérée.  Je remonte et vais vérifier que les enfants dorment, je trouve Madeleine dans des rêves de grand tobogan à la piscine de Gournay-en-Bray.  Je vois nettement moins clair dans les rêves de Nathan, sans doute plus obscurs. Dors petit garçon je m'occupe de tenir la chronique de ce qu'il se passe dans ton sommeil tout comme ta mère l'a fait ce matin dans mon sommeil de travailleur de nuit, c'est à peine exagéré, mais je me demande tout de même si nous n'allons pas finir par avoir accès à quelque prodige technologique qui nous donnera la possibilité d'enregister nos rêves. Pas sur d'ailleurs que cela ne vire pas au cauchemar. Longtemps j'ai eu ce phantasme de pouvoir emporter un appareil-photo dans mes rêves, moins maintenant.
posted by Philippe De Jonckheere at 10:53 PM
mardi, avril 29, 2003
Photographier Madeleine sur sa balançoire est une expérience de photographie qui n'est pas sans rappeler, plus modestement, les tentatives de John Baldessari intitulées: "Throwing four balls in the air to get a square (best of 36 tries)" (jeter quatre balles en l'air pour former un carré, les meilleures parmi 36 tentatives).  En effet l'impression visuelle qui est la mienne quand je pousse Madeleine sur sa balançoire, le plus haut possible, parce que Madeleine est une acrobate née et qu'elle ne se contente pas de la hauteur habituellement acquise sur une balançoire, cette impression visuelle donc est souvent très forte, faite de ce mélange de la couleur des habits de Madeleine contre le fond généralement vert foncé du jardin, la lumière de contre-jour et l'image sans cesse changeante de cette petite fille qui file dans les airs, toutes ces impressions ne survivent en fait jamais ou presque à mes tentatives de les capturer en photographie. J'imagine que cette déconvenue doit être assez proche de celle du collectionneur de papillon qui finit par attraper dans son filet un spécimen très convoité et de devoir constater que dans cette capture un peu de la poudre des ailes du papillon s'est détachée des ailes et que ce fait le spécimen est plutôt médiocre, mais qui suis-je pour de telles suppositions, moi qui n'est jamais chassé le papillon, seulement une certaine petite fille acrobate.  Madeleine d'après John Baldessari.  Anne.  Anne.  Plaine de Puiseux-en-Bray, j'emmène Madeleine, toujours très bavarde en pareilles circonstances, à la piscine de Gournay-en-Bray.  Photographie habituelle sur cette route qui nous conduit vers Saint-Germer-de-Fly. A Saint-Germer-de-Fly se trouve une cathédrale de conception unique alliant deux nefs, l'une de style fin roman et l'autre en gothique flamboyant, à la réflexion, je ne crois pas avoir jamais fait une seule photographie de cette photographie, en revanche je crois que j'ai un nombre conséquent de photographies de cette ligne de haute tension.  Comme de coutume au moment des vacances scolaires, les maîtres nageurs de la piscine de Gournay-en-Bray avaient installé la sono, ce que j'ai d'abord redouté, parce que je ne sais quelle fadaise de variété française passait quand nous sommes entrés dans le bassin. Et puis parce que cela devait être la fin de ce disque, un des maîtres nageurs de la piscine de Gournay-en-Bray a changé de galette, je me préparais à mentalement fermer mes portugaises, mais je ne m'étais pas préparé à entendre une très vieille chanson des Rolling Stones play with fire, air dont le refrain ne me quitte plus (you don't play with me cause you play with fire) et j'étais sidéré comme cette chanson m'apparut comme familière alors que, pensai-je je ne l'avais pas entendu depuis des lustres, et justement je me dis que je devais essayer de me rappeler quand j'avais entendu cette chanson pour la dernière fois, et Madeleine j'en suis sur devait me trouver très casse-pieds à ce moment là, étant donné le peu d'attention que je devais prêter à ses jeux et à ses chahuts.  