Le bloc-notes du Désordre |
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jeudi, janvier 30, 2003
Ce matin, je m'arrête un peu pour souffler dans ces tâches répétitives que je n'ai pas eu le courage de terminer la veille au soir et je détourne un peu mon regard de cet écran auquel je suis rivé depuis que je suis levé et je m'aperçois qu'il neige, et que si j'étais assez souple pour cela je me botterais volontiers les fesses d'être à ce point absorbé en toutes choses que j'en vienne à manquer le fait météorologique de l'année. Et comme un imbécile vraiment, je descend quatre à quatre les escaliers prendre l'appareil photo resté sur la réfrigérateur dans la cuisine, pour retenir un peu de la chute des flocons sur les persiennes. Et tout semble de même en toutes choses que rien ne vaille qui ne serait pas numérisé d'une façon ou d'une autre. C'est égal, je me fais chauffer un peu de thé, tandis que je regarde la neige tomber sans bruit, chaque fois je me fais cette réflexion que cela n'a pas grand chose à voir avec les blizards de Chicago qui recouvraient tout en une paire d'heures, donnant, le temps d'une nuit le plus souvent, une fausse propreté à cette ville où justement tout y était si sale. Je me souviens qu'il neigeait plus souvent à Paris que de nos jours. Je me souviens qu'il a à peine neigé une seule fois en trois ans de vie à Portsmouth, et comme je m'en étonnais au téléphone avec Hanno, et que lui aussi paraissait surpris, et qu'il me demanda si précisément puisqu'il avait neigé la plage était enneigée, que j'en revenais justement et que non les galets étaient lisses, humides et lusiants comme à l'acoutumée, je finis par lui dire que cela devait être le sel et que cela nous parut, c'est tout de même incroyable, comme une explication lumineuse, alors que, oui, cela tombe tout de même sous le sens. La conductrice du petit car de ramassage scolaire est passée sous nos fenêtres pour nous dire que demain il n'y aurait pas de ramasage scolaire par arrêté préfectoral, c'est amusant de voir comment la locution "arrêté préfectoral" a claqué dans sa bouche, comme quelque chose qu'elle trouvait nécessairement édifiant et là encore je me suis souvenu de ces grands cars jaunes (le même modèle que dans de Beaux Lendemains de Atom Egoyan) du ramassage scolaire américain sur les épais pneus desquels la neige crissait par grand froid, trois centimètres de neige en Oise et l'arrêté préfectoral est de sortie, et je ne veux même pas ironiser sur le fait que tout un chacun dans le village a l'air satisfait de la "mesure prise" quand bien même elle a toutes les chances d'empoisonner un peu tout le monde. Je n'en prends pas trop ombrage, c'est autant de temps, demain, habituellement dévolu devant l'écran que je passerai sur les routes pour emmener les enfants à l'école et nul doute que le spectacle de ces routes étroites qui relient les villages à travers les champs qui seront sous les neige, ce spectacle là sera au moins reposant pour les yeux, au contraire de la fenêtre faussement lumineuse sur laquelle je m'esquinte la cornée du matin au soir. Photographie, extraite de la série Home, Chicago, 1989, Cibachrome mercredi, janvier 29, 2003
Parmi les choses qui se sont passées aujourd'hui.J'ai appelé L. pour prendre de ses nouvelles suite à son intervention chirurgicale de lundi et il m'a raconté que dans la salle d'attente du bloc, une dizaine de lits étaient alignés, chaque alité n'en menant pas large quand c'était à son tour de partir allongé au bloc. A l'hôpital où L. s'est fait opérer, conscient que le moment était angoissant, ils ont pris le parti de mettre de la musique dans cette salle. Et quand l'infirmière s'est enquise de savoir si la musique seyait à tous, L. a demandé tout de même de quelle musique il allait s'agir, il fut rassuré quand l'infirmière lui précisa que ce serait du Mozart et tout à fait hilare quand il s'aperçut que le Mozart en question n'était autre que le requiem! Nathan était fièvreux et à la faveur d'un calin s'est endormi dans mes bras, et quand j'ai senti que ma cuisse était tout à fait enkylosée de son poids, j'ai tenté de me dégager, il s'est réveillé, il m'a souri et c'était comme s'il était guéri. Des fourmis dans la jambe, je me suis senti des talents de guérisseur. Un camion énorme en voulant éviter d'écraser un chier errant dans la grand-rue à Puiseux a manqué, dans son écart, de perdre le contrôle de son camion et de renverser une vieille dame. Il s'en est fallu de peu. J'ai ouvert la fenêtre pour proposer de l'aide à la vieille dame, le chauffeur du poids lourd avait également l'air de s'assurer que tout allait bien, la vieille dame a juste dit, sur le ton dans le dos de laquelle on a fait pêter un sac en papier: "vous m'avez fait peur!" La camionneur s'est excusé poliment et est reparti. Anne qui ne range jamais deux fois la même chose au même endroit a trouvé un nouvel emplacement improbable pour le bouchon de la baignoire, c'est à dire sur l'étagère qui surplombe les tringles pour faire sécher les serviettes. Je crois que tant que je ne serai pas capable de prédire où elle range ce maudit bouchon de baignire d'une fois sur l'autre, je l'aimerai d'un amour toujours neuf et non routinier. J'ai très bien réussi un curry de boeuf (ce n'est pas moi qui le dit c'est Anne, pourtant difficile en toute chose qui doivent toucher son palais) avec de la viande pourtant coriace mais qui au prix d'une marinade de toute une journée dans de la sauce de soja a fini par s'attendrir. Les journées sont d'une telle banalité, et quand bien je n'en fais pas grand chose dans le bloc-notes, je suis certain que je tirerai là la matière à des rêves à la fois étonnants et perturbants. C'est à rien y comprendre. mardi, janvier 28, 2003
