Le bloc-notes du Désordre |
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vendredi, mars 14, 2003
Cet après-midi, dans le jardin, toujours en faisant du feu, Madeleine revient plusieurs fois à la charge, elle entend, je crois, élucider cette affaire pas très claire de bébé qu'on attendait et qu'on attend plus, sans doute bien sur que ce mot de mort ne veut pas dire grand chose pour elle, ce n'est que par similarité que ce genre de signification doit faire son chemin, alors les questions fusent, et on sent bien que ce sont les comparaisons qui lui font défaut puisqu'elle nous parle de l'arbre mort du jardin, une sorte de cerisier japonais à moitié mangé par je ne sais quelle lèpre végétale et au faîte duquel une branche miraculée s'essouffle chaque printemps à nous gratifier de fleurs aux couleurs vives dont les pluies de pétales quand les fleurs se fânent font un très beau cercle rose violacé au pied de l'arbre, et ce n'est qu'à cette grâce que l'arbre est encore là, debout en dépit de son allure triste et sinistre d'arbre échancré et mort, vraiment si cet arbre ne produisait pas chaque année ce haïku visuel, je l'aurais abattu et brûlé, les mots sont durs. Cet arbre, dont nous disons toujours, le désignant, l'arbre mort, Madeleine s'en souvient, va produire des feuilles en été et donc Madeleine nous explique qu'elle en attend de même du bébé mort. Dehors il fait un temps radieux et frais, mais près du feu il fait une agréable température, le jardin reprend forme après cette semaine de grand nettoyage. J'emmène Madeleine en voiture à Saint-Germer, pour faire diversion mais aussi avec le projet de dire les choses précisément à Madeleine, de pouvoir par exemple lui parler de notre tristesse et surtout de celle d'Anne. Et on sent comment les idées rentrent ou plutôt s'infiltrent dans l'esprit de Madeleine qui ne manque pas de relever des analogies: tel "enfant perdu" dans Peter Pan qui meurt en combat singulier contre le Capitaine Crochet, ou encore la maman de la petite fille de Corrina Corrina, on est évidemment encore loin de jouer aux échecs avec la mort dans le Septième Sceau de Bergman mais laissez-lui encore quelques années et elle finira par goûter la métaphore.Ce soir Anne attire mon attention sur un téléfilm de Catherine Breillat dont le programme de télévision dit qu'il s'agit d'une intrigue amoureuse sur fond de décor de la traversée de la Manche entre Le Havre et Portsmouth et je me prends donc à regarder le début et d'être un peu étonné tout de même de voir comment ce décor justement m'apparaît familier. Le bâteau est sur le point de quitter Le Havre, on entend les annonces de sécurité, d'abord en anglais, ensuite en français, et je m'amuse à les réciter par coeur (le ton très flegmatique dans la version anglaise qui dit in the unlikely event of a ship abondement, quand la version française plus froide et terre à terre dit suelement dans le cas d'un abandon de navire), j'ai entendu ces phrases plus d'une centaine de fois, elles sont désormais gravées dans ma mémoire aussi profondément que des paroles de Beatles (like a lizard on a window pane) ou des noms de personnages secondaires dans Tintin, l'explorateur Ridgewell à la tête d'une tribu d'Indiens Arumbayas et dans l'Oreille cassée également, la concierge de Monsieur Balthazar qui dit: "regardez ces fleurs, comme elles sont naturelles, on dirait qu'elles vont rire", et puis au détour d'un long plan-séquence de déambulation du personnage principal dans les couloirs du ferry, un raccord singulier qui fait passer ce personnage en champ contre-champ du pont E au pont C, ce qui à moi saute aux yeux pour connaître toutes les coursives de ce bâteau par coeur, mais évidemment ne nuit pas à la compréhension du film. Je présume que nombreux sont les sauts à la fois temporels et aussi saut d'espaces qui émaillent l'histoire du cinéma, comment par exemple deux plans qui se succèdent dans le scénario d'un film peuvent être distants d'une semaine dans le tournage du même film, ainsi un personnage qui sort de chez lui après un dernier regard dans la pièce (Alain Delon dans le Samouraï de Jean-Pierre Melville quittant son appartement) et puis