Le bloc-notes du Désordre |
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vendredi, mars 28, 2003
Les enfants sont ainsi qui nous obligent à passer à la chose suivante, non que le jeune homme captif de son amas de feraille ne m'ait beaucoup quitté ces derniers jours, mais souvent dans mes jambes, j'ai trouvé des enfants qui s'impatientaient de mon vague à l'âme, de mon manque d'entrain à suivre à la lettre des règles tortueuses et compliquées de jeux inventés de toute pièces. Et le soir quand ils sont couchés, je me sens bien couillon d'apprendre que, d'une part, pendant que je marchais à quatre pattes en aboyant dans le jardin à la poursuite d'enfants qui se prenaient pour des moutons et bêlaient en conséquence, pendant que j'étais un chien, nombre d'hommes et de femmes tombaient sous les bombes américaines et britaniques, ce que j'apprends le soir, à la télévision et en lisant le journal rapporté de l'épicerie, et d'autre part d'avoir en quelque sorte manqué toute une après-midi d'accompagner par la pensée le jeune homme me fait me sentir vraiment hors de propos, que pouvais-je avoir dans la tête en jappant à tue-tête? Jusqu'alors, jusqu'à ce que les enfants soient en âge d'être dans mes pattes, je crois que je n'avais pas compris le sens de l'expression la vie continue. Mais aussi de ne pas savoir s'il faut remercier ces enfants ou les maudire de me distraire pareillement. jeudi, mars 27, 2003
En effet, les toiles de James représentaient habituellement des scènes d'une grande quiétude, qui singeaient la peinture chinoise traditionnelle, aux sujets très convenus, desquels devaient émaner un calme et une ataraxie souvent factices, mais à vrai dire les parodies de James avaient pour elles effectivement la tranquillité et la béatitude. Les sujets traités par James ne différaient en rien de ceux de la peinture traditionnelle chinoise, des bouquets d'orchidées, des théières et des tasses en fonte, posées sur un petit plateau idoine, dans le respect des règles essentielles de disposition et d'arrangement, ou des motifs de kimono surdécorés. Ces natures mortes étaient traités contre des fonds unis et équilibrés. Dans les toiles de James, ces arrière-plans étaient toujours très sombres avec de belles audaces de composition, et c'était dans cette pénombre, à la limite du déséquilibre, que James parvenait admirablement à convier au spectateur une impression de quiétude tout à fait apaisante, tout en étant sarcastique et ironique envers la peinture chinoise traditionnelle et ses rites convenus et arrêtés. A l'opposé donc de ces nombreuses toiles empreintes de sérénité moqueuse, James m'avait offert une toute autre toile. Cette toile n'avait pas de titre. Peinte sur un format irrégulier approximativement 102 centimètres par 105 centimètres elle représentait un homme au torse nu, à peine velu, efflanqué et les côtes saillantes, qui courait les pieds nus, hagard et perdu, la bave aux commissures des lèvres et les cheveux horripilés, cet homme effrayé donc, courait et tout à sa course retenait des deux mains son pantalon kaki. l'homme aux abois fuyait un ciel rougeoyant James s'était servi de cette astuce technique qui consiste à pré-peindre un fond dans une couleur complémentaire, dans le cas présent en rose, par dessus duquel sont peintes les autres couleurs du tableau, dans le cas présent, le kaki du pantalon et les teintes rouges orangé du déluge de feu poursuivant le soldat en fuite, le fond de couleur complémentaire faisait ressortir et saturer avec efficacité les dominantes du reste du tableau et agité dans lequel des corbeaux volaient sans ordre, certains même davantage dans la posture de l'oiseau abattu et tombant. James m'expliqua qu'avec cette toile il entendait s'amuser de lui-même, affairé qu'il était l'après-midi à peindre des fleurs esseulées, et disposées selon les rites ancestraux du Zen appliqué à l'arrangement floral, comme des minuscules tâches blanches ou colorées sur un fond sombre qui tout entier les mangeait presque, tandis qu'il écoutait à la radio les compte-rendus de la Guerre du Golfe qui sévissait en février 1991. Dans une émission radiodiffusée, d'anciens soldats, d'autres guerres passées, témoignaient de ce que fut pour eux la guerre au quotidien et James fut tout particulièrement intrigué par le récit de l'un d'entre eux, qui racontait avoir été surpris par un bombardement tandis qu'il déféquait. Et c'était là tout l'inédit de cette scène, pour James, qui m'expliquait que c'était au travers de ce témoignage qu'il avait pris la mesure de ce qu'était