Le bloc-notes du Désordre |
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samedi, janvier 11, 2003
![]() Un peu de pluie verglassante est venue buter sur les carreaux cet après-midi, je travaillais, en bas j'entendais les enfants jouer sous la surveillance d'Anne et puis le pas hésitant de Nathan dans l'escalier, je l'entends approcher et quand je me retourne il me tend son cahier, celui dans lequel il vient me montrer son "gribouillage", c'est exactement ce qu'il me dit, très fier. Et maintenant le voilà qui tire une chaise et vient s'assoir à côté de moi, m'annonçant qu'il vient "travailler" à côté de moi (Pour mes enfants, je suis surtout le père qui travaille et qui râle, souvent les deux simultanément). Je ne change pas la musique, des fadaises de REM qui ont le pouvoir, toutes sirupeuses qu'elles soient de me donner à revoir les Etats-Unis en 1990, ce long hiver passé à jouer au billard, à la boule 8, puis à la boule 9, pour se frotter à plus gros poisson. Je me dis que ce qui démarre bien, Nathan à mes côtés dessinant sagement tandis que je trafique des corrections sur le site de Barbara Crane, que ce qui commence idéalement donc, ne durera pas, que Nathan se lassera de tant de calme et d'harmonie. Mais les choses ont l'air de tenir un peu. Anne est remontée, elle a posté Madeleine devant son film fétiche, Corinna Corinna, une histoire pas très vraisemblable de nourrice noire qui vient au secours du veuf et de l'orpheline, le veuf écoute du Satie, la nounou du Bill Evans, donc ça ne tarde pas à coller entre eux, l'histoire pour plus d'invraisemblance est située dans l'Amérique blanche des années cinquante, période durant laquelle, comme chacun sait, Noirs et Blancs n'aimaient rien tant que de se rencontrer les dimanches après-midi pour faire tourner quelques vynils à la maison, mais Madeleine a ses quelques scènes fétiches dans cette soupe, ainsi quand Corrina descend du car et écrase sa cigarette en se déhanchant comme sur un twist, Madeleine scotchée, Nathan calme juste à côté de moi, Anne en profite pour s'allonger un peu et dévore Vol 714 pour Sidney tandis que la petite pluie verglassante continue de teinter aux carreaux. Nous sommes sourds aux tribulations sans doute des automobilistes de toute l'Ile de France en proie aux effets dévastateurs de la pluie dite verglassante. Nous pourrions au moins prendre la radio et nous inquiéter des recommandations qui ne manquent pas d'être données en de pareilles circonstances, mais nous n'en faisons rien, parfaits égocentriques, même cet effort de compassion minime est au-dessus de nos forces. Le bonheur est égoïste. Plus tard transvasant un paquet de photos de l'appareil vers le disque dur par le biais d'un cordon, je constate que les cables de partout sortent et vont à la bécane, figuration que je m'applique volontiers si je considère le temps que je passe devant l'écran tous les jours. Je n'en doute pas une seule seconde j'aurais bientôt une manière de port derrière le crâne que je pourrais tout à loisir connecter à ma machine le soir et le bloc-notes s'écrira comme de lui-même. Et tandis qu'un transfert particilièrement copieux est en train de passer de la petite bestiole à la grosse, je remarque que le fil qui court de l'appareil à l'arrière de mon ordinateur passe à quelques centimètres de ma main gauche et je suis surpris en quelque sorte qu'elle n'en ait rien senti. Pourtant par le cable, si j'en juge par la réglette de progression à l'écran, des choses passent. Et de vouloir en avoir le coeur net, je touche la ficelle de plastique, mais non je ne sens rien. Et je crois que c'est cela justement le propre de toute cette affaire numérique: on ne sent rien. Reçu ce matin dans le courrier électronique cet extrait de Henri Michaux dans Passages (c'est envoyé par Charlotte, lectrice attentive entre toutes et qui chaque mardi régale ses abonnés, dont je suis, d'extraits de ses lectures et relectures de la semaine) Au lieu d’une vision à l’exclusion des autres, j'eusse voulu dessiner les moments qui bout à bout font la vie, donner à voir la phrase intérieure, la phrase sans mots, corde qui indéfiniment se déroule, sinueuse, et, dans l'intime, accompagne tout ce qui se présente du dehors comme du dedans. Je voulais dessiner la conscience d'exister et l'écoulement du temps. Comme on se tâte le pouls. Ou encore, en plus