Le bloc-notes du Désordre |
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samedi, février 08, 2003
La journée de Madeleine.Je rentre de l'école et rien n'est prêt, mon père seul est décidément bien inorganisé. Et tout ce qu'il pense à nous donner à manger ce sont quelques sandwichs accomodés avec les restes qu'il trouve dans le réfrigérateur (je ne sais pas pourquoi mais il insiste pour que je dise réfrigérateur et non pas frigidaire et que je dises aussi opercule, je crois que cela l'amuse beaucoup que je dise, lécher l'opercule). Et puis après sa traditionnelle vaisselle en écoutant (et nous imposant par là-même) des musiques qui ne sont pas toujours très mélodiques, c'est le moindre que l'on puisse dire, il décide plutôt que de me mettre Kirikou et la sorcière, ou même Jour de Fête, le film avec le drôle de facteur, film avec lequel il fait de l'endoctrinement précoce, à la place de tout cela, donc, il met une cassette bizarre: on voit un type sur un vélo, le vélo fait toutes sortes de petits bruits, et ce type il a beau pédaler il ne va pas très loin et pas très vite et il n'arrête pas de dire la même chose, je ne comprends pas tout mais je me rends bien compte que c'est tout le temps la même chose, il dit tout le temps, "je me souviens", "je me souviens", "je me souviens", je ne comprends pas ce dont il se souvient. Le film est un peu lassant mais mon père il a l'air de trouver cela vraiment bien parce que quand je lui pose des qestions il râle, il trouve que je parle tout le temps, que je parle de trop, il me dit toujours que je me lève en parlant et que je me couche en parlant, mais c'est que j'ai des choses à dire moi, alors je négocie, je lui dis: je te dis une dernière chose. C'est drôle parce que quand il regarde son type pédaler pour aller nulle part, je crois qu'il vaudrait mieux que je me taise et quand je lui dis que je trouve que le vélo du Monsieur il n'a pas l'air de très bien marcher, parce qu'il n'avance pas très vite, ça le fait rire. Avec mon père il n'y a vraiment jamais moyen de savoir ce qui va le faire rire et ce qui va le mettre en colère, des fois on fait des bêtises et cela le fait rire et d'autres fois on fait des bêtises et il crie. Je lui fais un câlin, ça il veut bien, même s'il est occupé comme il dit, son type continue de pédaler, de pédaler, toujours en n'allant pas très loin, et toujours en annonant ses espèces de prières, d'ailleurs cela doit être un peu triste parce que je sens que mon père est ému, son type aussi a l'air de plus en plus triste, sa voix baisse il est de plus en plus essoufflé, alors je demande à mon père: il est triste parce que son vélo ne marche pas bien et mon père éclate de rire, je crois bien qu'il a même oublié qu'il était triste. Le reste de la journée se passe comme de coutume, je le fais un peu enrager, on chahute à trois dans le bain et on le fait tourner en bourrique au moment d'aller se coucher. Nathan finit par s'endormir mais moi je n'ai pas très envie de dormir, alors je me cache derrière la porte du bureau et j'écoute sa musique. Et de temps en temps je viens le voir je lui fais un câlin, il me prend sur ses genoux mais il continue de tapoter sur son ordinateur (j'aime bien imiter papa quand il travaille sur son ordinateur), quand je remue de trop il me pose parterre, et il me dit, allez file fille de Phil. Mais ce soir je n'ai pas très envie d'aller me coucher, dans ma chambre il fait noir et je n'ai pas très envie de me coucher, alors je demande à mon père s'il voudrait bien que je me couche dans le grand lit du bureau. Il veut bien si je ne fais pas de bruit. Je m'allonge dans le grand lit, je ne ferme pas les yeux, ou si, très fort, quand mon père se retourne, pour faire semblant de dormir, mais quand il travaille il ne se retourne pas très souvent pour voir si je dors ou pas. Je le vois devant son ordinateur, il a les deux doigts qui vont à toute allure sur l'ordinateur, de temps en temps il s'arrête comme pour réfléchir. J'aime bien mon papa, des fois il crie mais c'est quand on le fait