la guerre, de ce qu'était cette Guerre du Golfe, dont tous les observateurs s'accordaient pour dire que c'était une guerre propre insoucieux qu'ils étaient que sous le feu clinique de ce qui était appelé les bombes intelligentes (smart bombs) et les frappes dites chirugicales, des soldats et des civils irakiens étaient dérangés jusque dans leur transit. James pensait à ces hommes et à ces femmes bombardés nuit et jour tandis que lui-même, sur un autre continent, peignait des natures mortes et des scènes de genre, dont devaient émaner le sentiment de paix et de détente. Cette toile de James a de fait beaucoup voyagé. Du Sud de la ville où habitait James, elle est remontée vers le Nord, le long de la Western Avenue dans mon quartier de l'East Village, puis elle me suivit lors de mon retour en France où elle m'accompagna dans l'appartement du 79, rue de Tolbiac dans le treizième arrondissement de Paris, puis dans celui du 227, avenue Daumesnil dans le douzième arrondissement de Paris, par la suite je l'emportais avec moi dans le Sud de l'Angleterre, dans mon appartement du Nord de Portsmouth, enfin à mon retour d'Angleterre, elle a transité sans jamais y être déballée dans notre appartement du 56, rue Charlot dans le troisième arrondissement de Paris, pour finir son parcours jusque dans le petit village de Puiseux en Bray dans le département de l'Oise: c'est dire si je tiens à cette toile. Par ailleurs j'ai systématiquement accroché cette toile dans les toilettes des différents logements déjà cités et lorsque je vais aux cabinets, je ne manque jamais de penser à la détresse de tous les soldats et des civils piégés par les guerres lesquels sont surpris par les bombardements tandis qu'ils sont occupés à déféquer. Mais nous sommes à table.Extrait de Chinois (ma vie). Pas grand chose à dire de plus, j'en ai peur, de cette guerre inique, peut-être cette précision, mais je prêche des convaincus, c'est entendu, le fils Bush est la définition même du dictateur, un homme qui prend le pouvoir à la suite d'un coup d'état et qui ensuite conduit son pays à la guerre. Ayant vécu aux Etats-Unis de 1988 à 1991, j'ai bien connu le père dont je trouvais déjà les "oeuvres" nauséabondes, j'étais loin de me douter qu'un héritier se retrouverait sur le trône. Je me souviens avoir défilé dans Michigan avenue et Dearborn avenue sous un écriteau où j'avais peint en toutes lettres: "This is not nintendo, people are actually dying" (ce n'est pas un jeu nintendo, des gens meurent pour de vrai). Je me souviens de Robert Heineken qui fulminait dans son atelier en écoutant à la radio les transcriptions du procès Pointdexter, le procès de l'Irangate, à l'époque les américains armaient Saddam Hussein, procès au cours duquel Reagan était cité à comparaître et ne cessait de répondre "I don't recall" (je ne me rappele pas) à toutes les questions qui lui étaient posées, et Robert écrasait nerveusement ses mégots en éructant Bullshit! (balivernes!, en nettement plus grossier). Je me souviens avoir fait ample provision de petits drapeaux américains à 25 cents et de les avoir trempés dans de l'huile de vidange, et de les avoir ensuite distribués à la sortie du métro aérien en plein centre ville (downtown) avec mon ami Greg Williams, et nous nous sommes faits tellement souvent traités de commniste (commies) ou d'homosexuels (faggots), nous étions fiers. Je me souviens avoir accroché un immense drapeau américain en négatif (des étoiles noires sur fond jaune avec des bandes noires et vertes) des fenêtres de mon appartement donnant sur Augusta Boulevard pour le 4 juillet de cette année-là, celle des bannières étoilées et des rubans jaunes à toutes les fenêtres du quartier. Je me souviens comment les Américains étaient émus le soir du 11 septembre 2001 de voir le spectacle de la liesse en Palestine, eux ne se souviennent pas comme moi d'avoir vu des Américains hurler de bonheur dans un bar de Division Street, un soir de février 1991 lorsque un match de hockey sur glace, restransmis à la télévision, fut interrompu pour annoncer que Bagdad était bombardé. Je pense ce soir à mes amis américains qui doivent se sentir seuls devant le déferlement de propagande, eux qui savent lire, des intellectuels nauvragés dans une foule d'illétrés complets, assez ignards pour croire à l'arsenal de destruction massive irakien et aux autres fariboles de cette république pétrolière comme il en va des républiques bananières. Je m'arrête, ma colère est pire que mauvaise conseillère. Peinture de James Nie, mal photographiée par moi, in situ. mercredi, mars 26, 2003
