Le bloc-notes du Désordre |
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samedi, février 15, 2003
Pas grand chose à dire de la journée dernière si ce n'est bien sur l'agacement devenu coutumier devant la prose fragile de l'institutrice de Nathan qui en quelques lignes toujours péremptoires et cominatoires ferme toute porte au dialogue quand justement elle est en face de parents qui seraient tout prêts à entendre que Nathan est un garçon disons particulier. Nathan, en plus d'être lunaire n'est pas propre, pour cette raison il nous est enjoint de le garder à la maison. Du coup dans l'emportement, vraiment, devant tant de bêtise normative, avec un peu de mauvaise foi tout de même, on serait prêt à s'attaquer à l'Education Nationale toute entière et de rage aussi on comparerait volontiers cette exclusion a priori provisoire à ce que l'actuel Ministre d'extrême droite de l'Intérieur propose "au bas des escaliers". Ne pas se laisser emporter par la colère, évidemment toujours pauvre conseillère et continuer de s'émerveiller des imitations impayables que fait Nathan de la grosse voix de son père et de gonfler la sienne, enfantine, en disant, et fronçant les sourcils: "Madeleine, ça suffit!". Et Madeleine, puisqu'on parle d'elle, son carnet de correspondance est constellé de remarques élogieuses, bien entendu Madeleine est une enfant à laquelle il est plaisant de s'intéresser: les hôpitaux sont pleins de ses patients aux pathologies minimes mais qui provoquent beaucoup de l'attention des soignants, justement parce qu'il est bien plus gratifiant de contempler une bonne cicatrisation sur une opération parfaitement maîtrisée et de se dire que l'on vient de produire sinon un miracle tout du moins une réussite thérapeutique, tandis qu'on a si peu d'attention pour le voisin de chambre, grabataire et crevant d'un épouvatable cancer du pancréas, dans des souffrances mauvaises et avilisantes, dont justement on se sait pas quoi faire, et du patient et de sa maladie. C'est excessif sans doute, mais voilà je n'aime pas beaucoup que l'on touche à un des cheveux de mon petit Nathan, fusse et surtout pour y chercher des poux. jeudi, février 13, 2003
Les rituels. Ce qui se reproduit de jour en jour. Je me lève. Tard. Comme à mon habitude récente. Anne a déjà déjeuné, habillé les enfants, les a nourris et les a menés à l'école. En descendant, je prends mon savon, mon bloc cubique de savon de Marseille, photographié, comme tous les soirs, la veille au soir, sur ce coin de table qui est le sien et qui est somme toute arrangé comme un studio de prise de vue miniature et je le pose sur le porte-savon dans la salle de bain, pour la journée. Je prends mon thé. Anne part, toujours en coup de vent, et toujours trop rapidement pour que, mal réveillé, je réalise qu'elle parte pour la journée. Je monte avec mon thé, j'allume la machine. Je mets un disque (en ce moment c'est un concours serré entre le dernier Brad Mehldau Largo, son dernier, et Turning out the stars dernier disque de Bill Evans, mais dernier pour toujours, les deux ont leur qualité, celui de Bill Evans est émouvant aux larmes, Largo est plus léger, primesautier à certains endroits, mais surtout il fourmille d'idées et de collages instrumentaux rares). Je me connecte et m'encquiers de ce que les lève-tôt et les couche-plus-tard-que-moi ont à me dire. Et puis je lance les programmes de traitement de l'image et des pages html et au boulot. En ce moment je commence le site de Ray Martin et Karen Savage, je peine un peu à donner corps à ce que j'ai dessiné en façon de croquis préparatoires. Vers 11H30, je fais une pause et m'encquiers une nouvelle fois de ce que les uns et les autres ont à me dire par voie de courrier électronique, je réponds aux précédents. Je descend en catastrophe, me chausse, pieds nus dans mes croquenots, et cours, je ne cours pas très vite, d'où l'importance de courir, aller chercher les enfants qui vont descendre du car qui vient de passer sous mes fenêtres. Pendant deux heures c'est la course. Je bâcle un repas aux enfants, je grignote leurs restes souvent abondants, je mets un disque, en ce moment c'est souvent soit la musique de Chat blanc chat noir d'Emir Kusterica ou encore There is no eye: music for photgraphs, les sessions des musiciens photographiés par John Cohen, de la musique roots des Etats-Unis (et notamment