Je me souviens que je n'ai entendu cette chanson que pendant un seul été, j'avais quatorze ans, j'étais au Pays de Galles, dans une petite ville balnéaire du nom de Portscrawl, je ne suis plus très sur, il faudrait regarder sur une carte, en voyage d'apprentissage des langues, et à l'époque combien ironisions-nous sur les efforts de nos parents qui nous envoyaient faire des progrès en langue, et nous étions bien fanfarons de dire que c'était surtout dans le maniement de la langue que nous faisions le plus de progrès, je veux parler bien sur de ces premières pelles à la salive abondante à pas trop savoir quoi faire, ce qu'il était convenu de faire. J'étais logé chez un médecin qui parlait parfaitement le français et qui prenait beaucoup de plaisir à m'apprendre les pires grossiéretés de la langue anglaise. Dans ma chambre, il y a avait un tourne-disque ce qui constituait pour moi le rêve, avoir un tourne-disque dans sa chmabre et ne pas avoir à négocier avec le père une interruption d'un série de disques du Modern Jazz Quartet pour pouvoir écouter quelques morceaux du double blanc, ou comble du luxe, la face 2 entière d'Abbey Road sur le pick-up du salon à Garches. Véritable supplice de Tentale cependant parce que les seuls disques disponibles étaient des fadaises terribles, l'équivalent de ce que la variété française peut produire de pire, surtout celle des années soixante-dix, mais comble du bonheur tout de même, il y avait un double disque des Rolling Stones, une compilation de leur débuts, c'était la première fois que j'entendais les Stones et j'étais médusé d'entendre des morceaux comme Not Fade Away ou Play with fire. Ce dont je me souviens c'était l'effet vraiment incroyable que ce disque passé en boucle pouvait avoir sur ma libido, dont on imagine sans peine qu'à quatorze ans elle me travaillait déjà suffisamment comme cela. Je me souviens de me première petite amie, cet été là, elle était la première avec laquelle j'échangeais des baisers, elle s'appelait Soline Langlois, elle avait des seins grandioses et me laissait en faire avec autant de choses, c'est à dire assez peu, que j'étais capable d'imaginer à cet âge, tandis que nosu écoutions ce disque des Rolling Stones dans ma chambre, elle, elle était tombée sur une famille nettement moins drôle, dans laquelle il n'aurait pas été pensable que deux adolescents français de sexe opposé pusszent être laissés sans surveilance étroite. Soline était prête à tout, territoires flous sur lesquels au contraire je n'étais pas du tout résolu à m'aventurer parce que le sermon paternel de pré-vacances, sur fond de Modern Jazz Quartet à tous les coups, résonait assez fort encore à mes oreilles (aujourd'hui c'est surtout le swing du vibraphone de Milt Jackson qui perdure à mes oreilles). Et j'en étais là de mes pensées, partiellement immergé dans le bassin moyen de la piscine de Gournay-en-Bray, rattrapant Madeleine aux sortires du tobogan qui enchaînait descente après descente sans sembler se lasser du tout de ce petit manège.  Après Play with fire, Wild Horses, dont je me souviens qu'un ami d'enfance qui était devenu, dans les traces de son grand frère à la pléthorique discothèque, un grand connaisseur des Stones, vantait que ce fût là la chanson ultime pour faire l'amour, ce dont ni lui ni moi ne savaient quoi ce soit d'ailleurs. Un an plus tard cependant, j'étais cette fois en Allemagne, là aussi pour apprendre la langue, dans la ville de Regensburg en Bavière et je fis l'amour pour la première fois avec une jeune fille, nécessairement un peu plus âgée que moi, qui s'appelait Sylvie, elle aussi grande amatrice des Rolling Stones et qui ne serait jamais départie d'une casette qu'elle s'était faite, compilation des slows des Stones, dans laquelle figurait en bonne place Wild Horses. Cette première expérience fut plutôt un désastre et quand bien même je me souviens avec précision avoir éjaculé sur Wild Horses et de n'avoir ni trouvé meilleur le plaisir de l'écoute de ce morceau ni meilleure non plus le plaisir de