En construisant les photographies de la Vie de la semaine dernière et tentant par là-même de refaire un peu du retard accumulé je repense à tous ces moments, certains très bons, de la semaine dernière, je repense à l'entrevue rapide avec François gare de l'Est, et je me dis que le jeune homme rentrait peut-être déjà de week-end, c'était le dimanche d'avant, plus ou moins à la même heure d'ailleurs, un dimanche soir, il s'élançait dans la grande côte du parc d'Hérouval et une bonne heure plus tard il devait arriver chez lui, comme cela aurait sans doute dû se produire dimanche dernier, et qui s'est arrêté net, dans un grand fracas. Bref je spécule. Je spécule à tour de bras même. Je repense à tous les aléas qui ont ponctué ma route depuis Saint-Dizier et comment ceux-ci ont influé sur le fait que je me sois trouvé là où je me suis trouvé quand je m'y suis trouvé, c'est à dire dimanche soir dans la grande descente du Parc d'Hérouval, en descendant vers Gisors. Je suis comme à mon habitude parti en deux fois de Saint-Dizier, c'est à dire qu'arrivant au rond-point du relai des Nations à Saint-Dizier, et donc avant de m'élancer sur la Nationale 4, je me suis rendu compte que j'avais oublié de reprendre le Mac de François dans la voiture, j'oublie toujours quelque chose, il est en fait assez rare que je parte en un seul coup, c'est amusant d'ailleurs parce que samedi matin je m'étais un peu moqué d'Hanno qui partait à Moulins qui n'est quand même pas la porte d'à côté en oubliant son trombonne alors qu'il partait à trois jours de répétitions de son big band et j'imagine le grand embarras de se présenter à ces filages avec sa bite et son couteau, mais d'instrument de musique point, et ce n'est pas non plus à Moulins que l'on doit pouvoir louer un trombonne au débotté pour trois jours, donc je me suis servi du rond-point pour faire demi-tour. Là j'ai rediscuté un peu avec François, essuyant une petite rasade de quolibets sur ma condition d'informaticien inorganisé, rien à voir avec le torrent de moqueries qui se serait abattu sur Hanno arrivant à Moulins sans trombonne, mais en quelque sorte avec tambours et trompettes. Ensuite on peut dire que j'ai suivi une trajectoire rectiligne, je n'ai pas ressenti le besoin de m'arrêter, de toute façon je savais que je n'avais pas un sou de liquide sur moi, ne serait-ce que pour me payer un café de distributeur. Arrivé à l'échangeur entre la Francilienne et l'autoroute de l'Est, j'ai manqué de réflexe et je me suis engouffré sur l'autoroute en direction de Paris laquelle était comble. Je suis sorti à Noisy-le-Grand, parce qu'y travailant je connais quelques raccourcis utiles pour éviter de rester sur les autoroutes quand ces dernières sont surchargées. De nombreux feux se sont mis sur ma route mais j'ai rapidement rejoint l'autoroute A86 un peu avant Bobigny et de là la route a été sans encombre jusqu'à cette grande ligne droite tracée comme à la règle entre le hameau du Branchu et la descente vers Gisors. Et puis je me suis dit que le jeune homme aussi avait du connaître un grand nombre d'aléas, qu'il avait peut-être reçu un coup de téléphone juste avant de partir et je me dis que si de mes amis devait périr sur la route et que je lui aies téléphoné avant qu'il ne parte je ne me remettrais jamais de l'avoir ainsi retardé pour mieux le précipiter vers la mort ou qu'il s'était arrêté à Gisors pour prendre un café avant de prendre la route ou qu'au contraire d'une de ses habitudes il ne s'était pas arrêté en route parce qu'il était pressé et que ce sont toutes ces circontances, ces faux choix, qui mis bout à bout, l'ont conduit à la mort. A ceux-là il faut ajouter tous ceux qui ont conduit le chauffard à cet endroit à ce moment précis (un petit dernier pour la route, par exemple) et tous ceux aussi de la voiture qui s'est trouvée juste devant lui et qui donc l'a fréiné et précisément, les aléas qui m'ont fait manqué tel ou tel feu vert dans Noisy-le-Grand ont peut être fait que ce ne fût pas moi qui ait ralenti la camionnette et à vrai dire je n'ai pas besoin de vous faire un dessin on n'en finit plus, c'est proprement vertigneux. Ces calculs sont sans suite.Les enfants sont malades, Madeleine a refilé à Nathan cette gastro-entérite carabinée qui l'avait laissée plusieurs jours de suite sans vie et surtout qu'il l'avait amaigrie jusqu'à profondément enfoncer son regard, creuser des cernes et une manière de cavité entre l'oeil et le sourcil, à vrai dire cet enfoncement donnait à cette petite fille un regard tout à fait morbide