restreint, ce qui apparaît lorsque, le soir venu, repasse (en plus court et comme en sourdine) le film impressionné qui a subi le jour. Dessin cinématique. Je tenais au mien, certes . Mais combien j’aurais eu plaisir à un tracé fait par d’autres que moi, à le parcourir comme une merveilleuse ficelle à noeuds et à secrets, où j’aurais eu leur vie à lire et tenu en main leur parcours. Mon film à moi n’était guère qu’une ligne ou deux ou trois, faisant par-ci par-là rencontre de quelques autres, faisant buisson ici, entrelacement là, plus loin livrant bataille, se roulant en pelote ou sentiments et monuments mêlés naturellement se dressant, fierté, orgueil, ou château ou tour... qu’on pouvait voir, qu’il me semblait qu’on aurait dû voir, mais qu’à vrai dire presque personne ne voyait. Henri Michaux, in Passages. Et dire que je peine presque chaque soir à dire ce que d'autres qui ont sans doute davantage le sens de la formule, disent de façon limpide en quelques lignes cristalines. Et elle est bien indulgente Charlotte qui lit Michaux assidument et m'assure aussi trouver du plaisir à me lire. Après avoir lu de telles lignes, aussi décisives, je pourrais aussi bien fermer boutique. jeudi, janvier 09, 2003
![]() Aujourd'hui jour de sortie à l'école, et je n'ai pas pû m'empêcher, une nouvelle fois, de me porter volontaire pour ce cauchemar d'un jour, journée remplie à craquer par la fatigue et les cris suraigüs des enfants. Passons, je sais que j'ai surement mieux à faire que de passer de telles journées qui me laissent exsangue le soir et donc incapable de quoi que ce soit, et que surement le travail presse, je crois en fait que j'aime mes enfants au point de vouloir les accompagner quand ils vont à l'école. Je suis fou. Pour la journée on me confie sept enfants de trois ans là aussi quand on sait avec quelle difficulté je fais face à la compagie des deux miens, on est en droit de se poser la question du danger de m'en confier cinq de plus, mais apparemment l'Education Nationale, très joueuse, ne déteste pas la surenchère. Et parmi, ces sept enfants, l'un d'entre eux, un petit garçon, est en pleurs et je comprends sur le champ que c'est parce qu'il est tombé sur le seul groupe animé par un homme plutôt que par l'un des autres mères accompagnatrices. Son institutrice l'accompagne et dans le couloir qui mène à la salle de classe qui nous sera assignée, m'explique discrètement que William (oui c'est son prénom, je ne pense pas que ses parents l'aient pareillement prénommé pour manifester leur admiration au grand Shakespeare, il doit plutôt s'agir d'une sombre histoire de série télévisée) est un garçon très difficile; pour le moment il tremble de tout son corps et ses yeux sont gonflés par les larmes qu'il peine à retenir. Le premier "atelier" (c'est surement un terme en vogue à l'Education Nationale, très joueuse) consiste à coiffer les chérubins d'un casque audio et de leur faire jouer une cassette, ils ont l'air absolument ahuris, pareillement affublés et avec le silence qui, tout d'un coup, règne autour d'eux, on se demande vraiment s'il y a le moindre courant qui passe dans tous ces fils. Ils sont sages et j'en profite pour entreprendre William, qui est terrorisé à l'idée de mettre ses oreilles sous un casque. Je prend un crayon, une feuille de papier A3 qui me tend les mains et je sais que j'ai dix minutes montre en main et 1247 centimètres carrés de papier blanc pour le dérider. Je commence par le dessiner lui, il est un peu surpris, je me dessine moi, énorme à côté de lui tout petit, il sourit, je me dis: j'avance. je lui tends le crayon et lui dis que c'est à lui de dessiner désormais, et tandis que j'entends la mine frotter en tous sens sur le papier, je jette un oeil aux autres démons et suis assez surpris qu'ils n'ont pas mouffté et qu'ils portent toujours sur eux le même air demeuré, Nathan compris qui fait partie de mon groupe, je n'ai pas le temps d'écouter ce qui leur passe par les oreilles, et je reviens à William qui a hachuré sa feuille avec une belle énergie libératrice, et je constate qu'il a, en premier lieu, entièrement biffé le personnage sensé me représenter et qu'il s'apprête à en faire autant avec celui, plus petit, le représentant lui: je pourrais pleurer là, mais il semble que je ne suis plus moi-même, je réagis avec calme (c'est surement quelqu'un qui