la musique de Pull my Daisy de David Amram pour le film éponyme de Robert Frank) offert par Laurence, je fais la vaisselle, interrompu par les cris et les pleurs des uns et des autres, je sépare, je pacifie, je tanse un peu aussi, et je retourne à mon abondante vaisselle, abondance dûe au laisser-aller qui est le notre tous les soirs, d'où la corvée qui se reporte et s'amplifie, j'oublie de mettre Nathan sur le pot qui me gratifie d'un épais colombin accroché (l'expression américaine est tellement évocatrice, it sticks lilke shit on a blanket ça colle comme de la merde à une couverture) au fond de son calbute, l'incident se reproduire encore deux fois, à toutes fins utiles je vous donne donc deux synonymes de calbute, calbar et calcif, je le douche, je reviens à ma vaisselle, Madeleine a renversé quelque chose dans le salon, je le tanse je récupère les morceaux et reviens à ma vaisselle, ça n'avance pas, nouveau confit intestin entre mes sales gosses, même méthode, séparation des protagonistes, pacification, demande d'explication, justice à l'emporte-pièce, l'un est envoyé au coin l'autre consolé, je crois que je me gourre à chaque fois, Salomon avait un talent que je lui envie parfois. Retour vaisselle, cette fois-ci jusqu'à conclusion, satisfaction de l'évier luisant, coup d'éponge sur la gazinière, tiens il manque un des répartiteurs de gaz, cette fois-ci je le trouve sans mal dans l'alignement de jouets produit par Nathan, cours de morale à Nathan sur la dangerosité de la chose, mais je doute qu'il n'en retienne un seul point d'exclamation. Il est deux heures rien n'avance, j'expédie quelques corvées administratives en toute hâte dans le bureau en gardant les oreilles très tendues vers tous les bruits contondants et qui émanent immanquablement d'en bas. Je descends de temps en temps pour m'assurer que les guerres larvées entre Madeleine et Nathan ne dégénèrent pas en conflits ouverts et violents. Ca dégénère, ça évolue peu favorablement, je plante donc les affaires courantes et descends jouer les casques bleus, avec à peu près le même manque d'efficacité que ces soldats de la paix. L'après-midi entière, je dois lever mon nez du journal à intervalles de temps à la fois réguliers et rapprochés, mais je rassure tout le monde mon instinct me permet encore d'y voir clair dans les égarements hégémoniques du fils Bush et de la dérive totalitaire de notre gouvernement d'extrême droite en sous-main. A l'heure du goûter je fais taire les voix affamées en leur calant de chauds breuvages sucrés dans le museau. Le goûter achevé, les jeux et leurs luttes reprennent, et quand enfin j'entends la porte s'ouvrir, je salue toujours avec soulagement l'arrivée d'Anne en me disant que nous allons être deux pour faire front contre ces petits belliqueux. Anne pimpante, m'annonce triomphale, qu'elle nous emmène voir le festival des clowns, spectacle de cirque dont tout porte à croire qu'il sera minable à la salle des fêtes de Lalande-en-Son, je freine des quatre fers mais l'instance d'Anne finit par voir raison de mes légétimes resistances. Et me voilà dans la salle des fêtes de Lalande-en-son, à quelques encablures seulement d'une sono exécrable et criarde à tenter de me réjouir des mines ravies de mes enfants, à qui j'en veux surtout fondamentalement de cette fatigue qu'ils ont su accumuler sur mon dos et mes épaules, avec opiniâtreté, la journée durant. Le spectacle, comme attendu, est minable, en dépit de son prix prohibitif, et naturellement plait à tous. Je souffre terriblement des cris suraigüs de cette meute d'enfants (ce soir je m'en fais la promesse, j'écoute solo de contrebasse après solo de contrebasse, en manière de désinfectant des portugaises). Les enfants sont enfin couchés aux sortires des clowns troués aux mites, amortis pour la journée. Je dîne avec Anne, qui gentiment me demande comment fut ma journée?. Plus tard, je passe par la salle de bain je récupère le savon de Marseille et le monte avec mon thé, pour le photographier sur ce coin de table qui est le sien et qui est somme toute arrangé comme un studio de prise de vue miniature. La journée ne fait que commencer en somme. Fatigué tout de même. Le soir tard, je transmets tout cela, les enfants dorment, Anne aussi. Le sixième volume de Turning out the stars vient de s'achever sur les notes endiablées de Take the A train, Bill Evans mourrait peu de temps après, sur qu'il est allé en enfer en jouant de la sorte. mercredi, février 12, 2003