qui nous mettait, Anne et moi, très mal à l'aise. Cet après-midi, je profitais cependant du temps radieux et de l'air sans mouvement pour envoyer les enfants dans le jardin et leur rires paisibles qui me parvenaient par la porte d'entrée entrouverte sur le jardin, m'indiquaient, tandis que je lisais le journal sur la table de la cuisine, qu'ils jouaient sans dispute. Madeleine revint dans la cuisine pour me demander un verre d'eau et je levai le nez du journal pour remarquer que je n'entendais plus Nathan, je me levai pour voir qu'il était allongé sur le tas de cendres des trois jours de feux de tout bois que nous avions fait la semaine précédente, m'approchant, je le vis endormi, abruti par la fièvre. Je mis la main sur son front pour contaster qu'il était brûlant et j'eus un désagréable sentiment de sentir cette chaleur tandis que Nathan était allongé, inanimé, en travers de ce tas de cendres froides. Encore une fois, ne donner aucun poids à de telles images, les rejeter en les baptisant constructions chimériques, mais tout de même se demander si la grande Faucheuse ne rode pas dans les parages, apparemment je n'ai rien remarqué dans le fond du jardin. mardi, mars 25, 2003
![]() Depuis deux jours, je ne peux détacher qu'à grand peine ma pensée de l'accident de dimanche soir. L'incrédulité le dispute à l'effroi en somme. J'ai peine à croire, ce qui est idiot, que l'on puisse mourrir aussi simplement et que la mort frappant dimanche soir avait un peu les atours du Général Nivelle de sombre mémoire durant la Première Guerre Mondiale, ce général qui avait résolu de passer par les armes un sur dix de ses soldats pour les exhorter à combattre plus aprement, car c'est bien à cela que la camionette dans sa trajectoire ivre ressemblait, la mort, choisissant dans cette longue file de voitures celui, celle ou ceux qu'elle emporterait avec elle. De telles situations sont en fait terriblement angoissantes pour moi et chaque fois qu'une telle analogie se produit je revois en songe une image très ancienne, enfouie dans le tréfonds de ma mémoire et qui resurgit fugitivement mais très nette. Cette image était une gravure ou plutot une aquarelle dans des tons bistres rehaussés de traits et de cernes d’encre noire. L’image représentait une exécution en série par décapitation. Elle était extraite d’un numéro de la revue l’Express paru en 1976, qui faisait la part belle à la mort de Mao Tsé Toung et rétrospectivement donc à la Révolution culturelle en Chine. Au centre de l’image on voyait un soldat chinois levant bien haut un sabre qu’il menaçait d'abattre, avec fracas, sur la tête baissée d’un condamné accroupi. A l’arrière-plan de l’image, en perspective une file infiniment longue qui s'étendait jusqu’à la lisière de ce qui était interprétable dans la représentation de cette image de condamnés accroupis, tous dans l’attente de cette exécution sommaire. Au premier plan de cette illustration, était représenté le corps affalé du précèdent condamné, informe, les poings liés dans le dos par une simple cordelette, la tête avait roulé au devant, elle était figée sur des traits déformés par la peur, et sans doute aussi par la douleur, avec des yeux chassieux et éteints, elle était assez générique, à ce point générique qu’elle aurait pu être la tête de n’importe quel Chinois, d’ailleurs ce visage, ce qu’il restait de ce visage supplicié était le même que celui du condamné suivant, et à vrai dire de tous les condamnés accroupis de l’arrière-plan dans l’attente de leur tour. Le cou du cadavre décapité donnait l’impression d’une embouchure sombre d’un large tuyau, comme un boyau très grossi, noir. J’avais onze ans. Je ne parvenais pas à détacher mon regard de cette image absurde et horrible, j’avais les yeux rivés sur la lame de sabre ensanglantée des précédentes exécutions, brandie haute et qui allait s'abattre sur le condamné accroupi. L’instant était immobile, inerte. En clignant des yeux je crus voir le bras du soldat bourreau fléchir et le sabre aurait été emporté par le mouvement, mais de peur je rouvrais les yeux en grand, un peu comme on se voile la face devant une scène terrifiante au cinéma, mais en laissant des interstices suffisants pour percevoir cependant la séquence dans ses grandes lignes par exemple je ne suis jamais parvenu à regarder de face, de front, les yeux grand ouverts, la scène de Psycho d’Alfred Hitchcock où l’on découvre le cadavre de la mère et sa face tuméfiée, pas davantage que je ne fûs jamais capable de fixer droit dans les yeux la scène finale de l’émasculation dans