prend la main, quelqu'un de compétent, quelqu'un qui s'est dédoublé de moi), je prends doucement la main de William et arrête son geste, je lui dis, ne fais pas de mal au petit garçon, il est surpris, je vais lui chercher un verre d'eau, je lui caresse la tête doucement et je le rassure, je ne le presse pas, non vraiment cela ne peut pas être moi qui fais tout cela. Je ne le presse pas, je lui demande s'il veut faire un autre dessin, il fait signe que oui, je lui tends une autre feuille et je le laisse, dans mon dos j'entends de nouveau le crayon qui noircit énergiquement le papier. Les autres commencent à baisser les casques, derrière il y a du collage et des puzzles à faire, je leur explique, moi le grand pédagogue devant l'éternel (décidément je la trouve très joueuse l'Education Nationale) ce qui est attendu d'eux, j'ai une équipe qui tourne bien, ils prennent rapidement le pli de se répartir les tâches (véridique), si on me les laissait encore une vingtaine d'années, j'en ferai une mélée, un "huit de devant" de rugby craint dans toute l'Angleterre, mais surement les parents trouveraient à redire (ils sont sans doute moins joueurs qu'à l'Education Nationale). Je peux de nouveau passer un peu de temps avec William, l'institutrice passe une tête dans la classe me demande d'un hochement de tête si tout va et j'ai la voix (à ma plus grande surprise) du type qui a déjà été éducateur pendant dix ans dans des zones sensibles comme il est dit, et qui lui répond doctement: "oui, oui ne vous inquiétez pas William et moi ça va aller". Aujourd'hui est un jour différent, je ne sais pas pourquoi, je suis incapable de la moindre colère. Un autre jour j'aurais passé toute la journée à penser de façon mauvaise aux parents du petit William et comment j'aurais volontiers cassé la gueule à son père, mais non me voilà propulsé éducateur spécialisé, je fais passer William par tous les ateliers, je me démerde très bien pour faire patienter les six autres qui carracolent en tête, parce que William est un peu lent et décidément très gauche. Comme les autres je le fais passer sur la poutre à un mètre du sol en ne le tenant qu'à une seule main. Et quand vient le moment de partir, je vais embrasser les sept enfants du groupe et je murmure à William: "bonne chance petit gars". Dehors il fait un froid de bique, et je rentre exténué de cette journée. Je couche sans tarder les enfants, je considère la montagne de travail qui m'attend et je suis un peu découragé, je redeviens moi-même, vite découragé. mercredi, janvier 08, 2003
![]() S'assoupir. Je me souviens tout juste que je me sois allongé sur le canapé et comme Anne y était déjà assise, j'ai confondu ses cuisses avec un oreiller, je suppose. Les enfants étaient autour de nous dans le salon qui jouaient, je me souviens que je les entendais courir en tous sens. A vrai dire je me souviens avoir pensé que les sensations d'éloignement progressif des sons et des bruits qui meublaient le salon étaient comparables en tous points à celles ressenties à la plage, allongé sur le sable, et s'assoupissant en début d'après-midi, on entend, rumeur de plus en plus lointaine, les cris comme étouffés des autres estivants et celui du ressac qui lui vous attire toujours un peu plus vers le large. Et quand enfin Anne a dû juger que cette sieste inattendue avait assez duré, elle a lâché les fauves, Nathan le premier est venu vers moi en tentant de forcer sa banane entre mes lèvres closes, désagréable sensation de corps gras et mouillé à la fois. Anne est arrivée dans le salon avec un sourire à la fois mutin et perfide, mais aussi avec une tasse de thé à la main. Mon épaule était enkylosée comprimée par mon propre poids, je crois que quand je dors je donne tout son sens à l'expression "en écraser". Anne m'a dit qu'elle montait un moment, je me suis un peu redressé hors du canapé pour constater que ce sommeil impromptu n'avait pas été perdu pour tout le monde, des jouets de toutes formes et toutes les couleurs jonchaient le parquet du salon, de même les coussins et les plaids des fauteuils, et plutôt que de râler comme de coutume devant pareil désordre, je fus assez réjoui de voir à quel point, malgré la violence des couleurs de certains jouets, un équilibre tant chromatique que dans la composition générale de cet amoncellement de jouets de toutes parts était miraculeusement né d'un tel foutoir. Maîtres de ce tableau, les enfants faisaient rouler leurs voitures dans ce dédale et curieusement l'autobus impérial rouge vif de Madeleine traçait devant la grosse voiture de course de Nathan. Je restais encore allongé, vautré dans le canapé à contempler ces jeux paisibles. Quand je pense à la montagne de travail qui m'attend ce n'est pourtant pas le moment de s'endormir. mardi, janvier 07, 2003