le plan suivant dans la rue, repérant la DS19 qu'il va voler à l'aide d'un trousseau d'une bonne soixantaine de clefs dont on se demande comment il est possible de le ranger dans les poches de son imperméable, combien de jours de tournage séparent ces deux plans, et qui dit que la rue dans laquelle il marche en sortant de chez lui est bien celle de son appartement, question qui ne doit même pas se poser puisque son apaprtement doit être un décor, tandis que la scène en extérieur qui lui fait suite est apparemment tournée dans une vraie rue. Et pourquoi cette scène du Samouraï de Jean-Pierre Melville me revient-elle en mémoire?, précisément celle-là?, tirée de ce film-là?, plutôt que n'importe quelle scène tirée de Rio Bravo par exemple, ou de la Grande Illusion, ou de Solaris, sans doute parce que repensant hier à ces souvenirs hantés de développements de films en chambre noire, de baignoires remplies de réptiles et d'autres créatures inhospitalières, j'ai repensé à cet autre film de Jean-Pierre Melville, le Cercle Rouge, et comment, dans mon laboratoire je me faisais l'effet d'un Yves Montand, alcoolique, taraudé par des cauchemars pleins des fameux habitants du placard, reptiles et insectes de tous poils (ce qui est quand même curieux et pour des reptiles et pour des insectes) envahissant son lit, dans cette scène, notez surtout le motif à rayures du papier peint de cette chambre misérable. Photograhie extraite du Pola Journal, le Havre, 9 juin 1998. jeudi, mars 13, 2003
Au milieu de l'après-midi, j'écoute, ou plutôt je donne une dernière chance, au dernier disque, épouvantable, de Lou Reed, The Raven. Madeleine rentre du jardin attirée par les cris d'épouvante qui font partie de la bande-son sans grand relief de ce disque et me demande ce qu'il se passe. Je dis que ce n'est rien, que ce n'est qu'un disque et qu'elle n'a pas besoin d'avoir peur et, disant cela, je réalise combien je réponds mal à sa question, et d'ailleurs une mauvaise réponse faite à Madeleine entraîne systématiquement une nouvelle question de Madeleine: Madeleine précise donc sa pensée et me demande "si le "Monsieur" qui crie est un "Monsieur" qui est dans sa maison, que la maison est en feu et que, quand il descend pour sortir, la porte a rapetissé j'aime par dessus tout la forme de la bouche de Madeleine quand elle dit "rapetissé" et qu'il ne peut plus sortir, qu'il a très peur et que c'est pour cela qu'il crie". Et dire que j'avais évité de lui dire que ces cris étaient des cris d'effroi feint. Mais la question de Madeleine a une pertinence inattendue. D'une part il n'est pas exclu que les cris figurant sur cette médiocre bande-son soient effectivement ceux prêtés à une personne piégée par les flammes ou encore ceux d'une autre personne se rêvant prisonnière d'une maison dont les murs se rammasseraient sur eux-même, puisque la bande-son de ce disque minable de Lou Reed dont on aura compris que je ne le recomande à personne est inspirée des histoires d'Edgar Poe. Et quand bien même la peur contenue dans ces cris avait un tout autre objet, comme celui d'être tenu sous la coupe d'un tortionnaire, ou cerné dans un couloir sombre ou encore au bord de la noyade dans des eaux infestées de requins, de pirhanas et de crocodiles qui se disputent vos membres agités par la panique, quand bien même ces cris d'épouvante donc, n'étaient pas ceux de la victime d'un incendie, il n'en est pas moins qu'un tel récit, inventé de toutes pièces par Madeleine cumulant, en y réfléchissant, je parviens à localiser les origines de visions aussi terrifiantes dans l'esprit d'une fillette de quatre ans, cumul donc, sans doute, de l'incendie de la maison du Docteur Müller dans l'île noire et de la scène dans laquelle Alice est captive d'une maison dont les cloisons rétrécissent dans Alice au pays des Merveilles ce récit inventé de toutes pièces donc, donne à voir la puissance de l'imagination, pourvu qu'elle soit déformée par la peur. Ce qui fait le plus peur, somme toute, ce sont ces constructions chimériques qui sont les notres, entièrement assemblées par une pensée malade en quelque sorte qui tient en elle la vertu de se faire peur, de se faire mal, de