tourner en bourrique ou quand je n'arrête pas de parler et qu'il essaye de penser à quelque chose de compliqué. Je m'endors, j'aime bien quand je m'endors à côté de mon papa. Il a mis une musique toute douce avec un instrument de musique que maman n'aime pas du tout, un xylophone. Il m'a dit un jour que quand il était petit garçon, il écoutait aussi derrière la porte la musique de mon grand-père. Et lui aussi il aime bien dormir quand quelqu'un est là pour le surveiller, moi c'est parce que j'ai un petit peu peur la nuit. Lui mon père c'est parce qu'il a très peur la nuit. Les expressions typiques de Madeleine sont en italique. Je me souviens des disques du Modern Jazz Quartet que mon père écoutait le soir quand nous étions couchés. jeudi, février 06, 2003
Histoire d'amour J'aime beaucoup la salade de fruits. Anne fait par ailleurs d'excellentes salades de fruits. Une des toutes premières fois où je suis allé chez Anne, elle m'avait demandé, je crois qu'elle rentrait un peu fatiguée de son travail au laboratoire photo où nous étions rencontrés, si je pouvais dîner d'une copieuse salade de fruits, si j'aimais la salade de fruits, en somme assez pour en faire un repas. Je l'assurais que j'aimais la salade de fruits et de fait nous nous retrouvâmes en tête à tête, chacun armé d'une grosse cuillère à soupe à manger de part et d'autre d'un immense plat de porcelaine blanche évasé, à même le plat une imposante salade de fruits. Et depuis lors j'ai toujours dit que je n'avais jamais mangé une aussi bonne salade de fruits, certes le fait qu'Anne et moi étions alors en train de faire connaissance et donc de flirter et qu'il soit courant en de pareilles circonstances d'éprouver un certain fétichisme vraiment pour ce qui semble faire de l'autre d'emblée une personne assez unique pour laquelle, il devient de plus en plus patent que nous concevons de réelles inclinations, le fait donc qu'il eut été assez attendu que toute chose faite par Anne à ce moment fût l'objet de compliments, certains un peu exagérés tout de même, ce fait donc du manque d'impartialité n'était donc pas tout à fait étranger à ce que je louai de façon un peu surfaite peut-être cette excellente salade de fruits qu'Anne nous avait préparée ce soir-là en tout et pour tout en manière de dîner, en quelque sorte. J'aime toujours la salade de fruits, et j'aime toujours autant les salades de fruits qui sont toujours assez différentes les uns des autres qu'Anne prépare, et toujours nous nous remémorons, parfois en silence mais je sais nos pensées communes, tandis que nous dégustons une salade de fruits composée par Anne, cette salade de fruit passée, du temps où nous faisions encore connaissance. Hier soir donc je dégustais une de ces salades de frutis dont je me plais à dire qu'Anne a le secret et celle-ci parce qu'elle baignait cette fois dans un jus de cerises, donnant à tous les ingrédiens un goût sans doute plus sucré que celui du jus d'oranges par exemple et aussi à tous ces morceaux une teinte violacée, qui d'ailleurs aurait volontiers fait confondre visuellement cette salade de fruits avec une salade de betteraves tant tous les quartiers de fruits étaient réguliers et tous de cette couleur violette foncé. Vraiment cette salade de fruits m'apparaissait délicieuse et j'eus coeur de dire à Anne combien elle était goûteuse et combien cet inhabituel jus de cerises la rendait fameuse, oubliant presque cette salalde de fruits lointaine du temps où Anne et moi faisions à peine connaissance, et où nos sentiments naissants transformaient d'un jour favorable tout ce que l'autre donnait à voir de sa personnalité et de ses habitudes dont nous ignorions beaucoup, et comme nul ne gagne à être connu, ces sentiments naissants étaient d'autant plus aveugles qu'ils étaient ignares, oubliant donc la mémorable première salade de fruits, je dis à Anne que cette salade de fruits au jus de cerises était de tout temps la meilleure salade de fruits que je n'avais jamais mangée. Anne parut interdite, ce que j'attribuais à quelque surprise par ce