l'éjaculation. Je crois que j'en ai tenu une manière de rigueur à cet ami. Madeleine continue d'enchaîner les tours de tobogan, fort heureusement tout à fait indocte des pensées qui sont les miennes tandis que je suis partiellement immergé dans le bassin moyen de la piscine de Gournay-en-Bray  Je me souviens des piscines en Angleterre et en Allemagne, de ces grands complexes sportifs, celui de Barnstaple en Angleterre et celui de Wiesbaden en Allemagne, piscines aux toits rétractables et dont les bords de ce fait donnaient sur de vastes étendues de pelouse sur lesquelles des jeunes gens jouaient au volley-ball (et y jouaient très bien, de façon sérieuse, en se battant sur toutes les récpetions et tous les contres), à la piscine de Wiesbaden je me souviens avoir joué une partie d'échecs sur un échiquier grand comme ma chambre à Garches et d'avoir perdu contre un jeune Allemand. Je me souviens d'une compétition de natation à la piscine municipale de Garches, toute l'après-midi, un dimanche après-midi, j'avais attendu que mon nom soit annoncé pour ma série de 100 mètres dos et apparemment, il fut oublié et quand je suis allé voir l'entraineur pour m'assurer qu'on ne m'avait pas oublié j'ai lu sur son visage qu'il mentait quand il me dit non non, on ne t'a pas oublié, et je suis rentré furieux au vestiaire, je me suis rhabillé et quand j'ai été entièrement rhabillé, presque prêt à partir, j'ai entendu dans les hauts parleurs de la piscine mon nom et celui de certains de mes camarades, je suis parti en courant, et en pleurant, honteux.  Je me souviens de mon apprentiasage de la nage à la piscine de Saint-Cloud, le maître-nageur était un sadique qui n'avait d'autre plaisir que celui de me tendre la perche que quand j'étais sur le point de me noyer et que j'avais déjà bu la tasse, je m'accrochais à cette perche en toussant, il me ramenait au bord en me traitant d'incapable.  En sortant de la piscine de Gournay-en-Bray. La périphérie de villes comme Gournay-en-Bray ou Gisors est vraiment une catastrophe visuelle. Les Anglais, pour qualifier cela, utilisent le mot de Eyesore, qui est à l'oeil ce que la rage de dent est aux dents.  Cette photographie est une commande. Madeleine de l'arrière de la voiture m'a demandé de faire une photo des vaches, c'est toujours assez étonnant d'entendre Madeleine me demander de faire une photo, soit des vaches sur le bord de la route, soit d'un de ses dessins à la craie sur la dalle de la fosse septique au bas du perron dans le jardin, ou soit encore du car de l'école qui passe sous nos fenêtres, toutes ces images vont généralement dans un sous-dossier Phil/images/dessins_enfants/madeleine/commandes, celle-ci rejoint les autres photographies qu'elle m'a demandé de prendre, mais dont elle exprime très rarement le désir de les voir, j'archive pour plus tard.  Route de Puiseux-en-Bray, Madeleine silencieuse à l'arrière, c'est plutôt rare, mange ses chips et son saucisson: dans dix ans j'écrirai: "je me souviens de l'odeur mêlée des chips du saucisson et de l'eau chlorée, dans la voiture le mardi soir en revenant de la piscine de Gournay-en-Bray".  Le Pays de Bray.  Nathan rêve mais ne dort pas.  Va te coucher!  Allez vous coucher! Les enfants, voici la liste des choses pour lesquelles vos parents doivent attendre que vous soyiez couchés, pour s'y adonner, boire un coup, dîner tranquillement, faire une partie de scrabble (et noter tous les mots composés sur une feuille de carnet avec dans l'idée qu'un jour il faudra écrire un roman ou un récit avec tous ces mots), regarder la cassette du Miroir d'Andreï Tarkovski prêtée par Pascal et Florence la semaine dernière, aller travailler sur l'ordinateur, composer les images de la série, la Vie, écrire quelques lignes pour le bloc-notes du jour et passer à autre chose, faire l'amour, lire un peu avant d'éteindre, éteindre, dormir, vous comprenez maintenant pouquoi nous insistons pour que vous alliez vous coucher? Non?