se détruire en s'empêchant de penser sinon librement tout du moins calmement. Scindant grossièrement en deux les gens, on pourrait dire qu'il y a ceux qui ont peur dans le noir et ceux qui n'ont pas peur dans le noir, ceux qui ont l'imagination fertile et ceux qui au contraire ont peu d'imagination et qui sur l'écran de l'obscurité sont peu capables ou prompts à imprimer de ces visions terrifiantes qui nous sont propres. A la reflexion, de quoi ont peur les gens qui n'ont pas d'imagination, de quoi vraiment peuvent-ils avoir bien peur? Développer des films la discussion à midi avec Frédéric, invité surprise du déjeuner, sur le zone-système en photographie et pour vous éviter de perdre votre temps à la lecture des pensums d'Anseln Adams, retenez surtout que l'on expose pour les ombres et on développe pour les lumières, cette discussion donc, me rappele les journées entières passées à développer des films dans les différentes salles de bain des appartements passés, dans les vapeurs mêlées de l'Hydroquinone et de l'Hyposulfite de Sodium, les vapeurs mêlées, pas les produits, on s'en doute dans l'obscurité totale, donc, notamment le développement des plans-films qui oblige à des plongées prolongées dans le noir, d'une trentaine ou d'une quarantaine de minutes, développer des films donc a toujours été pour moi source de peurs paniques, que je ne maîtrisais que par conscience professionnelle, en somme, m'obligeant à garder tout mon calme, ou tout du moins une certaine maîtrise de mes gestes, pour ne pas allumer trop tôt, pressé de rompre avec l'obscurité, ou encore par quelque mouvement précipité, de rayer un plan-film ou de l'abimer d'une manipulation désordonnée, et, allumant, après m'être assuré dûment que toutes les boîtes contenant des films, vierges ou exposés aient été toutes refermées, allumant donc, j'étais alors toujours incrédule et haletant de constater que dans la baignoire ne croupissaient pas une meute de reptiles de toutes espèces, qu'un étrangleur n'était pas embusqué dans mon dos, tapi dans un coin sombre, armé de son fil à couper le beurre, ou encore qu'aucune mygale ou chauve-souris vicieuses ne planaient au-dessus de ma tête prête à darder sur moi leur morsures mauvaises. En cela la photographie numérique est une manière de délivrance et je me demande si dans mes épreuves argentiques en noir et blanc n'est pas contenue un peu de cette peur indicible de l'obscurité qui a donné, paradoxalement, le jour à ces images. Je fais en revanche une confiance aveugle, pour ainsi dire, à la démence malveillante de mon imagination pour affubler, bientôt, la photographie numérique de nouvelles peurs obsédantes, qu lui seront propres. Et dire que je lègue à ma fille Madeleine, apparemment, tout ou partie de cette imagination nocive, le pire de moi-même.
Cet après-midi, corvée de feu et je me serai vite impatienté contre Madeleine qui toujours avait quelque chose à dire ou à me demander, et qui toujours interrompait ma rêverie. Le feu dans le jardin pour brûler les feuilles mortes de l'automne et toutes les autres saloperies qui ont l'air de se reproduire naturellement dans le jardin année après années, vieille planche dont nul ne saurait encore dire l'usage, vieux cartons qui ont contenu d'abord une mini-chaîne, puis quelques affaires éparses de Clémence, puis je ne sais plus quoi d'autre et enfin tout le petit bois du fond du jardin, et cette autre cagette qui contint des oranges, c'est ce qu'on voit encore en inscriptions grossières peintes en orange justemente sur le bois de ses flancs mangés par les flammes, et puis quelques tomettes retrouvées en tas désordonné dans un coin du garage et qui depuis sont je ne sais où, à croire vraiment que la maison est suffisamment grande pour tromper la vigilance de ses habitants et garantir aux objets assez d'autonomie pour une vie subreptice, et autant d'inqualifiables divers qui ont résisté aux ménages de printemps précédents, l'odeur de toutes ces feuilles donc, qui étouffent le feu qui couve, me rappele sans mal ces feux lointains dans le fond du jardin de Loos, quand mon oncle Michel jardinier émérite attendait les week ends où nous étions là pour faire