qui était un élan de tendresse légitime, pas inhabituel, tout de même pas, nos sentiments n'ont pas été à ce point érodés par le temps, depuis le temps de notre première salade de fruits, que nous ne sommes plus du tout coutumiers des gestes tendres l'un vis à vis de l'autre, au contraire, non Anne paraissait toujours interdite comme incrédule et me demandait très honnêtement si je n'étais pas en train de plaisanter, de mon côté je pensais qu'elle était incertaine de l'audace dont elle avait été en composant cette salade de fruits à base de jus de cerises et que dans cette incertude que ce fût là une réussite, elle se demandait si derrière ce compliment un peu dithyrambique tout de même, ne se cachait pas quelque trait d'ironie, comme une façon polie et détournée de dire que cette idée de jus de cerises pour adventice et hardie qu'elle fût, n'était peut-être pas la meilleure des audaces s'agissant d'une salade de fruits. Mais, non je la rassurais quant à la sincérité de ce compliment. Et alors Anne se fendit d'un sourrire très perfide m'assurant que cette salalde de fruits qui était la meilleure que je n'eûs jamais mangée était en fait le mélange de deux salades de fruits en boîtes, ce qui bien sur eut tôt fait de me faire rougir tant ce qui était voulu comme compliment débouchait sur la pire des bourdes et je n'eus aucune chance de me reprendre ou de limiter un peu les dégats commis par cet impair, même en arguant que ce qui me ravissait surtout dans cette salade fruits, qui au contraire de toutes les autres salades de fruits qu'Anne avait pu composer depuis que nous nous connaissions, fût une salade de fruits de conserve, ce qui me plaisait tant, donc, dans cette salade de fruits était ce jus de cerises et que cette idée qu'Anne avait eu d'associer une boîte de cerises au sirop avec certes une salade de fruits en boîte de conserve, cette idée donc était selon moi, rougissant, suffisamment novatrice pour que je jugeasse que cette salade de fruits certes faite de conserves fût la meilleure que je n'eûs jamais dégustée. Et ce midi, Anne, un peu scélérate tout de même avait préparé une nouvelle salade de fruits, cette fois-ci, je reconnus, prévenu que j'étais de mes égarements de la veille, qu'elle avait été préparée avec l'art consommé d'Anne s'agissant de salade de fruits. Je sus sur le champ qu'en dépit de ma goujaterie involontaire de la veille, Anne m'aimait encore, encore assez pour me repréparer une véritable salade de fruits, dont par ailleurs je raffole. mercredi, février 05, 2003
![]() Hier matin, dans l'obscurité, sur un écran de controle, nous avons pu voir grâce à quelque prodige technologique, dont je ne comprendrai jamais ne serait-ce que les premiers préceptes, l'embryon qui fait s'enfler le ventre d'Anne, le petit être remplit un écran de 22 pouces en entier, mais c'est là un écrasant grossissement, puisqu'en fait à quelques douze semaines de grossesse, l'embryon ne mesure qu'une petite demi-douzaine de centimètres. Il s'ébat assez librement semble-t-il dans sa poche à peine gêné par le cordon ombilical torsadé. Je me dis qu'au vu des progrès en qualité d'images qui ont été accomplis par cette technologie d'échographie depuis les premières que je vis, il y a plus de quatre ans, celles de celle qui devint Madeleine, encore une dizaine d'années et on devrait pouvoir s'entretenir avec l'embryon, lui demander s'il ne préférerait pas que la mère nourissière ne se nourisse pas justement, elle-même, de quelque veau Orloff plutôt que l'habituelle soupe de lentilles ou encore des crevettes à la sauce aux huitres plutôt que le petit curry pépére de blancs de dinde, autant de mets dont il récupérerait en quelque sorte les miettes. Et puis une autre considération encore, en six moins maintenant, il va décupler de volume (comment Anne fait à chaque fois pour réaliser pareil prodige?, je ne sais toujours pas, mais nul doute que j'aurais autant de chance de comprendre ces explications-là que celles relatives au fonctionnement d'un appareil échographique). Et nous sortons