![]() Reçue aujourd'hui par la poste, une boîte à l'embalage incomparable auquel j'ai tout de suite reconnu le bricolage à la fois efficace et poétique de bouts de ficelle de mon ami Ray Martin, la boîte est pleine de Cds et de documents, le travail de toute une vie, celle de Ray debout toute une vie, une vie dépensée à conspuer, cafés en main, le café de Ray est le seul buvable de tous les Etats-Unis, à conspuer donc les Républicains de la Maison Blanche, et leurs faces insolentes qui se sont succédées sur le petit téléviseur de la cuisine, en bout de table, Ray aura noirci des carnets et des carnets de croquis, d'idées retournées dans tous les sens pour les éprouver, je me demande parfois si l'élection ubuesque de rejeton Bush n'a pas été reçue comme une insulte personnelle par Ray. Une vie de prophète en son pays, souvent condamné au silence et à la colère froide, à la colère tue. A la fin des années cinquante Ray allait dans les pires bars de la ville pour écouter le meilleur jazz, combien de Blancs étaient-ils alors aux Etats-Unis à comprendre sur le champ l'importance de la rencontre de Monk avec Coltrane?, Ray perd de sa discrétion et de sa modération coutumières quand il parle de ce concert-là. Et l'homme vous confrondra avec les plus invraisemblables tours de passe-passe, toujours sur le bord de cette table de cuisine étroite, de son tabouret haut, Ray domine, la vie politique américaine, toujours à l'affut de grogner après la suffisance arrogante des Républicains, la machine à café, à droite de la table, il y a toujours de la poudre de café qui traine sur le marbre blanc de la table, il ne serait être question de boire un café qui n'aurait pas été moulu la minute d'avant, son carnet de croquis, dans lequel interviennent souvent des taches de café parfois volontaires, mais parfois pas tant que ça, et le jeu de cartes pour se chauffer ces grands doigts chenus, mais prodigieusement habiles. Et il va falloir rendre compte de tout cela, de ce corps énorme vouté au dessus de sa presse de lithographie, au fond de la cave à Oak Park, banlieue immédiate de Chicago. Au fond de la boîte, Karen avait inclus quelques rayogrammes sur Cibachrome de sa série des gants. Comme un encouragement inutile au travail. Au boulot Phil. ![]() lundi, janvier 06, 2003
![]() Au travail, des paroles sont échangées qui ne sont pas toujours ni amènes ni courtoises. Et souvent l'écho de certaines d'entre elles, les plus dures, perdure à mes oreilles, la voix mauvaise porte. Avec l'arrivée du courrier électronique dans notre façon de travail, nous renouons avec la parole écrite et pour beaucoup on sent comme la chose est gauche et apre à la fois. Et là où les paroles dites dans la violence finissent malgré tout par s'estomper, ce qui est écrit laisse davantage de traces, et il n'est pas rare que je m'aperçoive combien le ton cominatoire qu'affectent beaucoup, notes dont ils auraient sans doute du mal à tenir la hauteur en paroles, si les destinataires de leurs propos fielleux se tenaient précisément devant eux la nature m'a pourvu d'un solide quintal, ce qui rend d'incomparables services pour que rarement le ton ne vienne à s'envenimer , combien les phrases assassines laissent enfin voir la violence dont tout un chacun est capable et dont tous ont à souffrir. Et ce lundi plutôt qu'un autre, les phrases sentencieuses et mal dégauchies d'un mail reçu en pleine poire grésillent douloureusement dans mon esprit, même le retour des enfants de l'école peine à me dérider, à gommer ce sentiment de malaise ténu. Je chasse comme je peux ce souci, mais je ne parviens pas à me rassurer que cette perfidie soit le fait d'un singe habillé (c'est comme cela que l'ami L les appele, ces peigne-culs là), paroles à la syntaxe exécrable et aux nombreux effets de typographie combinés, quand c'est en rouge en corps gras et en taille de corps 72, suivi de multiples points d'exclamation, mais cependant affublé