![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() lundi, janvier 27, 2003
Au milieu de la nuit, la fatigue prend possession de tout, je vois un collègue dont la tête s'avachit et un autre dont les yeux sont rougis comme de conjonctivite par l'épuisement. A moi aussi il semble que mes yeux s'usent sur la surface intangible de nos écrans, et que la nuit s'approfondissant, mes capacités de raisonnement et de dicernement s'amenuisent. Il est bientôt cinq heures, on trouve un peu de réconfort à se dire que les collègues qui tout à l'heure à six heure et demie prendront la relève sont probablement en train de s'extirper de leurs lits et que bientôt ils seront là. En attendant il faut veiller aux ronflements de la bête. Le travail en horaires décalés est en fait chose très rythmée et partout où j'ai travaillé avec de telles contraintes horaires qui ne forcent pas à la sociabilité, je me suis aperçu qu'il me devenait rapidement possible d'imaginer sans mal ce qu'il se passait au travail quand précisément je n'y étais plus moi-même, de connaître à ce point les effectifs et leurs horaires, que je pouvais suivre, mentalement, même en semaine de repos, qui était sur quel poste et à quelle heure, et de me dire aussi que tel dimanche matin ou tel mardi soir c'était Untel qui devait se coller à telle ou telle opération faite à heure fixe. Cette manie est en fait très ludique. Paradoxalement elle est source de réconfort et de quiétude. On pourrait croire que tout un chacun qui serait à ce point préoccupé par son travail qu'il en vient à garder en pensée ce qui s'y déroule quand il n'y est plus, elui-là, donc, est bon soit pour le surmenage, soit pour l'asile. Ce n'est pourtant pas le cas, il y a, au contraire, un certain soulagement de se dire qu'en passant les consignes on passe le bébé, que les troupes fraîches de l'équipe montante vont reprendre là où nos forces nous avaient laissés échoués. Quand je travaillais, également en équipes décalées, en Angleterre, je fus très intrigué de voir comment de nombreux collègues anglais comptaient justement sur cette présence vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept 365 jours sur 365, pour demander par exemple qu'on leur téléphonât pour les réveiller aux aurores pour un départ matinal en vacances ou que tel autre au contraire déjà en vacances appelât parce qu'il ne se souvenait plus s'il était du matin ou du soir le jour de son retour, qu'un autre encore un matin de bonne heure se retrouvait en rade de voiture et demandait à ce que l'on appele tel collègue de l'équipe du matin aussi pour qui ce ne fût pas un détour de passer le prendre. Et naturellement un dimanche après-midi où je me suis retrouvé en plein malaise (une colique néphrétique), ne sachant qui appeler, j'appelais au travail et mes collègues réalisant que Français en exil je n'avais probablement pas de médecin de famille à Portsmouth dépêchèrent à la fois ambulance et un autre collègue dont ils savaient que nous étions sensiblement voisins. Je dois être bien fatigué pour repenser à tout cela, et surtout voir les choses d'un si bon oeil. En fait ce que je sais c'est que d'ici une heure mes collègues de l'équipe du matin arriveront, hagards de fatigue et d'humeur matinale instable, que nous ne seront pas mécontents de monter dans nos voitures difficiles à démarrer et quand je m'arrêterais à la station-essence de Cergy, mes pensées seront davantage tournées vers le ventre chaud d'Anne sous la couette, l'odeur de son sommeil partout dans la chambre que vers mon collègue occupé à la rédaction du rapport de huit heures. Et pourtant la station de Cergy-Pontoise est à mi-distance. Et rien de tout ceci ne se passe finalement comme cela, je pars tard du travail, les embouteillages se referment tels une nasse autour de moi, et l'odeur du sommeil d'Anne sera tout à fait dissipée quand je rentrerai, pire il faudra que je me contente d'un croisement à pleine vitesse sur la nationale, Anne et moi ayant tout juste le temps de nous reconnaitre davantage pour nos modèles de voitures que pour les traits familiers de nos visages, Anne est en route pour l'Université. Je trouve le lit froid, je n'ai plus sommeil, je suis fatigué. dimanche, janvier 26, 2003