posted by Philippe De Jonckheere at 11:03 AM
lundi, avril 28, 2003
Photographier Madeleine sur sa balançoire est une expérience de photographie qui n'est pas sans rappeler, plus modestement, les tentatives de John Baldessari intitulées: "Throwing four balls in the air to get a square (best of 36 tries)" (jeter quatre balles en l'air pour former un carré, les meilleures parmi 36 tentatives).  En effet l'impression visuelle qui est la mienne quand je pousse Madeleine sur sa balançoire, le plus haut possible, parce que Madeleine est une acrobate née et qu'elle ne se contente pas de la hauteur habituellement acquise sur une balançoire, cette impression visuelle donc est souvent très forte, faite de ce mélange de la couleur des habits de Madeleine contre le fond généralement vert foncé du jardin, la lumière de contre-jour et l'image sans cesse changeante de cette petite fille qui file dans les airs, toutes ces impressions ne survivent en fait jamais ou presque à mes tentatives de les capturer en photographie. J'imagine que cette déconvenue doit être assez proche de celle du collectionneur de papillon qui finit par attraper dans son filet un spécimen très convoité et de devoir constater que dans cette capture un peu de la poudre des ailes du papillon s'est détachée des ailes et que ce fait le spécimen est plutôt médiocre, mais qui suis-je pour de telles suppositions, moi qui n'est jamais chassé le papillon, seulement une certaine petite fille acrobate.  Madeleine d'après John Baldessari.  Anne.  Anne.  Plaine de Puiseux-en-Bray, j'emmène Madeleine, toujours très bavarde en pareilles circonstances, à la piscine de Gournay-en-Bray.  Photographie habituelle sur cette route qui nous conduit vers Saint-Germer-de-Fly. A Saint-Germer-de-Fly se trouve une cathédrale de conception unique alliant deux nefs, l'une de style fin roman et l'autre en gothique flamboyant, à la réflexion, je ne crois pas avoir jamais fait une seule photographie de cette photographie, en revanche je crois que j'ai un nombre conséquent de photographies de cette ligne de haute tension.  Comme de coutume au moment des vacances scolaires, les maîtres nageurs de la piscine de Gournay-en-Bray avaient installé la sono, ce que j'ai d'abord redouté, parce que je ne sais quelle fadaise de variété française passait quand nous sommes entrés dans le bassin. Et puis parce que cela devait être la fin de ce disque, un des maîtres nageurs de la piscine de Gournay-en-Bray a changé de galette, je me préparais à mentalement fermer mes portugaises, mais je ne m'étais pas préparé à entendre une très vieille chanson des Rolling Stones play with fire, air dont le refrain ne me quitte plus (you don't play with me cause you play with fire) et j'étais sidéré comme cette chanson m'apparut comme familière alors que, pensai-je je ne l'avais pas entendu depuis des lustres, et justement je me dis que je devais essayer de me rappeler quand j'avais entendu cette chanson pour la dernière fois, et Madeleine j'en suis sur devait me trouver très casse-pieds à ce moment là, étant donné le peu d'attention que je devais prêter à ses jeux et à ses chahuts.  Je me souviens que je n'ai entendu cette chanson que pendant un seul été, j'avais quatorze ans, j'étais au Pays de Galles, dans une petite ville balnéaire du nom de Portscrawl, je ne suis plus très sur, il faudrait regarder sur une carte, en voyage d'apprentissage des langues, et à l'époque combien ironisions-nous sur les efforts de nos parents qui nous envoyaient faire des progrès en langue, et nous étions bien fanfarons de dire que c'était surtout dans le maniement de la langue que nous faisions le plus de progrès, je veux parler bien sur de ces premières pelles à la salive abondante à pas trop savoir quoi faire, ce qu'il était convenu de faire. J'étais logé chez un médecin qui parlait parfaitement le français et qui prenait beaucoup de plaisir à m'apprendre les pires grossiéretés de la langue anglaise. Dans ma chambre, il y a avait un tourne-disque ce qui constituait pour moi le rêve, avoir un tourne-disque dans