du feu, car il savait notre plaisir à l'aider à faire du feu, tout comme je regarde amusé, Madeleine et Nathan empressés d'aller chercher de minsucules brindilles pour les jeter au feu, soulignant qu'ils font cela pour m'aider. Je revois les débadeurs aux motifs jacquart de mon Oncle Michel, ses doigts roussis par les cigarettes de tabac brun, j'entends son accent du Nord, son rire, le menton posé sur le sternum, ses airs sérieux jouant au Mah Jong, et là les expressions sont légion et quand nous y jouons encore aujourd'hui c'est un rite que de les ressortir toutes: "le jeu c'est le jeu!" "'Garde comme i bôche sin jus" "attention à mes p'tits dés". Et recevant la fumée dans la figure, je suis complétement absorbé par ces souvenirs. Le soir je cherche partout des photos, je n'en trouve aucune, celles du feu dans le fond du jardin de Loos sont à Garches, serrées dans un cube dont les six faces de plastic transparent ont désaturé avec les années et les années les couleurs complétement passées de ces images. Je les scannerai la prochaine fois que je vais à Garches. Et ce soir, dans le souvenir de ces photographies déteintes, je me demande comment nous apparaîtront toutes ces images dans une trentaine d'années (la même trentaine d'années qui me sépare de ces images du feu dans le fond du jardin à Loos), pas sur évidemment que les supports soient les mêmes, les écrans supporteront probablement une plus grande définition, ce qui ne serait pas un luxe, et le débit d'échanges de ces informations sera tel sans doute qu'une image trouvée sur le réseau pourra être très agrandie: finalement la photographie, si médiocre, échoue aussi lamentablement que notre mémoire à garder trace de nos souvenirs. mardi, mars 11, 2003
![]() Madeleine se lève ce matin en demandant si aujourd'hui c'est demain, ce qu'elle veut demander par là: savoir si c'est bien ce soir que nous allons à la piscine comme promis hier. De mon côté, j'ai bien de la difficulté à me lever, le réveil luttant avec grand mal contre le sommeil refuge, je fais le mort. Anne elle est debout depuis six heures et se fait du mauvais sang, elle va finir par faire du boudin c'est sur. Non il ne faut pas rire. Mais pourquoi je fais le mort comme cela? Sans doute que je donnerai cher, au contraire de Madeleine pour laquelle ce serait un mauvais rêve, de revenir à la journée d'hier dont je sais que je fus malgré tout capable de tirer le poids du jour, la charge qui m'attend aujourd'hui, le poids de cette nouvelle journée, comme chaque matin depuis une semaine, m'apparaît insurmontable. A la fin du jour Madeleine est heureuse, elle a les yeux rougis par le chlore et les cheveux qui sentent la piscine, je suis soulagé, je me suis acquitté de tout, de la déclaration des impôts au changement de la batterie, j'interdis quiconque de rire, mais c'est pour moi un fameux miracle que d'entendre une voiture redémarrer après que j'en aies refermé le capot, j'ai lavé la voiture et j'ai emmené Madeleine à la piscine. Je crois qu'Anne, elle continue de se faire du mauvais sang: Anne mon amour, on va s'en sortir, promis. Dessins de Hergé in Tintin chez les Soviets lundi, mars 10, 2003
Anne a commencé cet après-midi, un feu qui chaque année dure trois jours et se consume lentement pour brûler feuilles mortes de l'année passée, épines de pins tombées à terre et le bois mort aussi que les vents de l'hiver ont fini par faire craquer. Je sens comme elle est courageuse Anne, mon Anne qui souffre, et qui redresse la tête et s'échine maintenant à rendre figure à notre jardin. Les enfants tournent autour du fourreau de fumée blanche apportant de petites brassées de feuilles, très contents d'être mis à contribution et de se donner des airs importants et affairés. Je pars à pied à Saint-Germer. Chemin faisant, à pied, je suis passé sous les lignes de haute tension qui partagent la vallée du Pays de Bray, à mi-parcours en somme, entre Puiseux-en-Bray et Saint-Germer-de-Fly. Le chemin coupe à travers des champs déserts, et marchant sur cette vaste étendue vallonée, j'imagine comme le marcheur rare dans les ornières habituellement sillonées par les pesants tracteurs et leurs engins tractés, comment