Le bloc-notes du Désordre |
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vendredi, février 21, 2003
Jouer avec les enfants et se revoir pareil. Je construis des labyrinthe avec le nouveau jeu de construction de Madeleine dans les méandres (rien d'aussi tordu que ce site, fort heureusement pour les neurones de mes enfants) duquel la chute d'une bille est conduite par des rainures dans les pièces de bois qui servent à la construction du labyrinthe, et je revois les heures passées à maîtriser patiemment cet autre jeu de labyrinthe qui consistait à faire cheminer une bille sur un plateau dont l'inclinaison aussi bien en abscisse qu'en ordonnée était commandée par des manettes boutons, et ce cheminement était rendu périlleux par les nombreux trous dont les bas-côté du parcours étaient semés. Puis Anne les emmène au square de Sérifontaine, faire tour de tobogan après tours de tobogan, les tobogans de maintenant sont en résine très coloré ou en plastic moulé également très coloré, autrefois leurs pistes étaient en bois et il n'était pas rare d'abimer ses vêtements ou encore de se coincer un doigt, mais de souvenir précis de tout cela, point. Et ce soir je trouve Madeleine, endormie, enfin, un Tintin lui barrant la poitrine. Tous les soirs Madeleine, en plusieurs voyages, s'organise une pile conséquente, comme pour tenir un siège, de Tintins et elle les lit jusqu'à s'endormir. J'essaye de lui dire qu'elle ne devrait pas les lire et les apprendre par coeur aujourd'hui, qu'elle devrait en garder pour plus tard pour ce plaisir, pour moi disparu depuis longtemps, de lire un Tintin pour la première fois. Et pourtant, je me souviens avoir lu le Trésor de Rackham-le-Rouge pour la première fois, c'était un Noël et c'était curieusement le seul cadeau que j'avais demandé. Je me souviens que j'avais demandé à mon père coment il fallait prononcer le nom du collectionneur de maquettes de bâteaux, Ivan Ivanovitch Sakharine, mais je dois confondre parce que ce personnage très secondaire, rejoignant l'ample popultation des seconds rôles des aventures de Tintin et Milou et qui pourtant font la joie des tintinophiles pour les efforts de mémoire qu'il faut consentir pour se rappeler de leurs noms à tous celui du photographe du Sceptre d'Ottokar qui se nomme Czarlitz, ce qui sonne comme une marque de flash (au passage avec la question "Quel est le nom du photographe dans le Sceptre d'Ottokar?", vous ferez facilement le tri entre les tintinophiles sérieux et les dilettantes comme moi), parce qu'Ivan Ivanovitch Sakharine n'apparaît que dans le Secret de la Licorne. De même j'aimerais tellement que Madeleine ne s'encombre pas la mémoire, comme son père le fit avant elle, avec tant de détails inutiles et triviaux dont mes souvenirs sont saturés, tandis que je préférerais tellement connaître par exemple toutes les Fleurs du Mal par coeur ou tout Dom Juan de Molière, ou savoir encore parler allemand, ou savoir encore calculer la dérivée seconde d'une fonction, celle dont un lointain souvenir me dit qu'elle s'annule pour les valeurs de x qui correspondent aux points d'inflection de la courbe représentant la fonction étudiée, mais à quoi se rappeler de cela si les formules qui conduisent au calcul de la dérivée première fuient sans mal mon souvenir. Et l'impression toujours tenace quand je ne prête pas assez attention aux jeux des enfants de commettre d'irréparables gâchis, ce sentiment lui-même en contradiction fréquente que ces mêmes jeux mangent surement autant de temps que j'aurais moins le sentiment de perdre si je pouvais davantage le consacrer à mes propres jeux de construction.He loves me, photographies de Karen Savage, tirages aux sels d'argent, 22X22cms 1994. Dire, redire le découragement parfois à conduire ces projets qui sont une astreinte au quotidien. Au cirque je me dis souvent que l'homme est un animal curieux qui passe toute une vie à apprendre quelque chose d'aussi futile que de jongler avec trois balles, cinq balles trois quilles, cinq quilles, trois torches allumées à l'esprit blanc, puis cinq torches allumées puis trois sabres aux lames très effilées, puis cinq sabres aux lames n'ayant pas eu le temps de s'émousser pour trois d'entre elles, et puis maîtrisant cela sur le bout des doigts restant après les longues scéances d'apprentissage du jonglage avec les sabres coupants, alors décider de jongler désormais en marchant sur une corde raide, puis à vélo sur une corde raide, et puis augmenter spectaculairement la hauteur de la codre raide qui désormais va de l'Empire State Building au Chrysler Building de New York, toujours en vélo et en jonglant d'abord