sa chmabre et ne pas avoir à négocier avec le père une interruption d'un série de disques du Modern Jazz Quartet pour pouvoir écouter quelques morceaux du double blanc, ou comble du luxe, la face 2 entière d'Abbey Road sur le pick-up du salon à Garches. Véritable supplice de Tentale cependant parce que les seuls disques disponibles étaient des fadaises terribles, l'équivalent de ce que la variété française peut produire de pire, surtout celle des années soixante-dix, mais comble du bonheur tout de même, il y avait un double disque des Rolling Stones, une compilation de leur débuts, c'était la première fois que j'entendais les Stones et j'étais médusé d'entendre des morceaux comme Not Fade Away ou Play with fire. Ce dont je me souviens c'était l'effet vraiment incroyable que ce disque passé en boucle pouvait avoir sur ma libido, dont on imagine sans peine qu'à quatorze ans elle me travaillait déjà suffisamment comme cela. Je me souviens de me première petite amie, cet été là, elle était la première avec laquelle j'échangeais des baisers, elle s'appelait Soline Langlois, elle avait des seins grandioses et me laissait en faire avec autant de choses, c'est à dire assez peu, que j'étais capable d'imaginer à cet âge, tandis que nosu écoutions ce disque des Rolling Stones dans ma chambre, elle, elle était tombée sur une famille nettement moins drôle, dans laquelle il n'aurait pas été pensable que deux adolescents français de sexe opposé pusszent être laissés sans surveilance étroite. Soline était prête à tout, territoires flous sur lesquels au contraire je n'étais pas du tout résolu à m'aventurer parce que le sermon paternel de pré-vacances, sur fond de Modern Jazz Quartet à tous les coups, résonait assez fort encore à mes oreilles (aujourd'hui c'est surtout le swing du vibraphone de Milt Jackson qui perdure à mes oreilles). Et j'en étais là de mes pensées, partiellement immergé dans le bassin moyen de la piscine de Gournay-en-Bray, rattrapant Madeleine aux sortires du tobogan qui enchaînait descente après descente sans sembler se lasser du tout de ce petit manège.  Après Play with fire, Wild Horses, dont je me souviens qu'un ami d'enfance qui était devenu, dans les traces de son grand frère à la pléthorique discothèque, un grand connaisseur des Stones, vantait que ce fût là la chanson ultime pour faire l'amour, ce dont ni lui ni moi ne savaient quoi ce soit d'ailleurs. Un an plus tard cependant, j'étais cette fois en Allemagne, là aussi pour apprendre la langue, dans la ville de Regensburg en Bavière et je fis l'amour pour la première fois avec une jeune fille, nécessairement un peu plus âgée que moi, qui s'appelait Sylvie, elle aussi grande amatrice des Rolling Stones et qui ne serait jamais départie d'une casette qu'elle s'était faite, compilation des slows des Stones, dans laquelle figurait en bonne place Wild Horses. Cette première expérience fut plutôt un désastre et quand bien même je me souviens avec précision avoir éjaculé sur Wild Horses et de n'avoir ni trouvé meilleur le plaisir de l'écoute de ce morceau ni meilleure non plus le plaisir de l'éjaculation. Je crois que j'en ai tenu une manière de rigueur à cet ami. Madeleine continue d'enchaîner les tours de tobogan, fort heureusement tout à fait indocte des pensées qui sont les miennes tandis que je suis partiellement immergé dans le bassin moyen de la piscine de Gournay-en-Bray
posted by Philippe De Jonckheere at 11:49 PM
dimanche, avril 27, 2003