l’Empire des sens de Nagisa Oshima, ou bien encore l’image du visage de jeune femme qui se décolle dans les Yeux sans Visage de Georges Franju dans le même film, le craquement sec de la chute du cadavre de guingois dans le caveau mais je m’égare d’autant que je ne suis pas fou de cinéma. Le soldat bourreau tenait toujours le sabre en l’air et sous lui le détenu avait encore toute sa tête, enfin en apparences. Je ne voulais pas voir cela, c’est ce que je dis à voix haute, je pensais que le mieux était sans doute de refermer le magazine, d’attendre un peu et puis de le rouvrir à la bonne page, le forfait accompli en quelque sorte. J’ouvrirais alors le magazine sur cette illustration, on n’y verrait le soldat bourreau ayant abaissé son sabre, tournant le dos à sa victime, et marchant vers le prochain condamné accroupi qui déjà baisserait la tête, mais alors est-ce que je ne risquai pas en ouvrant à nouveau le magazine de tomber sur l’image du soldat bourreau brandissant à nouveau son sabre effilé au dessus de la tête baissé du condamné suivant? Parce que c’était cela qui était tout à fait terrifiant, l’image était sans fin, la file des condamnés accroupis, les poings liés dans le dos, s’étendait au delà des limites de la représentation de cette image, elle était éternelle, tant que cette image existerait, des condamnés accroupis attendraient leur tour, celui de recevoir dans la nuque le tranchant affûté du sabre et d’être tués, encore et encore. Je l’ai déjà écrit, les condamnés accroupis avaient tous la même tête, partageaient les mêmes traits, ceux génériques de ce que mon imagination d’enfant faisaient porter à tous les Chinois, c’était comme si le même condamné accroupi attendait plusieurs fois de suite son exécution. (j'ai repris ici, c'est dire si cette peur n'est pas nouvelle, un extrait d'un texte plus large que dont on peut lire tout le chapitre ici ). Ce qui m'obsède pareillement dans cet accident est cet homme dont je n'ai pas pû voir le visage parce qu'il était écrasé par le toit fracassé de sa voiture, homme dont je pris le poignet sans vie, homme que j'ai touché à la gorge aussi, toujours pour y sentir un coeur qui ne battait plus, si j'y réfléchis bien j'ai partagé avec cet homme bien plus qu'une poignée de main (geste qui n'est jamais anodin pour moi) et ce bien que cet homme n'était déjà plus, puisque le médecin du Samu me confirma que le décès avait été instantanné. Que fait-on vraiment quand on échange davantage qu'une poignée de main avec un mort, quelqu'un qui n'est plus, je ne saurais pas vous le dire même après l'avoir fait, le touchant, cherchant son pouls, ce qui était bien inutile d'ailleurs parce que si javais trouvé son pouls ou même un filet qu'aurais-je fait?, je ne sais pas du tout comment on pratique un massage cardiaque, quand j'avais reçu une formation de secouriste, il y a des années, on m'avait surtout dit que c'était là un geste qui ne pouvait être opéré que par des gens qui savaient le faire sans quoi on risquait surtout d'agraver les choses, j'aurais pû faire du bouche-à-bouche, mais voilà, bien que n'étant pas médecin j'avais acquis cette certitude qu'il était mort; en réalité qu'en savais-je?, non la réalité est que j'ai eu peur de faire une telle chose, j'ai eu peur de poser mes lèvres sur celles d'une personne dont je présumais qu'elle fût morte. Peut -être que je n'aurais jamais pû atteindre cet homme qui était désormais sans visage parce que l'enchevêtrement de carosseries et de pièces de mécanique était tel que le visage de l'homme était à jamais perdu, mais la vérité c'est que je n'ai même pas essayé de le dégager parce que j'ai eu peur du mort comme de la mort. Et un autre jour si vous avez encore la patience de m'écouter je vous dirais surement que je ne crois pas en de telles chimères, mais à cet instant précis, tandis que j'ai reculé de deux pas du mort, l'image de la grande cape noir et de la faux ou encore du tableau du Jugement dernier par Hans Memlinc, ces visions-là s'imprimaient sans mal sur les bois obscurs alentours. Comment pouvons nous oublier toute une vie que nous allons un jour, le dernier, croiser de telles figures, quelque chose d'aussi terrifiant. C'est la deuxième fois que je touche un cadavre, celui-là n'avait pas de visage et je ne crois pas l'avoir jamais connu, en effet s'il s'était avéré que ce fût un personne que je connaisse par le plus grand des hasards, je crois que deux jours plus tard j'aurais logiquement déjà dû recevoir un coup de téléphone d'une ou l'autre personne que nous aurions eue en commun, mais