avec trois balles, puis cinq, puis trois quilles, puis cinq, puis trois torches allumées puis cinq, puis trois sabres aux lames effilées, puis cinq, et ainsi de suite singeant Ramon Zarate, alias le Général Alcazar au début des Sept Boules de Cristal: "de plou en plou difficile". Oui drôle d'animal. Et je ne me fais pas davantage l'impression de raison, quand je me lance dans ces projets, donc, qui réclament mon assiduité de tous les jours, pour ainsi parler, tous les soirs, ou presque tenter de dire ce que la journée fut, tous les soirs aussi vider les 256 megs de la carte mémoire de l'appareil photo numérique et assembler les images du jour, ne pas oublier de prendre le savon en photo, ne pas oublier de me prendre en photo. Cette manie ne date pas de ces derniers temps. En 1992, j'avais entrepris de me prendre tous les jours en photo, j'avais d'ailleurs planté mon vieux Minolta SRT100, mon premier appareil photo sur un petit trépied et garni d'un flash, chaque jour je me plantai devant cet appareil et pressai la poire reliée au déclencheur, je notai scrupuleusement sur une feuille volante, l'équivalent d'un fichier .txt dont je constelle mon disque dur de ces menues notes qui vont toutes dans un répertoire appelé "notes", et la date du jour, dont je baptise aujourd'hui nombre de mes fichiers de bloc-notes, seule chance fragile de s'y retrouver, et l'endroit où je me prenais en photo, le plus souvent chez moi, c'est entendu, mais je poussais l'entêtement alors à partout traîner cet attirail encombrant, chez les amis, dans les chambres d'hôtel, à l'étranger, partout. De ces photographies en 24X36 je faisais tirer des planches contact agrandies en 40X50, et bien sur, le coût de cette opération était bien au delà de ce que je pouvais consentir, pire, d'autres projets du même acabit virent le jour qui étaient pareillement handicappants pour celui qui aurait tenter d'équilibrer un budget, pas très opulent, qui était le mien quand d'aussi saugrenues et chimériques idées me traversaient l'esprit. A Saint-Dizier, chez François, je fis même une exposition des trois premières années de ce projet, exposition accompagnée d'un texte dans lequel je tentai de m'interroger sur les traces de moi-même que laissait ce phraraonique travail d'amassement de soi. Car c'est bien cela qui est en jeu, l'accumulation de soi, la lutte vaine contre l'enfouissement dans l'immémorable et de dire que toute une vie en quelque sorte s'épele jour après jour, une vie n'est pas juste une vie, c'est un jour plus un jour, plus un jour ... n fois, au même titre que les accidents, les guerres et les génocides ne font pas un nombre arrêté de morts, mais bien ce nombre de morts obtenu par la lente addition de ces derniers un à un. Dans le même ordre d'idée, et nul ne sera surpris que je tenais ce genre de raisonnements à l'époque même où j'avais entrepris de me prendre en photo tous les jours, j'avais découvert par le biais de calculs fastidieux, qu'un milliard de secondes, contre toute attente, représentait en fait un peu plus de 31 années, et j'avais même tenu compte des années bisextiles dans mon calcul, ce qui dit assez comme il était laborieux. Et de fait j'atteins mon premier milliard de secondes révolu, une nuit au travail en Angleterre et n'eut comme seul recours possible que de payer une tournée de cafés au distributeur à mes collègues, qui bien que flegmantiques et britanniques, paraissaient tout de même un peu surpris que je me sois de la sorte préoccupé d'une chose pareille et de la commémorer. De même, je me surpends moi-même à parfois tergiverser et spéculer sur le nombre de fois que je peux me laver les mains dans une journée et comment les jours où, de fait, je me les lave souvent l'érosion du bloc de savon que je prends en photographie tous les jours, cette érosion connait quelque accélération, et il en serait de même, prochain projet, si je devais prendre en photographie mes chaussures, tous les jours, les journées où j'aurais beaucoup marché donneraient quelques cahots dans l'usure, pourtant linéaire dans son ensemble, de mes souliers, puisque ce ne sont pas eux non plus, mes godillots, ni même mon bloc de savon marseillais, que je prends en photographie, mais le passage du temps, là où il est infime et inexorable. Le café au lait est souvent donné en exemple par scientifiques et philosophes à propos de l'irrevesibilité du temps, prenez un café noir, ajoutez du lait, le café comme le lait sont irrémédiablement altérés, puisqu'il n'est plus possible ni de revenir au café noir ni au lait entier, je crois en revanche qu'Anne tous les matins se préparant son café au