Anne et moi du cabinet de gynécologie de l'Hôpital de Gisors, tout de même assez heureux. Anne part à la fac, et moi à cette corvée de bagnard qui m'attend pour rendre service à Frédéric. C'est une autre journée qui commence, celle en plein terrain vague, ouvert aux vents de zone industrielle, cerné par des entrepots gigantesques au Sud, une voie de chemin de fer à l'Est et deux axes routiers se croisant en un rond point de l'Ouest et du Nord, le rond-point se situant donc à l'exact Nord-Ouest du carré où nous nous trouvons. Un petite douzaine de palettes nous attend sur lesquelles il faut empiler des pavés de grès (personnellement, au bout d'un quart d'heure de tout ceci je n'y étais plus de mon plein gré), après les avoir extraits d'un tas de terre et de décombres. Comme il est décourageant en effet d'entammer cet empilement méthodique, de sentir son dos à l'épreuve dès le début et de constater que les choses ne vont pas vite, qu'elles progressent même avec lenteur. Ce découragement nous fait rentrer la tête dans les épaules et accélérer un peu, c'est que nous n'aurions pas envie d'y être jusqu'au soir. Au bout d'une heure épuisante, il ne faudrait pousser personne beaucoup pour tout arrêter là, abandonner en somme, trois et demie des douze palettes à garnir le sont effectivement et tous ont la main qui masse le bas du dos. Tant d'efforts accomplis pour arriver au tiers de l'épreuve. Dehors la lumière est belle, c'est vrai après tout, il pourrait aussi pleuvoir et ce serait pire, ce matin il neigeait, en fait cela peut toujours être pire. Bon, il parait que je dis souvent "bon", et je veux bien croire que plus je suis dépité et plus je commets ce tic de langage, bon, donc, il faut faire grossir le tas. Bon, à la moitiè de l'effort à produire, une demi-heure plut tard, on ne peut qu'être découragé à l'idée que la moitié reste à faire, moi je serai prêt à aller me coucher, mais il ne faut pas toujours s'écouter non plus. Bon, alors se baisser à nouveau en ramasser si possible deux à la fois, les déposer sans les laisser tomber sur la palette, les serrer contre les précédentes, tenter d'ordonner un peu la chose, que la pile épaississe harmonieusement, c'est à dire en donnant quelques garanties visibles que les cinq, parfois six, une fois sept, rangées de pierres, conserveront assez d'équilibre pour arriver à bon port en une pile toujours ordonnée, puis repartir en chercher, deux à la fois si possible, se baisser encore une fois, se relever en douceur, douceur concorde pour colonne sensible, et puis aller porter les deux, si possible, pierres sur le tas des précédentes et là aussi les serrer contre les autres en un carrelage approximatif, d'aileurs c'est à cela qu'elles serviront. Bon, aux deux tiers je lève la tête et je me fais cette réflexion justement que d'entasser des pierres c'est le travail de toute une vie. Ce soir je regarde autour de moi les étagères pleines à craquer, ce sont les pierres que j'ai entassées jusqu'à maintenant. Seule incertitude en somme, combien de pierres me reste-t-il à entasser encore. Et l'exercice dans toute sa monotonie lassante n'est pas sans rappeler les enjeux du matin. L'embryon qui grandit dans le ventre d'Anne accumule aussi, à ce stade de son développement, il travaille notamment à la construction de toutes les connections cérébrales qui plus tard lui permettront ou non de comprendre la signification géométrique du signe de la dérivée, d'être au bord des larmes ou non devant la Ronde de nuit de Rembrandt, ou de passer ou non six mois de sa vie embarqué loin des berges sur cette immense océanique qu'est A la Recherche du Temps perdu de Marcel Proust. Madeleine et Nathan font eux aussi leurs petits tas de pierres, Madeleine qui est assise devant Jour de Fête de Tati en passe de devenir son film fétiche, et Nathan, qui, chaque jour un peu plus, met des mots bout à bout, empile les mots comme des pierres, pour faire des phrases à la syntaxe encore mal dégauchie. Le tas de pierres grossit, dans la lumière du couchant. Et quand dix palettes