personne ne m'a appelé pour cela ces deux derniers jours, de toute façon le contact de son poignet ne m'a rien rappelé, en revanche la première fois que j'ai touché un cadavre, c'était à la morgue de l'Hôpital de Garches et c'était le cadavre de mon frère Alain, deux jours après son suicide. On m'a fait pénétrer dans une salle en clair obscur et mon frère Alain était là allongé sans vie, naturellement j'ai voulu le prendre par le bras, par le poignet, mais ma main n'a trouvé qu'un membre roide et froid dont pourtant je reconnus le contact si familier, ce bras osseux (mon frère Alain et moi n'étions pas du tout foutus pareil, lui était maigre comme un clou, il était mon petit frère) dont je reconnus le poids, mais dont je ne reconnus pas le contact froid sous le drap immaculé qui recouvrait son corps maigre qui avait acquis maintenant le poids d'une sculpture, à la manière des sculptures de Giacommeti dont on dit qu'il avait cette préoccupation que les sculptures en bronze aient une masse humaine bien qu'elles fussent en bronze, furent-elles en fonte elles auraient été encore plus filiformes. J'ai tout de suite reposé le poignet de mon frère et j'ai tourné le dos à sa dépouille, parce que je crois que j'avais enfin compris qu'il était mort. Quand j'ai reposé le poignet du jeune homme prisonnier de sa voiture et tué par elle, sa main est retombée inerte. Aujourd'hui, je suis retourné sur les lieux de l'accident. Anne ne voulait pas que je conduise la petite voiture, elle préférait que je prenne la grande, j'ai été sec et péremptoire avec elle, autoritaire, mais il me fallait retourner au même endroit, et dans la même voiture. Laissant sur ma gauche les supermarchés Champion et Monsieur Bricolage, j'ai conduit vers le rond-point Sud de Gisors, au rond-point j'ai décrit un angle de 270 degrés pour remonter vers le parc d'Hérouval, c'est presque en haut de cette montée au fort dénivelé qu'a eu lieu l'accident et dans la montée, j'étais au milieu d'une file de voitures et tout d'un coup, je me suis senti à la place du jeune homme dont je ne sais rien, dont je n'ai connu que le contact du poignet inerte, tandis qu'il n'était plus. J'ai senti comment ce jeune homme avait été au milieu d'une file de voitures dont l'une d'elles était promise à la collision, ce qu'aucun chauffeur d'aucune d'entre elles ne savait, mais l'un d'eux vivait ces derniers moments, et considérant toutes les pensées et réveries (je rêvasse souvent en voiture), les disques que j'ai pû écouter tout en conduisant, à la sortie de Gisors en direction de Cergy-Pontoise et de Paris, je me suis fait cette réflexion que si j'avais été le jeune homme un dimache soir de mars, ces pensées, ces rêveries, ces notes de Bill Evans auraient été mes dernières pensées, aussi peu magistrales ou originales qu'elles aient été. Je doute d'ailleurs qu'aujourd'hui mes pensées conduisant dans cette montée ou revenant du travail, dans la descente, je doute que mes pensées à cet endroit puissent être autres que celle de cet homme captif de la feraille et dont le visage était entièrement masqué par le toit enfoncé de sa voiture. Et d'une certaine façon je crois que dans mes pensées je serais toujours ce jeune homme qui va au devant de sa mort comme à l'abattoir, comme cette ligne de condamnés à mort en Chine, tous promis à la décapitation et dont la mort est infinie. Ci-dessus, Tryptique du Jugement dernier, Hans Memlinc, 1467-1471 Plus bas Ambulance Disaster, Andy Warhol, 1963 lundi, mars 24, 2003
Dans la nuit de samedi à dimanche, réveillé en sursaut, je crois par mes propres ronflements. Qu'il est risible celui qui se réveille en sueur, le coeur haletant, la peur au ventre, inquiet tout d'un coup de cette lumière au plafond, non ce n'est rien, juste quelques flammes plus hautes et plus lumineuses dans le poelle et qui dessinent des ombres sur le plafond, qu'il est risible vraiment celui que le moindre craquement de la charpente inquiète, quand d'autres au loin sont harcellés par les bombardements, quel poltron je fais.Je repense aux Ailes du Désir de Wim Wenders, à cette scène dans laquelle un ange interprêté par Bruno Ganz se penche sur les épaules d'un homme désespéré qui est sur le point de se jeter du haut d'un immeuble, l'ange entend les paroles de rumination triste de cet homme au bout du rouleau mais ne peut pas lui apporter de réconfort, même muet, l'homme finit par se précipiter dans le vide, provoquant le cri terrible de douleur de l'ange. Dimanche en fin d'après-midi, ça y est, je repars à la maison. Je quitte François, nous