le marcheur est visible de partout à la ronde. L'air est calme, presque immobile, plus loin j'entends les allers et retours besognieux d'un tracteur et de sa herse. La lumière est indéfinissable, très indirecte, filtrée par une couche nuageuse fine, percée en un hâlo par un soleil redevenu timide en cette fin d'après-midi, rien à voir avec la promesse glorieuse de ce matin. Le chemin est donc sans ombre, les collines aussi. Je marche sans hâter le pas, j'ai tout le temps d'arriver avant la dernière levée de la poste de Saint-Germer, et il n'est pas sur que le garage puisse me rendre la voiture si tôt. La marche pour ce qu'elle provoque comme de coutume une agitation accrue de la pensée, me détourne mal des préoccupations du moment et tandis que je franchis cette limite fictive en passant sous les lignes de haute tension, je m'exhorte à faire errer ma rêverie vers des berges moins sombres, et comme pour mieux m'en donner la force, je me dis que cette frontière virtuelle des lignes de haute tension sera le signal qu'il faille songer à ce qui nous attend maintenant. Nous y sommes résolus, Anne et moi, et me faisant mentalement une liste sommaire des prochaines tâches à accomplir rapidement et des dispositions à prendre pour donner corps à ce chamgement qu'Anne et moi avons décidé, je m'amuse de voir que cela fonctionne, que depuis que je suis passé sous les lignes de haute tension et d'avoir comme toujours dans le faible grésillement en passant en-dessous de ces grands traits électriques presque senti une infime (heureusement infime) partie de cette tension dans la nuque, depuis que je suis passé sous elle, ma pensée fait enfin un peu de chemin, je réalise que c'est sans doute la dernière fois que je descends ce chemin entre Puiseux et Saint-Germer: nous allons déménager. Plus tard en revanche, à l'Intermarché Bricolage de Gournay-en-Bray, devant le rayon des accessoires auto, je m'effondre en larmes, je ne veux tout de même pas croire que c'est parce qu'ils n'ont pas le modèle de batterie ad hoc pour ma Peugeot 106 diesel, il faut une batterie n°11, ils ont tous les numéros, tous les voltages, toutes les intensités peut-être, de toute façon je ne sais pas comment cela fonctionne, mais ils n'ont pas de batterie n°11 et je pleure. Du nerf! De retour à la maison, les enfants sont crottés jusqu'à la tête et se roulent dans les tas de feuilles mortes qu'Anne a rassemblés, et Anne m'accueille dans un sourire timide, mais quand même un peu satisfait de la tâche abattue. Du nerf, que diable! dimanche, mars 09, 2003
C'est encore avec les enfants qui déboulent dans leur grande maison que la vie reprend le mieux ses droits, mais, tout de suite, sur le seuil de la porte, Madeleine ne nous laisse pas reprendre notre souffle qui nous demande tout de go ce qu'il est advenu du bébé dans le ventre de sa mère, nous prenons alors notre ton grave, et nous disons ce que nous avions convenu de dire, c'est à dire pas des fables, mais que cet enfant n'est plus, nous aimerions tellement que Madeleine comprenne, nous lui demandons, tu as compris?, elle dit oui, et est-ce que maintenant elle pourrait regarder Astérix et Cléopatre? Pas sur qu'elle ait compris, pas sur non plus que nous ayons été assez clairs, pas sur que nous ayions compris nous-mêmes de toute manière. Nathan dit peu comme à son habitude mais je suis sur qu'il a saisi, mais lui aussi passe à la suite: d'ailleurs c'est ce qu'Anne et moi devrions sans doute faire, passer à la suite.Ce matin en me levant, j'ai repensé, pourquoi ce matin?, à cette performance de Josef Beuys, "Comment expliquer la peinture à un lièvre mort", et je me suis dit que prenant Madeleine sur mes genoux et lui expliquant tout cela, surement je ressemblerais à Josef Beuys avec son lièvre mort dans le giron, l'index levé et déclamant ce qu'il y a à réciter de l'histoire de la peinture. Un ami américain avait coutume de dire, me quittant le soir, le plus souvent en sortant du Gold star sur Division Street à Chicago: "Et tu sais Phil, demain c'est le premier jour du reste de ta vie". Puisse-t-il avoir vraiment raison. Photographie de Garry Winogrand issue de la série Stock Photographs |