lait, ne se rend compte de rien, la voyant faire, j'ai toujours le sentiment de contempler un accident de la magnitude d'un immeuble qui s'écroule sous ses charges de dynamite et qui ne sera plus reconstruit, en tout cas pas selon les mêmes plans, ce qui souvent est heureux. J'aime opposer à cet argument de l'irreversibilité que de filmer de tels événements et de projeter ces films à rebours donne à voir que le temps n'est pas cette notion rigide en laquelle on se remet pour bien des calculs, bien des considérations spéculatives. Et quand je fais le zouave, non pas tant en vélo en équilibre sur une corde raide tendue entre deux gratte-ciels, tout en jonglant avec cinq sabres aux lames tranchantes, mais tout bonnement en feignant d'ignorer qu'un jour, c'est cerain je n'aurais pas le temps ni même l'énergie qu'il faut pour poursuivre ces projets qui entendent décliner le quotidien, quand je fais le pitre donc, qui rend compte de cette dépense-là. "Nul ne témoigne pour le témoin". jeudi, février 20, 2003
Aux Rigaudières, les trois corps de bâtiment forment une cour en U, laquelle donne sur un champ qui deux cent mètres plus loin est barré par un épais bois, de chênes notamment. La cour donne au Sud et de ce fait la lumière est chez elle du matin au soir dans la grande maison de mes amis. Elle entre douce le matin dans les pièces, inonde la salle à manger à midi et a ses jeux espiègles en fin de jour, rougeoyantes, et qui dessine des trouées de lumière sur les murs et les grandes armoires. En été, on peut presque être ivre de lumière à la fin de la journée. En hiver c'est éblouissant le matin dans les yeux qui peinent à s'ouvrir et sur le givre qui a recouvert la plaine. Le lendemain, dans un réduit, la porte ouverte sur la grande cour, la lumière qui rentre un peu dans la pièce mais qui reste sur le seuil comme par politesse, je fends du bois (Pascal a des douleurs dans le bras et je me dis que c'est autant de secousses qui ne viendront pas résonner dans son coude droit). Un peu rouillé au début, je prends vite la mesure, j'économise mes gestes pour lever la cognée et la laisser tomber sur le coin, en quelques coups seulement les gros rondins de bois se séparent en quatre bûches, mélange des coups sourds du bois qui roulent sur le sol et de la cognée qui claque sur le coin et du coin qui traversant tout d'un coup le bois, le fend, pour finir sa course sur le sol avec quelques étincelles de temps en temps. Le rythme est pris et je pourrais comme cela fendre tout le tas de bois. Je jouis de la répétition des tâches, de l'économie grandissante de mes efforts pour fendre les rondins, de méthodes de plus en plus rodées, les bûches fendues reposer la cognée contre le tas de bois à portée de main pour le prochain rondin, faire tomber des rondins d'avance à l'aide de la masse pour les séparer, il gèle à ce point que les rondins sont collés les uns aux autres, mélange de stakhanovisme et de taylorisme individuels pour le plaisir de voir le tas des rondins diminuer et celui des bûches croître. Le pli est pris et les gestes simples sont devenus des automatismes quand au bout d'une heure le manche de la cognée vient heurter le coin par ma maladresse et l'outil est cassé jusqu'à l'inutilisable. Je reviens penaud dans la grande pièce avec deux bûches de mon labeur et des excuses contrites auprès de Pascal d'avoir cassé la manche de sa masse. Mes bras sont tout entiers remplis des chocs du métal sur le métal, l'épaule est chaude et sera courbattue demain, les mains froides et les doigts gourds, les ongles crasseux. Nous repartons avant le soir, les enfants sont amortis, ils vont au lit en arrivant sans trépigner, Anne est épuisée qui commence à être un peu lestée par son ventre, je n'en mène pas large non plus. Incapable de me mettre au travail vraiment, je regarde le documentaire sur l'Algérie, la lâcheté des hommes de pouvoir et le courage de ceux qui fuient ce qui est érigé en principe. Les vieux tortionnaires répondent, aujourd'hui, derrière des bureaux cossus sur lesquels trônent de prétentieux porte-plumes, les anciens appelés sont plus modestes. Je monte et n'arrive pas à finir les Sept Boules de Cristal, entammé il y a une semaine. Trop de travail et pas assez de lecture. mardi, février 18, 2003