sont pleines et que nous débattons de la nécessité ou non d'en faire une supplémetaire pour s'assurer de ne manquer de rien par rapport au calcul de surface initial, les bras ont beau être lestés des palettes précédentes, c'est sans trop rechigner que nous courbons tous l'échine une fois encore. Bon, après en avoir comblé dix, une seule palette c'est rien du tout, quand aucune des palettes n'est encore remplie, en revanche, l'empilage de la première palette est interminable comme si elle contenait à elle seule le poids du découragement des onze autres encore vides. Je me souviens, dans les Cévennes, avoir traversé la vallée de la Cèze partant au matin du Bouchet de la Lauze pour arriver en fin d'après-midi au Bousquillou, et en relevant enfin la tête, du Bousquillou justement, on voyait le Bouchet sur l'adret de l'autre côté de la vallée, une telle distance couverte au seul effort des pas! Des pas répétés. Le soir cependant en scannant les échographies et en écrivant ces lignes, les doigts sont gourds et tremblants sur le clavier et une faible voltage court encore dans les bras. Et à la fin du jour, courbattu, cette autre pensée, toujours en de telles circonstances, je n'aurais pas survécu plus d'une semaine dans un camp de concentration. Une journée contrastée en somme. Le lendemain, fourbu, économe de tous mes gestes, évitant à tout prix tout mouvement inconsidéré, les enfants s'impatientent de me voir fuir leurs chahuts, auxquels je suis habituellement si prompt à participer. lundi, février 03, 2003
Madeleine dans le bain s'assoit à cheval sur mon ventre et m'annonce qu'elle va m'imiter. Je piaffe d'impatience à ce qu'elle va inventer pour se mettre dans la peau de son père. Elle ne fait rien. Enfin pas tout à fait rien. Je sens ses petits doigts qui pianotent sur mon ventre et qui me chatouillent mais je n'en laisse rien transparaître. Elle ne fait toujours rien, sauf ce petit pianotement de ses doigts sur mon ventre. Alors je lui dis de commencer son imitation, elle ne dit rien mais continue de pianoter et de sourire aussi un peu. Je lui demande: "là tu m'imites?", elle ne dit rien, sourit un peu plus, cela veut dire oui. Elle continue son petit manège. Je lui dis, qu'elle doit surement m'imiter quand je ne fais rien (ce que je trouve déjà assez intéressant et m'en réjouis d'avance) mais elle geint, je lui demande tu râles? Elle râle encore. Tu m'imites quand je râle. Elle râle mais son pianotement s'intensifie et au moment où je suis sur le point de comprendre cette espèce d'énigme dont je connais pourtant la réponse (elle m'imite), je l'entends qui dit "putain merde fais chier ce truc là", en intensfiant son pianotement de ses petits doigts sur mon ventre: Madeleine m'imite quand-je-travaille-sur-l'ordinateur-et-que-je-râle. Je manque de m'étrangler de rire dans la baignoire, elle, elle est très contente d'elle. dimanche, février 02, 2003
Samedi premier février 2003: Lu hier soir, la voix collée au micro, comme s'il s'était agi de la voix d'un autre, ces lignes extraites d'Espèces d'espaces de Georges Perec: "Cela n'aurait évidemment aucun sens s'il en était autrement. Tout a été étudié, tout a été calculé , il n'est pas question de se tromper, on ne connait pas de cas où il ait été décelé une erreur, fût-elle de quelques centimètres, ou même de quelques millimètres.Pourtant je ressens toujours quelque chose qui ressemble à de l'émerveillement quand je songe à la recontre des ouvriers français et des ouvriers italiens au milieu du tunnel du Mont Cenis." Parenthèse un peu longue entre une journée de travail et d'aller se coucher le soir pour se relever de bon matin et y retourner. Et quand je conduisais ce matin sur l'autoroute et ses tunnels déserts, j'entendais l'écho de cette voix qui ne pouvait pas être la mienne tellement elle me parvenait de loin, comme de l'autre tronçon d'un tunnel qui ne serait pas encore percé de part en part et dont justement de grossières erreurs de calcul et d'appréciation auraient conduit à ce que les deux tronçons ne se joignent pas.