Je ne comprends plus rien. Je fais des rêves étranges. Cette nuit j'ai rêvé que je me réveillais en pleine nuit et comme je me tournais vers Anne, mes mains trouvèrent rapidement son ventre, ses seins son sexe et nous fîmes l'amour, en silence. Puis comme nous nous séparions, je me levai précipitamment et Anne m'aurait volontiers fait le reproche de ma précipitation à passer sans cesse de l'amour au travail, et à grande honte j'avoue que je suis souvent coupable de la chose abrupte, mais cette fois-ci c'était pour descendre de toute urgence dans le jardin, sur lequel, il faisait maintenant jour et dans lequel les enfants jouaient, comme si nous avions profité qu'ils soient dans le jardin pour faire l'amour, et nous n'aurions pas honte d'admettre que parfois ce stratagème sert, qui a des enfants en bas âge sait la difficulté de trouver de maintenir la flamme dans l'accaparement enfantin. Au garage je décrochai mon arc de son clou et décidai de tirer quelques flèches. Mes flèches faisaient systématiquement mouche (ce qui prouve bien que c'était un rêve dans la réalité, elles atteignent tellement rarement ce qui est visé, que lorsqu'une telle chose se produit, il n'est pas permis de douter que ce soit là purement accidentel), et puis une flèche folle finit par manquer la cible, ricocher sur le pin sur lequel est aposée la cible et d'atteindre Nathan dans l'oeil, chose un peu illogique tout de même, Nathan et Madeleine rient de concert de cet accident et quand Anne descend finalement dans le jardin, elle est affolée, je me réveille. Nathan est au-dessus de moi et m'embrasse le visage. Anne est descendue plus tôt avec Madeleine, il fait un jour blanc dehors. Dans la cuisine, je bois mon thé, je suis un peu absorbé par mon rêve, les enfants chahutent, Madeleine fait du découpage dans de vieux magazines, à ses pieds de copieux confettis jonchent le sol. Anne me demande si c'était bon. De quoi parle-t-elle? Elle part en cours à l'Université. Je fais la vaisselle de la veille, dans mon dos les enfants se chamaillent, je me retourne et intercepte in extremis le geste violent de Madeleine qui aurait bien crevé les yeux de Nathan aux ciseaux. Je la fesse un peu tout de même, je l'envoie au coin, je récupère Nathan en pleurs parce que je viens de lui donner un peu de ma peur en partage, Madeleine pleure, vexée d'avoir commis aussi ignoble violence. Les cris redoublent de part et d'autre, j'houspille Madeleine et je calme Nathan. Mon rêve ne veut pas partir.Hier, je relisais la fin de Zen and the art of Archery d'Eugen Herrigel (je traduis mal, je n'ai que la version anglaise): "J'ai bien peur de ne plus rien comprendre, répondis-je, même les choses les plus simples se sont embrouillées. Est-ce moi qui bande l'arc ou est-ce l'arc qui me tend? Est-ce moi qui atteint la cible ou est-ce la cible qui m'atteint? ...(...)... L'arc, la flèche, la cible, moi, se fondent tous les uns dans les autres, de telle façon que je ne puis plus les distinguer. Et même le besoin de les différencier a disparu, parce que dès que je prends l'arc et que je tire, tout devient clair, sans détour et simple jusqu'au ridicule..." "Enfin" le Maître m'interrompit "la corde a coupé au travers de vous". Quand même je crois qu'il faudrait que je demande à Anne ce qu'il s'est vraiment passé cette nuit. mardi, février 11, 2003
J'ai reçu ce matin ce mail:>Bonjour, >En lisant hier dans le métro Petit traité de désinvolture, >de Denis Grozdanovitch, je suis tombée sur un passage qui >m'a fait penser au bloc-notes du Désordre : >Décrire ces menus incidents relevant de la plus élémentaire >banalité m'apparaît souvent quelque peu oiseux, du moins au >regard de ce que réclamerait sans doute un "véritable" >journal littéraire, lequel devrait s'efforcer, j'imagine, de >recueillir des faits symboliques s'inscrivant dans la trame >d'un sens général plus signifiant... > Je me console cependant en me persuadant que sur quelque >autre plan cette tentative de rendre compte des moindres >bribes d'une vie individuelle, aussi dérisoires >puissent-elles être, si elle serre au plus près la réalité >subjective du moment, si elle ne s'écarte pas trop d'une >discipline d'exactitude et de sincérité, ne peut manquer de >rejoindre la dimension