Le 17 février, il y a quatre ans naissait Madeleine. Dans la nuit du 16 au 17 février 1999, Anne en proie aux contractions avait passé cette nuit à regarder des films dont Laura et Anatomie d'un Meurtre d'Otto Preminger. Et quand enfin elle vint me réveiller pour me dire qu'il était temps de partir à la maternité, ni une ni deux, j'étais prêt, voiture dégivrée et démarrée. Nous fonçâmes à la maternité de l'Hôpital de Gisors, j'étais nerveux, c'est quand même pas tous les jours que l'on fait cela, mais Anne a tenu à ce que nous nous arrêtions absolument dans un café, en haut de la rue de Vienne à Gisors, pour prendre son coutumier café crême. Sans doute anticipait-elle que les prochains jours les jus de chaussette de l'hôpital seraient de médiocres sucédanés et qu'il était encore temps pour elle de faire provision de saveurs. Après ce fut très long, et si je n'avais pas observé la sage-femme, la très douce Madame Maréchal qui un an plus tard mit aussi au monde Nathan, la sage-femme donc, qui allait et venait sans se presser, vacant à toutes les tâches, abeille paisible qui ne se précipitait en rien, je crois que j'aurais laissé le chemin ouvert à la peur. Et puis les choses progressant d'abord avec lenteur, s'accélèrent un peu, un miroir avait été placé pour que ni Anne ni moi ne manquions une goutte du précieux spectacle, et, au terme d'un parcours semé d'embûches et de contractions douloureuses pour Anne, quand la tête de celle dont nous ne savions pas encore si elle devait s'appeler Madeleine ou Rémi, quand la tête donc de notre enfant sortit du ventre d'Anne, je crus que l'on me faisait une mauvaise blague, une sorte de tour de passe-passe que la sage-femme, la très bonne Madame Maréchal, pour laquelle c'était surtout la douceur qui primait et dont je n'aurais pas pû me douter qu'elle fût à ce point facétieuse, petite préstidigitation donc que les sages-femmes font à l'adresse des pères anxieux et qui consiste, avant que l'enfant ne sorte, à feindre d'extraire une sorte de chose gluante et qui partage tous les traits de la larve, tant ce visage tuméfié et violacé, celui de celle qui n'vait pas encore de nom, n'avait rien d'humain mais ressemblait davantage à ces créatures imaginaires, de celles qui peuplent les films de science fiction, créatures de latex et de plâtre abondamment peintes de couleurs écoeurantes et sur lesquelles on fait pleurer quelque solution visqueuse par souci de réalisme, c'était donc "cela" l'enfant que j'avais tant attendu. Madeleine quand elle est née était d'une laideur repoussante, elle avait la tête d'un boxeur et sa peau était comme de la couenne, et je ne me souviens plus de ce qu'il s'est passé avec précision mais ce fut comme si j'avais été soudain habité par un double, un type qui paraissait plutôt à la hauteur, compétent presque, cela ne pouvait donc pas être moi, qui n'avait encore jamais vraiment levé les yeux sur un enfant, ce double me fit prendre cet enfant dans mes bras et lui faire sa première toilette, ce type-là n'était dégoûté de rien, qui, lavant le petit être, lui rendit figure humaine, la peau, la première, prit une teinte que je trouvais plus humaine, enfin celle-même que j'avais prêtée jusque là aux nourissons. Le type enchaîna, il habilla Madeleine et la rendit à sa mère, Anne, que la sage-femme, la très gentille Madame Maréchal, venait de délivrer du placenta pendant que j'avais le dos tourné avec cet autre type qui prenait les choses en main. Elle s'appelait Madeleine Hannah. Le soir je m'en fus chez Alain et Emmanuelle, Gilles et Jacky étaient là et je crois qu'ils furent tous les quatre assez amusés de me voir m'ennivrer d'un excellent whisky. Le lendemain je fus accueilli par Anne dans un large sourire à la maternité, elle avait l'air ravi et fatigué à la fois, et je crois qu'Anne et moi ne nous sommes plus jamais départis depuis de ces mines ravies et épuisées à la fois.dimanche, février 16, 2003
Entendu hier soir de la bouche toujours prolixe de Jacky Chriqui, pour les 50 ans d'Alain, que la persévérance c'était en découdre avec la machine à coudre, puis le même affairé sur son petit téléphone portable d'envoyer un message à sa petite amie: "J'ai froid, où sont tes gants?". Je me souviens, c'était en 1999, Jacky et moi étions partis à Lyon, tôt le matin, interviewer Charles Juliet à propos de Samuel Beckett, véritables Laurel et Hardy qui n'en menaient pas large devant l'écrivain qui nous avait emmenés sur des terres où justement nous avions peu l'habitude de nous risquer, quand Charles Juliet nous avait quittés, nous étions Jacky comme moi exsangues, je me jetai sur un très bon Knockando et Jacky sur une eau minérale. Deux ans auparavant nous devions, Jacky et moi, nous rencontrer et se donner un rendez-vous sans s'être jamais vus. Aussi je crus bon de me décrire en ces termes: je suis grand, corpulent et les cheveux hirsutes, Jacky avait dit:"moi c'est tout le contraire, je suis petit, sec et j'ai les cheveux ras". Nous sommes reconnus sans mal. |