Vendredi 31 janvier 2003: Hier soir , arrivé avec presque une heure d'avance à Saint-Paul, je me suis dit que j'irai perde mon temps à la Maison Européenne de la Photographie. J'ironise souvent à propos de ce musée en disant que la plus belle photographie qui y ait jamais été exposée est en fait l'ombre tremblante et démultipliée de la rambarde de l'escalier sur les murs de cette cage d'escalier. C'est donc résolu que j'allai m'ennuyer devant quelques photographies que je trouve souvent convenues que je suis entré à la MEP. Markus Raetz, le nom ne me disait vraiment rien. Et quand l'exposition m'accueillit avec une de ces introductions passe-partout signé Henri Chapier et dans laquelle il était question de révélation, je me suis dit que je venais de dépenser cinq euros en pure perte et que j'aurais aussi bien pû rester dehors ou même aller écluser quelques ballons à la Tartine, cinq euros de verres à pied à la Tartine eut été une dépense plus judicieuse et j'en étais là de mes réflexions du type qui a tout vu en matière de photographie et que justement les photographes lassent comme personne, quand j'entrais dans la première salle, attendu par quelques polaroids SX70 de bouts de bois avec lesquels de petites sculptures étaient construites, singeant le Modulor du Corbusier. Couleurs passées de ces polaroids qui précisément datent sans pouvoir se méprendre les photographies du milieu des années 70 et qui donnent à la lumière une manière de traitement maussade. Toujours les images des années des débuts du polaroid me font cette impression forte, leur absence de contraste, cette facture si particulière de la lumière de fin de jour ou d'autres lumières indirectes, de reliques lumineuses d'années enfouies et dont il reste peu de choses justement si ce ne sont ces couleurs pâles. Dans cet après-midi lointain, du milieu des années 70, il faisait beau et la lumière entrait par grands pans dans l'atelier de Markus Raetz très occupé qu'il fût à assembler quelques tasseaux et de tâcher de leur donner figure humaine. Sans doute par jeu, ces figures simplifiées jusqu'au shématique, sont composées pour singer des poses habituellement lascives, de celles qui peuplent les magazines pornographiques, mais à vrai dire les êtres-bâtons de Markus Raetz laissent de marbre. L'idée de ces images au polaroid m'est familière, combien de fois ai-je surpris dans les ateliers de mes amis peintres ou sculpteurs de ces polaroids, maculés de tâches très irrévérencieuses de ce que peut être la photographie et son support glacial, sorte de prise de notes visuelles sur des formes en devenir et quand je finissais par commenter ou m'arrêter sur ces images, des polaroids ou des photographies prises à la va-vite et développées de même dans le premier supermarché venu, je sentais souvent l'exaspération de ces amis qui me voyaient me pencher sur ce qui était assurément à leurs yeux des chutes. Et pourtant dans ces photographies à si faible facture est donné à voir le geste, la pensée au travail, ce qui n'est plus nécessairement contenu dans le travail lui-même quand celui-ci est achevé et exposé. Et c'est d'emblée ce qui attire mon regard et commande mon attention à l'entrée de cette exposition. Et tout le travail de Markus Raetz est là, contenu dans ces minuscules reliques, vestiges et traces laissées par la lumière de ce qu'il assembla, colla ou juxtaposa, sans doute surtout motivé par sa propre curiosité, sa propre faim visuelle. Devant les polaroids de Markus Raetz, je repense sans effort à cet extrait de Mon année dans la baie de personne de Peter Handke: "... mets par exemple à côté du crayon, sur la table, une épingle à cheveux, et fais glisser à côté encore un débris de miroir: quel étonnement déjà provoque cette trinité ! Mais qu'en est-il alors quand tu y fais rouler en plus un caillou, puis y souffles cinquièmement un petit bout de fil, sixièmement jettes au milieu un morceau de résine, septièmement - peut-être est-ce déjà trop ? - y lances au hasard une gomme: quelle transformation se produit à chacun de ces jets de détails, de ces coups de dés ! Quelle expérience, et comme on se sent éveillé - une tension produite par trois fois rien !" Le travail de Markus Raetz touche du doigt à ce