de l'"Ens Communa" chère au "Docteur >Subtil". (Ainsi nommait-on au XVIe siècle, Duns Scot, l'un >des plus célèbres théologiens de la Chrétienté, lequel >professait que les êtres devaient approfondir la dimension >de L'Infiniment Singulier, cultiver leur idiosyncrasie la >plus personnelle, cette voie leur permettant de se fondre >plus sûrement à l'âme commune et selon lui divine). > La manie, qui m'est devenue presque quotidienne au fil >du temps, de collectionner d'infimes traces, de brèves >impressions, de minuscules témoignages, de menus faits au >bord de l'insipide, pourrait donc peut-être me rapprocher de >cette communauté spirituelle, dont il serait si rassurant de >croire qu'aujourd'hui encore, à notre insu, elle continue de >nous relier secrètement les uns aux autres ?... Et dans cette dernière phrase, je suis stupéfait d'entendre son à propos: ces deux derniers jours, mon amie Laurence était à la maison (toujours cette chose effarante que quand des faits qui ne sont pas négligeables dans une journée se produisent sous mon toit, ils ne me laissent justement pas le loisir de les consigner dans le bloc-notes tandis que les journées qui m'épargnent justement, et me laissent de cet espace nécessaire, ces journées s'ouvrant béantes sur leur absence de relief, de vastes plaines d'ennui, en somme, ces journées creuses sont, elles, d'une platitude qu'il est justement difficile de bousculer) et c'est toujours plaisir de voir comment prend corps, ce qui justement n'avait été que correspondance, comme une manière de vérification de ce que les existences ont de commun. lundi, février 10, 2003
Aujourd'hui j'ai vu la détresse d'une femme très âgée, tombée à terre chez elle et sans autre recours que celui d'appeler sa fille qui vit dans une autre ville, incapable de se relever, et de devoir attendre qu'on veuille bien aller la sortir de l'ornière, et cette pauvre femme doit attendre, elle attend une heure que sa petite-fille arrive avec un inconnu, pas très avenant, moi, pas rasé, tête de celui qui a travaillé la nuit précédente, de recevoir cet homme inconnu, dénudée en partie par la chute, de devoir s'en remettre à cet épais inconnu qui vous prend par les aisselles pour vous redresser sans ménagement, il ne se rend pas compte qu'il vous fait mal, ne rien dire, s'estimer encore heureuse que quelqu'un ait fini par venir vous délivrer. Sinon bien sur attendre encore une heure que l'aide ménagère arrive pour la soupe et vous trouve étalée de tout votre long dans votre salon et bien sur de cela aussi on devrait se sentir très fière, qu'une femme, qu'une étrangère, soit celle qui vous trouve étalée de tout votre long, défaite et décoiffée, la télévision que l'on ne regarde plus depuis bien longtemps est allumée en permanence, toutes ces fadaises torchées sur mesure en Amérique, toutes coulées dans le même moule mal sculpté, qui tiennent médiocrement compagnie aux personnes âgées qui sont tombées chez elles et qui ne peuvent plus se relever, donnant l'illusion par le bruit qu'un peu de vie est toujours là, dans le Monde, ces séries Z, intrigues bâclées et doublées à la va comme je te pousse et à force de pousser on finit les quatre fers en l'air, pieds nus, à même le parquet. On est quand même bien contente d'être de nouveau assise les cuisses de nouveau couvertes, les ongles manucurés refermés sur sa canne, le verre d'eau et le téléphone à portée de main rebranché. Mes grands parents, je ne les ai pas aimés, ils étaient comptables c'est dire, (mon arrière grand-mère si, elle je l'aimais), mais cette femme, que G appele Mémé, elle, aujourd'hui je l'ai aimée, en partant elle m'a tendu ses deux mains qui étaient peu de chose, frêles, dans mes battoirs, j'étais quand même content que cette femme soit de nouveau assise, et, un peu coquette. S'il m'est donné de vivre aussi longtemps j'aimerais bien ne pas me retrouver au sol, et d'attendre que l'aide ménagère vienne me relever, parce que l'aide ménagère il faudra qu'elle soit sacrément barraquée pour y parvenir, je voudrais bien qu'on ne me retrouve pas cuisses nues et grêles, la tête appuyée sur la parquet tandis que dans ma chute j'aurais entrainé avec moi la table basse et le fauteuil et une étagère et que je serais étendu au milieu de ce désordre épars, faisant assurément mauvaise figure, les enfants de Madeleine et de Nathan se dépêcheront d'aller me prêter secours, ils seront gentils et tendres avec moi et en repartant dans l'escalier ils seront émus de se dire qu'un jour c'est sur je ne me relèverai plus, qu'il faudrait faire quelque chose pour moi, oui mais quoi il est tellement têtu et avec l'âge cela ne s'arrange pas, il ne veut pas entendre raison, ça ne doit pas être facile de vieillir, et ces enfants-là se feront également la réflexion qu'eux aussi seront vieux un jour et tombés à terre incapables de se relever. dimanche, février 09, 2003
