Le bloc-notes du Désordre |
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mercredi, janvier 15, 2003
![]() Traversée des plaines, monotonie du voyage sans musique, l'esprit ne s'aventure pas très loin, en butte aux dépassements hardis des poids lourds. Et du coup il fait bon arriver au fond de la voyotte, dans l'atelier, où j'arrive juste à temps pour bourrer le poele. Au travail! mardi, janvier 14, 2003
![]() Ce matin, dès levé, il a fallu lever la lourde dalle en béton qui recouvre notre fosse, manière de dire que dès le début de la journée, nous allions saisir les ennuis à bras le corps. Drôle d'impression tout de même que de voir (et de sentir, nul besoin de préciser) cet engorgement-là. Un agriculteur et son fils du village étaient venus nous prêter main forte et à l'aide d'un énorme tuyau et de sa pompe (pour qui a vu Brazil de Terry Gillian, la scène de sabotage de plomberie par le plombier pirate, je n'entre pas dans les détails) et c'est tout de même captivant de voir par la translucidité du tuyau, le flot compact de tant d'excréments entassés pompés vers un réservoir qui épandera par les champs, j'ai tout de même du mal à me familiariser avec cette idée que les sels de ma famille vont faire office d'engrais pour les champs alentour desquels la culture du blé notamment produira la farine du pain de demain, de l'année prochaine, à la moisson. Je remercie chaudement mes dépanneurs et j'ai le sentiment que d'avoir enfin traité le problème (c'est vrai que depuis une semaine dans nos toilettes, ca chin pâl'raose, comme entendu des années dans un café de Bray Dunes avec mon frère Alain, à qui justement cette remarque était destinée, d'une femme assez âgée qui passait derrière lui dans les toilettes, jeune homme après vous ça ne sent pas la rose, toute ma vie je garderai pour moi le rougissement subit d'min frère) va me permettre de me donner du coeur à la tâche pour d'autres corvées encore. Je me lave copieusement les mains, me fait la réflexion que le savon de Marseille fondra davantage aujourd'hui qu'un autre jour, me fait la réflexion aussi que de dessiner de telles idées, ces fameux projets photographiques du quotidien, qui prennent la place de tout, c'est à dire qui interdisent ensuite de se laver les mains sans spéculer, de telles entreprises sont une façon inouie de s'encombrer, et puis je m'attaque à la cuisine. La vaiselle. D'hier. La cuisine pour les enfants qui ne vont pas tarder à rentrer. Et c'est vrai dans l'après-midi, la pensée est plus libre, plus souple, les soucis sont en veilleuse, la pensée se fait vagabonde. Les soucis reprennent pourtant leur droit le soir, en discuter avec Anne, qui est pourtant de bon conseil, mais trop de mon avis, avec eux cette sensation un peu désagréable qu'en dépit de m'être lavé les mains de nombreuses fois aujourd'hui je me demande, en portant la tasse de thé à mes lèvres, si mes mains n'ont pas encore parmi elles quelques molécules et principes odorants de la corvée matinale. Mais tout de même cela parait diffus, rien à voir avec le serrement d'estomac de ce matin. Les soucis hérités du travail ce week-end sont comparablement lointains, pour eux aussi l'estomac n'est plus noué. Demain départ pour Saint-Dizier. lundi, janvier 13, 2003
![]() Ce matin plutôt qu'un autre, il faisait bon rentrer. Bon de boire un café à la station essence, de parcourir les titres des journaux par dessus l'épaule du voisin (de noter, amusé plutôt qu'amer, décidément que de relachement!, que l'omniprésence du gouvernement en représentation remplit les pages jusqu'à recouvrir la disparation de Maurice Pialat, dont la presse populaire semble surtout se faire l'écho du mauvais caractère, moins de l'oeuvre), sur la piste de la station-service des camions garés alignés comme on serre les briques, sombres qui se détachent sur un ciel délavé, bon de reprendre le volant, l'esprit rafraîchi, bon de s'arrêter à nouveau en bord de champ, souffler de nouveau, mettre son nez au vent de plaine, de constater les progrès timides de l'aube bleue, bon d'arriver à la maison, de croiser les enfants sur le "chemin de l'école", bon de s'endormir comme une baleine qui regagne le fond de la mer, bon de se réveiller avec le courier du jour, l'ami Christian me régale d'une galette de Charlie Haden avec Rubalcaba. Tout s'éclaire et quand enfin, la tasse de thé en main, j'allume la machine, l'image qui y apparait, mon fond d'écran, me rassure, cette machine c'est celle de la maison, de celle-là n'arriveront pas de fâcheuses lettres et de paroles douteuses, au contraire les marques de l'amitié sure des uns et des autres. Allez au travail, du nerf. La vraie vie est là. Image de fond d'écran, Sans titre, infographie en collaboration avec L.L. de Mars. ![]() Vu Manue cet après-midi, prendre livraison de trois centaines de petits fichiers images et de bouts de textes dont nous avons décidé de faire une lotterie, au travers du plancher à l'épaisseur de papier cigarette, on entend les premières mesures saccadées de Twinkle Trickle de Monk: Alain sans doute lassé de l'affluence de décembre dans sa librairie a visiblement décidé de faire fuir ses clients. Tout à l'heure il faudra retourner au