qu'il y a de plus mystérieux dans la fabrique même de ces objets qui sont plus tard donnés à voir aux autres sans doute parce qu'ils échappent désormais à ceux qui les ont produits, cette infime différence qui sépare radicalement une selle de vélo et son guidon, et les deux assemblés dans un geste fondateur par Picasso et qui donnent une sculpture de tête de taureau. Les photographies de Markus Raetz capturent cette frontière, le moment ineffable où les deux objets qui ne sont et qui n'ont été jusqu'à maintenant qu'une selle de vélo et son guidon deviennent une sculpture. Ainsi un polaroid isolé représente deux objets mis côte à côte, un briquet de matière plastique blanche, inerte, posé debout et la bougie également blanche qui vient d'être allumé par ce même briquet. Les deux objets sont de même taille. Il y a un peu d'espace vierge entre les deux objets qui est cependant comblé sans mal par le bond sémantique qu'il est impossible de ne pas faire entre eux deux, l'objet qui a donné la flamme est éteint et celui qui a reçu la flamme est désormais allumé. On pense à ces passages lumineux de la Chambre Claire de Roland Barthes dans lesquels Roland Barthes décrit ce temps photographique, qui contient dans son présent, celui de la représentation, à la fois son passé, ce qui a été avant que la photographie ne soit prise (le briquet était allumé et la bougie éteinte) et le futur, ce qui sera (la bougie va fondre et s'éteindre, le briquet pourra encore produire une flamme). L'atelier de Raetz est ce théatre de l'infime dans lequel l'esquisse est encore visible. Des objets (des morceaux de bois, par exemple, y sont rangés) qui deviendront des sculptures qui n'existeront que dans l'atelier de Markus Raetz et dont il nous rapporte quelques photographies à la facture si médiocre. Dans l'atelier sont également bricolés ces anamorphoses, genre éculé s'il en est, qu'on y pense!: les missionaires du XIXème siècle allaient (à pied ) par la Chine avec quelques anamorphoses simples qu'ils entendaient produire devant des populations qu'ils crurent crédules, comme autant de preuves de l'existence de Dieu. Evidemment ces pétards mouillés donnèrent surtout à rire au pays du Tangram où naturellement l'anamorphose était connue depuis des lustres et des siècles. Là où Georges Rousse nous confond avec des photographies d'endroits promis à la destruction et auxquels ils prêtent une dernière vie, les photographiant dans ces vêtements ultimes, Markus Raetz lui nous rapporte l'objet même du mystère: un lièvre qui se regarde dans un miroir devient, dans le miroir, la silhouette emblématique de Josef Beuys, et quand j'écris cela, je rends très mal compte du mouvement incrédule de la pensée qui fait des allers retours rapides entre la lièvre et son reflet qui n'est pas lièvre, qui bien sur "comprend" bien qu'il s'agit là d'une anamorphose, mais qui, pour le plaisir de se faire berner est capable de feindre de ne pas s'en apercevoir afin d'être émerveillé par cette magie de bouts de ficelle. Ce qui compte dans les oeuvres de Markus Raetz, n'est pas tant ce qu'elles représentent, ou ce qu'elles finissent par donner à voir mais bien davantage cet échange en pensées, un peu de cette transmission miraculeuse de pensées et d'images qui continuent de nous habiter en sortant de l'exposition. Ainsi, une colonne de six photographies qui toutes représentent le même morceau de métal aux formes contrariées et abstraites pris sous autant d'angles différents, le dernier angle donnant à voir, par anamorphose, la silhouette d'une pipe. On est assez satisfait de cette opération de transformation qui s'est faite sous nos yeux et on s'en tiendrait volontiers là, quand tout d'un coup il apparait que l'agencement en colonne de ces six photographies est lui-même une manière d'anamoprhose photographique, puisque les cinq images du haut, cette couronne de métal informe qui regardée selon un angle unique deviendra la silhouette d'une pipe, ces six formes abstraites sont en fait tout aussi efficacement figuratives de volutes de fumée, celles même que la pipe, au bas de la colonne d'images a fait naître. En fait quel que soit l'angle duquel est considérée cette couronne de métal, il y a anamorphose. ![]() ![]() ![]() |