nous embrassons, d'être à ses côtés me fait toujours tellement de bien. La route est belle, le soleil rasant, les plaines ondulées de la Champagne pouilleuse ne me font plus peur, la route est inondée de lumière, je ne suis pas pressé, quand j'arriverai les enfants seront couchés, j'irai les embrasser et leur caresser les cheveux, les recouvrir aussi. Je prendrai Anne dans mes bras, et je pense même que j'aimerai décrire plus tard dans ces lignes cette étreinte, que j'aimerais aussi parvenir à décrire ces paysages déserts traversés comme par une balafre par la Nationale 4. La nuit tombe et mes pensées ne s'assombrissent pas avec les collines, j'aime les voyages en voiture de nuit. Les alentours de Paris sont difficiles à négocier, une épaisse confiture de circulation, je passe littéralement sous les fenêtres du travail, je m'arrêterai presque prendre un café, mais tout de même la hâte de revoir Anne est là, alors à bout d'efforts de patience de tant d'embouteillages, je finis par rejoindre l'autoroute de Cergy-Pontoise et à plus vive allure maintenant je me dirige vers les plaines du Vexin. Au rond-point du Branchu, une camionette me passe sous le nez et manque de peu de sortir de la route, mais se rattrape in extremis, je me dis ouf, il s'est bien repris. Et puis je la suis et je m'aperçois tout de suite que son conducteur doit être ivre, il fait des embardées en dépit d'une route rectiligne, zig-zague sans cesse, flirte tantôt avec le fossé tantôt avec les voitures d'en face, il roule à tombeau ouvert, je fais des appels de phare, les voitures, nombreuses dans l'autre sens, celui des retours de fins de semaine à la campagne, dans le sens Porvince-Paris, comme on dit à la radio, les voitures en contre-sens donc, se serrent le plus possible sur leur droite, l'une d'elle est accrochée, mais la camionette n'en a cure qui poursuit son chemin à toute berzingue, je suis désemparé, je ne peux rien faire, je le suis péniblement, ma petite Peugeot diesel poussive fait de son mieux. La camionette commet des embardées de plus en plus spectaculaires, c'est certain, elle va finir par tamponner une voiture dans l'autre sens, c'est une très longue ligne droite qui sépare le Branchu de Gisors, dans l'autre sens, une file ininterrompue de phares, et la camionette continue de filer comme si elle choisissait sa victime, car je le sais elle va finir par tuer quelqu'un dans l'autre sens, le genre de face à face dont la presse locale se plait toujours à dresser des bilans ordonnés en nombre de pères et de mères de famille et d'enfants. Je cherche une solution, plusieurs fois en douze kilomètres de cette interminable ligne droite, je me dis que ça y est, mais non la camionette redresse sa trajectoire mortelle au dernier moment, c'est affreux, je mords nerveusement mon col roulé, et je réfléchis, je réflechis de toutes mes forces, qu'est-ce que je peux faire?, les appels de phares sont lettres mortes, m'arrêter à une borne et appeler au secours, non, nous allons arriver dans cinq kilomètres à Gisors, je ne crois pas que la gendarmerie aurait le temps de faire quoi que ce soit, je ne vois qu'une seule solution, je le suis, au rond-point de Gisors, il sera obligé de s'arrêter, je sors de la voiture et je saute sur le conducteur, je lui prends ses clefs et je les jette dans le champ d'à côté, le plus loin que je puisse. Je ne vois rien d'autre à faire. Dans la descente qui arrive sur Gisors, la camionette va être ralentie par une voiture qui descend prudemment, je me dis que nous sommes sauvés que je l'aurais au rond-point, la camionette freine et tout d'un coup perd le contrôle et va se jeter sur une voiture qui remonte dans l'autre sens, c'est un choc terrible, un fracas épouvantable, le mélange du verre cassé, de lacier contre l'acier et aussi du plastic qui casse, c'ets ce bruit là. C'est étrange, parce que pour une seconde je me sens libéré: c'est arrivé, il n'y a plus rien à faire. Je freine. Je fais arrêter la voiture qui me suit, lui dit de faire de même avec les suivantes. Je cours à la voiture accidentée, celle percutée par la camionette, cette voiture n'a plus forme de voiture. Dedans il y a un homme inerte, le moteur de sa voiture sur les genoux, le pare-brise en travers de la gorge, je lui prends le poignet, je ne trouve aucun pouls, je cherche le pouls à la pomme d'Adam, je ne trouve rien, je m'arrête, je ne suis pas médecin, je ne sais pas quoi faire, je relâche le poignet de cet homme inerte, d'autres conducteurs sont sur les lieux et me demandent s'il est mort je leur dis de se