travail pour la nuit, en attendant c'est bon de boire le café de Manue et de réfléchir à voix hautes à cette histoire de juke-box visuel que nous avons décidé de faire. Et quand un texte manque à l'appel, l'histoire du grand et du petit, enfin le petit n'est pas petit il est même plutôt grand c'est juste que le grand est très grand, donc l'autre grand parait petit, dans quel Gailly c'est déjà?, nous ne nous souviendrons pas, même en descendant à la librairie aller feuilleter tous les Gailly en diagonales dans l'espoir de débusquer l'hilarant passage. Nuit calme du dimanche soir, au travail on rafistole le bateau comme après la tempête, parant aux voies d'eau les moins graves, parce que celles qui menaçaient vraiment d'envoyer le navire par le fond pour de bon, ces grandes brêches ont toutes été colmatées finalement, soutiers numériques que nous sommes. Dehors par les fenêtres que l'on peut à peine entrouvrir l'été, mesure prophylactique à l'encontre des suicidaires. Abraxas, le grand bâtiment stalinien de Riccardo Bofill, pétrolier gigantesque à quai. Je me souviens de la tempête de fin décembre 1999, nous prenions le café dans la salle de repos avec les collègues, il était encore tôt, l'un de nous a dû dire, ça souffle dehors et effectivement, nous nous sommes vite aperçus que ce que chariait l'air agité était parfois de grande taille. Une tolle ondulée arrachée à quelque chantier voisin a plané un moment au-dessus de la place enceinte du travail avant d'aller s'échouer plus loin. Des panneaux de verre fumé arrachés à ces immeubles faussement de verre (c'est ce jour-là que je me suis aperçu que pour la plupart des immeubles qui nous entourent le verre dont il semble fait n'est qu'un collage de panneaux de verre sur des murs de béton) et qui allaient s'encastrer dans les vitres de l'immeuble d'en face, image ironique de ces sociétés en concurrence toute l'année et qui se jour-là, par les caprices du vent fou se livraient bataille d'une façon mois polissée, bâtiments contre bâtiments, bataille navale terrestre. Un bulletin d'information météorologique m'informe que du verglas m'attend à la sortie demain matin. Vue d'ici sur l'écran de mon ordinateur la nouvelle parait anodine, sur que je ferai moins le malin demain matin dans les derniers kilomètres qui séparent Sérifontaine de Puiseux-en-Bray.Peinture Emmanuelle Anquetil: Sans titre, huile sur carton, Perth, 2001 ![]() dimanche, janvier 12, 2003
Toute la semaine je l'ai pressenti. Je n'ai pas voulu y donner cours, comme de se voiler la face, mais rien de ce qui m'occupe habituellement ne s'écoulait avec la fluidité voulue, je m'impatientais plus souvent qu'à mon tour avec les enfants, qui me le rendaient bien, et combien de fois ai-je crié cette semaine des mots durs comme "Arrête!", "Non!, non! non! NON!", "File!" (quand je dis "File!" ça va mal, quand je dis à Madeleine: "File fille de Phil", tout va bien), je perçois l'écho de tout cela maintenant que je suis loin d'eux, j'ai honte bien sur, mais je sais aussi la chose inéluctable, je ne protège pas toujours bien mes enfants de mes propres peurs de mes propres angoisses, de mes soucis. Je suis venu au travail beaucoup plus tôt aujour'hui, l'équipe de jour a paru surprise, mais sans plus, je me disais qu'en arrivant plus tôt j'allais pouvoir arriver en douceur, comme on rentre dans l'eau fraîche des rûs centimètre à centimètre de soi, goûtant la morsure de l'eau froide qui mange avec lenteur le corps en commençant par les pieds. Ca a presque fonctionné, cela aurait pû fonctionner sauf que certains sont capables de garder leur rancoeur une semaine durant, intacte, dans le cas présent des années. Je dois garder la posture et l'image du calme quand je suis abruti, anéanti de tant de bêtise. J'oublie toujours, suis-je oublieux!, que certains sont incapables de garder leur misère, celle sculptée à force de frustrations, par devers eux, que règnent en eux en maîtres absolus, l'envie de nuire, le désir de causer du mal, pas d'ailleurs que de donner libre cours à de tels instincts libère de quoi que ce soit, la colère nourrit la colère qui s'enfle comme la coulée des avalanches. Ne pas s'emporter, ne rien laisser transparaître et surtout ne pas montrer ses émotions, son côté faible, ses endroits par où passer, là où la caparace est la plus mince et où une simple piqure atteint sans mal les organes. S'élever au dessus de ça, je voudrais tellement en être capable, cette fois plutôt qu'une autre, me dire que de tels crachats ne peuvent pas être salissants, mais rien n'y fait, la voix toute entière ne cesse de rejouer à l'envi son écho malfaisant. On voudrait n'y être pour personne. C'est cela aussi le travail de nuit, livré à soi-même, au milieu de la nuit, la fatigue est insidueuse qui prend possession de tout lentement. J'ai beau essayé d'imaginer les visages endormis à la maison, celui de Madeleine ébouriffée dans son oreiller, l'air renfrogné de Nathan perdu dans l'abyme de lui-même, davantage que dans la veille encore et celui d'Anne, le nez couvert par un coin de couette, là-bas dans la maison de Puiseux happée toute entière par la nuit, pas un bruit. Tenir jusqu'à lundi matin. Tenir. Tenir. |