 Nathan, mon petit garçon Il y a trois ans, je dormais profondément, nous avons tous les deux ceci en commun que nous peinons à trouver le sommeil, mais, ce dernier nous trouve finalement et nous plongeons avec lui tels des cachalots partis rejoindre le fond de la mer, profondément endormi donc, j'ai entendu une voix, celle d'Anne, ta mère, me chuchoter à l'oreille qu'il fallait que je me lève, qu'elle venait de perdre les eaux. Il était cinq heures, et deux minutes plus tard j'étais en bas habillé, la clef de la voiture en main, Anne, elle, n'était pas encore habillée, qui buvait son café au lait sur la table de la cuisine, ta mère est toujours beaucoup plus calme que moi, elle est arrimée à son café au lait comme les navires sont ancrés dans le port, la terre peut ausi bien s'ouvrir et se crevasser sous nos pieds. Quand enfin elle fut prête, nous partîmes pour la maternité de Gisors, je conduisais prudemment, faisant en sorte que ma conduite soit la plus souple possible pour Anne qui était tout de même sur le point même de te donner naissance. Un peu avant Gisors, Anne me demanda si finalement Nathan cela ne m'irait pas comme prénom si c'était un garçon, Anne, tu sais, était vraiment incroyable parce que j'ai dû lui proposer une cinquantaine de prénoms de filles et de garçons, qu'elle a tous refusés, il faut tout de même admettre que parmi mes propositions les plus alléchantes on trouvait tout de même des prénoms qui n'étaient peut-être pas faciles à porter comme Cunégonde pour une fille et Nabuchodonosor pour un garçon, à la réflexion, Nabuchodonosor De Jonckheere manquait de légéreté , elle même ne m'avait avancé que Simon pour un garçon, ce qui ne m'enchantait guère il faut bien le dire, et Angèle pour une fille, ce qui m'allait, je n'étais pas difficile. Alors ai-je dit va pour Nathan si c'est un garçon, mais je restais prêt pour un changement de dernière main, de dernière minute. Arrivés à la maternité, nous sommes tout de suite tombés sur Madame Maréchal, une sage-femme qui avait déjà donné naisance à ta petite soeur Madeleine et dont nous nous étions régalé de la gentillesse et de la discrétion. Madame Maréchal avait aussi une odeur corporelle qui plaisait beaucoup à Anne, et j'imagine qu'étant donné ce que ces deux femmes avaient déjà vécu ensemble et ce qu'elles allaient bientôt vivre de nouveau ensemble, comme dans un corps à corps en somme, il n'était pas sot que l'odeur corporelle de Madame Maréchal fût agréable à ta maman. Quand Madame Maréchal tâta l'effacement du col, elle en conclut à une naissance emminente, peut être pas, mais qui n'allait pas tarder, nous passâmes donc dans la salle de travail, ce qui devait surement occasionner bien du tracas à ta maman qui devait anticiper toutes les souffrances des contractions et de l'enfantement comme celles d'une imprescriptible corvée douloureuse. Madeleine était née sur un disque d'ambiance, quelque chose d'assez terrible, une suite continue de morceaux de musique sans intelligence et au milieu de cela Madeleine a sorti la tête de l'eau sur Are you going with me de Pat Metheny, morceau égaré là par je ne sais quel miracle. Nous étions résolus à ne pas prendre le risque que tu naisses sur une musique inepte, aussi nous avions apporté quelques galettes de Anouar Brahem et c'est sur les notes intenses, silencieuses presque, de Thimar que tu es né. Cette fois, Anne, qui enfantait pour la quatrième fois, avait choisi d'atténuer ses souffrances en demandant une péridurale, pour cela on me fit sortir de la salle de travail parce que sans doute estimait-on, peut-être pas à déraison, que le spectacle d'une immense seringue inoculée dans le bas de colonne vertébrale n'était pas une nécessité pour un homme, je fus donc congédié, et on me conseilla même d'aller prendre un petit déjeuner qu'on se proposait de me servir dans la future chambre d'Anne et toi. On assit Anne sur la table de travail et là l'anesthésiste n'eut que le temps d'aller me chercher, dans le couloir de la maternité, j'entendis des bruits confus, on se demandait où était le père, un peu affolé tout de même, cela se passait si mal que cela? qu'il fallait que je revienne ficelle dans la salle de travail? et d'ailleurs au'aurais-je fait que Madame Maréchal n'aurait pas su faire?, et là je vis Anne assise qui tirait, elle même sur la tête de ce bébé, qui sortit comme cela, d'un coup d'un seul, enfin c'est moi qui le dis, Madame Maréchal se tenait accroupie prête à intervenir, comme un demi de mêlée qui attend que le ballon sorte d'un regroupement, je me tenais pas loin d'elle tel un demi-d'ouverture en somme prêt à recevoir la passe et à moi reviendrait la décision