taire, je sais que l'ouie est le dernier sens en éveil dans l'agonie, avec de la chance les secours arriveront à temps. Pour lui, je ne sais pas quoi faire et je me dis que l'autre, celui qui roulait comme un fou, lui est sans doute blessé, je vais voir, il est sonné, mais il n'a rien, apparemment rien, il est saoul comme un Polonais, l'haleine fétide et le regard vitreux. Je demande aux gens aux alentours de ne pas le quitter d'une semelle, les secours arrivent, ils se jettent sur l'homme encastré dans sa voiture comme parfois les vieux murs de pierre le sont par la végétation, c'est pourtant pas le moment de faire des images, mais c'est celle qui me vient à l'esprit, un pompier soulève le toit de tôle, dégage la poitrine et entamme un massage cardiaque, est-ce qu'il y a de l'espoir?, je voudrais y croire. J'aide un autre pompier à porter secours à celui qui n'a rien, mais il n'a rien, le pompier s'en occupe parce qu'il a deviné que c'était lui l'assassin, mais les assassins sont des hommes, je suis d'accord avec le pompier, il faut s'en occuper, pendant que le pompier infirmier l'ausculte, j'ai posé ma main sur son épaule, c'est l'épaule d'un homme, et je me dis qu'il a des épaules comme celles de mon ami François, je sais qu'il a tué, mais c'est l'épaule d'un homme, encouragé par le pompier, je lui parle, je lui demande si cela va, on s'en occupe mais il n'a rien, on l'embarque tout de même sur un brancard. Un médecin du Samu est arrivé, il se porte au secours de l'homme prisonnier de la tôle, rapidement, il ressort et fait signe aux infirmiers qui arrivent avec grand renfort de matériel de réanimation qu'il n'y a plus rien à faire, il demande un drap et recouvre le mort. Je m'effondre. Je n'ai rien pû faire. Un pompier vient me voir, je lui dis tout, la lotterie, les douze kilomètres d'à qui le tour, l'impuissance, on était presque à Gisors j'allai pouvoir faire quelque chose, il est trop tard maintenant. J'ai la tête qui tourne, les jambes en coton, on m'assoit, on prend ma tension, je suis inconsolable. Cet homme je n'ai pas pû le sauver et l'autre l'arrêter. Je vais m'évanouir, c'est toujours ce que je fais quand je refuse la réalité. On m'allonge dans un brancard, on prend mon nom, je parle de ma voiture plus haut, elle est restée ouverte avec le Mac de François à l'arrière, l'appareil-photo sur le siège, je donne la clef à un pompier, il va s'en occuper. Je suis conduit à l'hôpital. Aux urgences, je manque de me casser la gueule en sortant du camion des pompiers, on va chercher un fauteuil roulant (je ne suis pas le genre de personnes qu'on porte, on me roule). Aux urgences, je suis dans une salle, juste à côté de celle du chauffard qui fait du scandale maintenant, et qui demande à partir. On me donne un calmant, j'appele Anne qui se faisait un sang d'encre, pour la rassurer mais en pleurant tout du long, je ne crois pas que je la rassure beaucoup, je lui dis juste que je n'ai rien. C'est étonnant d'ailleurs parce que je n'ai rien mais je suis branché de partout à un moniteur de survie. Les calmants font effet, les infirmiers sont aux petits soins, ils sont ce que les hommes et les femmes peuvent être les uns pour les autres. A côté le chauffard éructe, il ne cesse de débrancher ses branchements divers au moniteur des fonctions vitales, tous nous nous taisons, nous pensons tous qu'il est tellement saoûl qu'il ne se rend pas compte de ce qu'il a fait. Le médecin du SAMU est de retour, il s'encquiert de comment je me sens. Je lui demande ce que j'aurais pû faire, il me dit, rien, le pauvre gosse est mort sur le coup. C'est fini, un gendarme vient enregistrer ma déposition, il écrit, pour moi, à la première personne du singulier, ses phrases sont précises et brèves, rien à voir avec les miennes, je signe. Je repense au visage de douleur de Bruno Ganz interprêtant un des anges des Ailes du Désir, quand l'homme se jete du haut de l'immeuble, j'ai envie de pousser un tel cri. Le chauffard écopera probablement d'une dizaine d'années de prison en comparution immédiate, dans dix ans, il sera devenu un bandit en captivité, c'est ce que les prisons font, des usines de bandits, le jeune homme en sens inverse est mort sur le coup. Ses parents sont déjà en train de le pleurer, ils ne s'en remettront jamais, je n'ai qu'à penser à ma mère depuis la mort de mon frère Alain pour le savoir, dans les amis de ce jeune homme certains vont apprendre ce que c'est la mort. Tout ça c'est du gâchis, et qui se posera la question de savoir pourquoi ce chauffard était abruti d'alcool ce soir-là? |