En prenant de l'essence au supermarché de Gisors, sur le chemin du travail, le ciel bas se prête admirablement à des réflexions pas très réjouissantes. Le parking de ce supermarché fait grise mine, les troènes qui le bordent sont tous atteints de lèpre, une ordure de papiers gras et d'emballages dépecés jonche le sol et les taillis, les graffittis étouffent les murs, tout est l'abandon et les indications de volume et de somme à payer, même lumineuses, peinent à se rendre lisibles sous l'épaisse couche de crasse qui couvre les pompes. La guérite de la caisse a été refaite il y a un an à peine, la précédente avaient des allures de bidonville, la nouvelle est pareillement promise à la jachère. C'est ici que je prends mon essence, non que je me plaise à y faire la queue qui y est souvent longue, mais c'est ici que l'essence est la moins chère. Et aujourd'hui plus qu'un autre jour je me fais cette réflexion qu'habituellement, je ne regarde pas ce que j'ai sous les yeux, l'abandon à la saleté de cette pompe annexe, je dois surement détourner le regard, comme nous apprenons à le faire de la misère, de celle qui est à notre seuil et qui dérange notre confort douillet. Nombreux sont ces espaces de la ville qui sont régulièrement sacagés et pour lesquels on se plait souvent à souligner que ceux-là même qui les ont endommagés, souvent en les rendant inutilisables à tous, ne feraient pas de même chez eux. "Quand on voit ce qu'on voit et qu'on entend ce qu'on entend on a raison de penser ce qu'on pense". Dans le cas du parking du supermarché de Gisors, c'est la gérance même du supermarché qui est assez vandale pour nous infliger le spectacle désolé de ce parking en friche. D'ailleurs en y pensant bien ces espaces de vie intermédiaire, là où nul ne pourrait dire qu'il a vécu quoi que ce soit de notable, moments de la vie que nous oublions au moment même où ils se produisent, descendre de la voiture, prendre un chariot, faire ses courses, vider les courses dans le coffre, rapporter le chariot, démarrer et repartir chez soi, tant de tâches accomplies dans la précipitation de vouloir s'en échapper au plus vite, ces espaces de vie, où la vie n'est pas donc, se sont dégradés sans que nous nous en soyons aperçus. Cette dégradation fut lente. Lentement, nous avons appris à ne plus voir cette laideur repoussante. La course au profit veut surement cela. Elle nous habitue au fait que le maintien des prix et de la qualité des marchandises se fait au prix d'une négligence accrue de ce qui lui est périphérique. Au même titre que dans la ville nouvelle où je travaille, je vois des facades de sociétés, certaines notables, dans ce qu'elles ont pignon sur rue et que leurs noms vous diraient toutes quelque chose, certaines de leurs façades, donc, portent encore en janvier 2003 les stygmates hérités de la tempête de décembre 1999. L'intensité du commerce est telle que nul n'a le temps de réparer la devanture, nous continuons à vous servir pendant les travaux. Nous avons appris à ne plus voir ces carreaux brisés, ces bâches devenues fort sales qui cachent la misère vraiment, nous ne les voyons plus et finalement n'ouvrons plus les yeux qu'arrivés de retour dans notre cocon, notre maison, hâvre de proreté et d'ordre. Sur le chemin du travail, je ne vois plus la périphérie de Gisors sur laquelle l'implantation sauvage de hangars et de supermarchés égrenne de ces structures à charpente métalique qui sont autant de verrues dans la paysage. Je ne vois plus en haut de la montée sur l'aire de repos où souvent est stationnée une cammionette de prostituée, des ordures et des ordures qui débordent de la seule et modique poubelle prévue pour receuillir seulement les papiers gras d'une famille qui se serait arrêtée là pour une courte halte. Plus loin je ne vois plus le village-rue que tous traversent à pleine vitesse et dont les murs des maisons qui bordent le route portent la saleté de la route jusqu'à hauteur d'homme. Je ne vois pas non plus la chaussée défoncée au rond-point, plus loin, au retour du travail de nuit c'est pourtant là que je m'arrête à chaque fois pour couper la route au sommeil. Et quand je traverse Cergy, sur l'autoroute, je ne vois plus ces immeubles mal conçus, mal dessinés, mal construits, ces quartiers qui n'en sont pas, tout juste une succession de rond-points, en s'approchant encore de Paris, les voies se font plus larges, je ne vois pas d'avantage les rambardes crasseuses, autour de Paris les tunnels noircis au gaz d'échappement, je ne les vois plus, arrivant à Noisy-le-Grand, je ne vois pas davantage l'immeuble de Bofill totalitaire dans la bruine, sale surtout, et dont on a le sentiment qu'il se delitte surement de partout. Les trottoirs qui le jouxtent n'ont pas été bitumés jusqu'au bout. Là les graffittis crient plus fort. En arrivant au travail j'apprends que les réseaux du monde entier essuient le feu d'une attaque virale. Ce n'est pas encore cette semaine que la façade sera refaite. Comme je ne la vois plus, je ne vais pas m'en plaindre. D'autres plus vifs d'esprit gardent les yeux grand ouverts. |