Le vendredi soir qui précéde un week end de nuit, je me décale. Je me couche le plus tard possible et toi tu te lèves toujours promptement le lendemain matin, samedi, tu fermes tous les volets, toi comme moi n'aimons pas dormir les volets fermés, et quand bien même j'ai toujours dormi en plein jour quand je travaille de nuit sans jamais me préoccuper beaucoup d'obscurcir la pièce, il faut avouer que ta méthode a du bon, tu fermes la porte parfois même tu la barricades pour éviter que les enfants déjouent ta surveillance et viennent dans un accès impétueux de tendresse me prodiguer quelque câlin chahut qui aurait tôt fait de me tirer de ce sommeil de pierre qui est le mien, d'autant plus profond et minéral que chaque soir tout le corps et l'esprit luttent pour rester éveillés au coucher et quand enfin la fatigue a raison d'eux, elle les attire plus profondément, telle la baleine harponnée. Je me réveille généralement vers midi et d'en haut j'entends les jeux des enfants, parfois aussi tes exaspérations, des enfants-là ont un chic sans pareil pour nous mener à bout, lentement. Je descends sans hâte, dans l'escalier j'entends les pas des enfants qui se rapprochent. Je prends le train en marche, vous, vous avez déjà commencé votre journée, et donc je me mets au diapason, aujourd'hui, la tasse de thé sur le coin de table, je découpe des lanières de steak pour les faire mariner dans de la sauce de soja et de la poudre de cinq épices, je hache de l'ail et du gingembre, tu ne comprends pas bien comment je peux faire cela, découper de la barbaque au réveil, j'ai l'estomac bien accroché, tu as faim et je fais frire oignons et carottes à toute berzingue dans le de l'huile de sésame. Les enfants rechignent comme toujours à manger leur pâtes et nous font place rapidement et tandis que nous mangeons ce boeuf carottes aux cinq épices, ils approchent de la table et nous les nourissons du bout des baguettes tels des oisillons. Les alentours baignent dans un brouillard sans épaisseur, un ciel bas et humide. Les murs suitent et les branches des arbres, la terre est grasse, les sillons l'ont fraîchement retournée, sur que les agriculteurs de la vallée doivent se réjouir de ce ciel déprimant mais remarquablement idoine les concernant. Je pars. Je conduis sans réfléchir, sans rêverie, avec la petite voiture la vigilance est de mise à toute heure. En rattrapant la nationale, les parachutistes du dimanche font de leur mieux pour attirer les regards avec leur grands draps de nylon jaunes citron, verts fluorescent et fushia, je souris à cette époque qui veuille que le plaisir ne vaut que s'il est visible par le plus grand nombre possible, cette préoccupation des témoins! Et je finis par traverser ces banlieues et ces paysages sales, pour arriver dans cette concrétion de blockhausen, en un coup, je suis devant mon écran et reçoit ces millions de mails, notes, rapports, informations, messages, les interprête et les traite, il faut veiller à la fluidité de tout cela. Cent et quelques kilomètres derrière moi, les enfants prennent le bain, tu les rejoins peut être dans cette eau bulleuse, la buée couvre le miroir de l'armoire, la nuit tombe en silence dans le jardin et toutes les fenêtres de la maison donnent maintenant sur les ténèbres, sur lesquelles tu fermeras les volets, en couchant les enfants, la lecture de Chien bleu ou de Robert Pinou, ou encore la Chaussette jaune ou On s'est battu, les enfants ont beau connaître ces histoires par coeur, c'est toujours celles-là qu'il faut lire, je ne sais pas toi, mais moi je m'applique en les lisant, je marque la ponctuation, je donne des intonations dans les dialogues. Parfois il n'y a pas davantage à écrire que de faire la liste de tous ces non-événements qui s'ajoutent les uns aux autres pour former une journée dont on pourrait aussi bien tout oublier. |