périlleuse d'ouvrir le jeu ou de taper à suivre en somme. Mais Anne te prit, et te posa sur sa poitrine, tu étais un garçon, on t'appela Nathan. Tu étais un corps tout rond blotti contre le sein d'Anne, drapé tel quel dans le drap de l'assistance publique, souillé par endroits de liquide amniotique et de sang. Je t'ai baigné, je t'ai habillé, je t'ai reposé sur la poitrine d'Anne, tu peinais beaucoup à garder les yeux ouverts. Madame Maréchal remplissait les premiers papiers te concernant et nous a demandé si tu avais un deuxième prénom, de cela nous nous étions mis d'accord avec Anne, si tu étais un garçon ton deuxième prénom serait Alonzo et sans doute plus tard je t'expliquerai que c'était là le surnom de mon petit frère Alain (parce que Alonzo bistro) et que ce n'était peut-être pas un cadeau mais j'avais décidé que je te donnerai un peu de cet amour que j'avais pour lui et qui sans cela aurait surement tari avec le temps. Nathan, aujourd'hui tu as trois ans. Tu es un enfant adorable, tu poses toujours ta tête dans mon cou en appuyant aussi fort que tu peux, tes yeux sont clairs, comme les miens, et comme les miens aussi ils se perdent souvent au loin et de là, de cette distance infinie, nul ne saurait dire à quoi nous pensons, pas même nous-mêmes lorsque nous redescendons de nos nuages. Tu es un enfant terrible, très colérique parfois, et dire que cela, le pire de moi-même, je t'en ai fait cadeau aussi, un cadeau empoisonné, je peux te le dire, tu nous fais tourner en bourrique et toute la journée je répare ce que tu as cassé, abimé ou déchiré, par colère le plus souvent, parfois aussi parce que tu ne comprends rien à rien, et quand tu renverses une bouteille entière d'eau sur la table, seulement par maladresse, c'est presque un soulagement que devoir serpiller derrière cette bourde sans malice. Ton rire est clair aussi, tu es chatouilleux, comme tous les enfants et j'aime tellement ces chahuts qui sont les notres en fin d'après-midi, quand je m'allonge dans l'herbe du jardin et que Madeleine et toi faites ce que nous avons toujours appelé une java. Tu nous donnes aussi du soucis, parce que tu n'est toujours pas propre, certaines de tes réactions paraissent retardées, mais tu as aussi l'art de sentir que nous nous désespérons sur ton sort et alors de dire quelque chose qui nous surprend toujours et nous fait nous demander si nous ne sommes pas idiots de pareillement s'inquiéter devant une intelligence si vive et fugace. Le soir, tu me fais souvent devenir chèvre parce que décidément, non, tu ne veux pas aller te coucher et du coup tu m'empêches de poursuivre ces chimères qui sont les miennes et qui occupent souvent mes pensées du matin au soir, et ce n'est que le soir que je peux les traquer un peu, leur courir un peu après, mais bien souvent aussi j'ai pris une journée de retard dans cette poursuite, au cours de laquelle le gibier parvient à s'enfuir tout le temps. Je m'énerve et je crie, et parfois je crois que je te fais peur. Dans tes pleurs tu finis par trouver le sommeil, je te retrouve endormi sur le tapis du palier ou dans notre lit, une fois juste derrière moi, derrière ma chaise, endormi sans bruit, comme éteint, et je te ramasse pour aller te recoucher, tu es lourd, tu pèses une tonne, je me casse le dos, chaque fois à te ramasser et tous les soirs je t'embrasse sur ton front bombé, tu sens bon, tu sens l'école, bien que tu n'y ailles plus pour le moment, dans tes chevuex très courts, on trouve du sable comme sous tes ongles qui sont crasseux de la terre, et je me dis que tu as passé une bonne journée, le matin, tu te lèves et tu sautes les générations, ce n'est pas à moi que tu ressembles, mal réveillé, mais à ton grand-père, mon père qui garde longtemps la matin gravé dans le front la marque de l'oreiller. Tu poses ta tête sur mon épaule, tu es mon petit garçon et je t'aime, c'est couillon de dire des choses pareilles. Nathan, mon petit garçon, aujourd'hui tu as trois ans.
posted by Philippe De Jonckheere at 2:32 PM
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