d'une faute d'orthographe patente, est-ce que cela fait moins mal qu'une petite phrase bien sentie et bien tournée en corps normal, taille 12, noir sur blanc, ce n'est pas si sur, parce que l'effet visuel pour désastreux qu'il soit, n'en est pas moins à plein volume. Demain je voudrais ne plus y penser et toujours me retenir de répondre. Alors bien sur concomitant à cette parole appauvrie quelques échanges de mails avec François, notamment à propos de son texte sur Berlin sont très rafraîchissants, mais je peine à me dire tout de même que de tels écarts peuvent se produire dans une même journée. Pour mon plus grand amusement, distrait par un coup de téléphone de Gisèle, je n'ai as pris garde d'avoir laissé et mon surligneur avec lequel je travaille sur le texte de François et le texte déjà surligné par endroits, tout cela à portée de main de Nathan qui a du penser me rendre service en surlignant lui-même une bonne partie du texte, avalant du même coup les mots et les locutions que j'avais moi-même mises en lumière de trainées d'un regrettable rose fluorescent. En marge de ces corrections, j'ai aussi noté, le bout des doigts jouant distraitement avec la matière noire du nouvel appareil numérique, ceci: LISTE DES SUJETS A PHOTOGRAPHIER TOUS LES JOURS: les enfants, le ventre d'Anne qui s'arrondit sous la poussée, ce que je vois de ma fenêtre, le bureau, un autoportrait, et mon bloc de savon de Marseille acheté il y a déjà quatre ans sur le marché de Gournay dans l'idée d'en faire justement cela, le photographier tous les jours, je me souviens même avoir souri en pensant que le titre de cette série pourrait être "Soap Opera". L'envie toujours de rendre compte du quotidien, se prendre en photo tous les jours, prendre une photo tous les jours, et maintenant écrire quelques lignes du bloc-notes tous les soirs. Le sentiment alors d'être très fidèle à mes propres marottes. dimanche, janvier 05, 2003
![]() Hier soir en sortant du travail, quelques pouces de neige cachaient la voiture et des gestes enfouis de la mémoire de l'hiver américain ressurgissent, ménager des ouvertures dans le pare-brise, décoller les essuie-glaces, et dans la voiture le sentiment d'être à l'abri du regard de tous. La soufflerie du chauffage à fond recouvre tout, même le bruit du moteur diesel, l'air met longtemps avant de souffler chaud, premiers coups de volant en douceur et cela chasse un peu de l'arrière, là aussi ce sont des gestes acquis il y a fort longtemps qui prennent le relai, la prudence est de mise tout de même. Dans Paris les passants ont des foulées de 20 centimètres et des allures de marionettes un peu raides, de peur de glisser, ce qui arrive malgré tout pour certains d'entre eux. Soirée chez Gisèle qui prend bien soin de son ami en transit à Paris les week-ends: du saumon cuit sur le sel, haricots verts et riz complet, ce soir je dormirai bien. Sur le chemin du retour, ce sont les mêmes paysages d'autoroutes, rendus féériques, presque, par le blanc de la neige qui gomme, ce qui, les autres jours, est gris et informe, mobilier urbain et équipement routier, bas-côtés et remblais, je revois sans mal l'Interstate 294 qui traverse Chicago de part en part, la nuit dans la neige et le poussif chauffage de la voiture qui couvre presque entièrement les braillements de Tom Waits (Frank's wild years) repris en coeur au refrain, faux sans doute puisque c'était moi qui chantait, seul sans doute aussi parce que je ne chante que seul, je ne veux accabler personne. Ca tient à des odeurs, celle de l'essence dans le froid et des petits nuages qui sortent des bouches et des nez rouges, de la neige noire qui colle sous les jupes des camions. Ca tient aussi à ce que le pare-brise ressemble à s'y méprendre, en négatif, à un tableau de Franz Kline, peint à grands jets, coulures et salissures donnant à la toile pare-brise des directions imprévues. Oublié d'écrire hier dans ces lignes le sourire gourmand de Madeleine dans la salle de bain, la main sur le ventre nu d'Anne, tapotant et s'interrogeant sur ce qui s'arrondit, les yeux s'agrandissent quand on lui dit qu'il y a là dedans un petit frère ou une petite soeur. It might be fun to have a kid that I can kick around (Ca pourrait etre sympa d'avoir un mome avec lequel chahuter, air connu, espérons qu'il ne soit pas rengaine) Se faire aussi la réflexion que j'aurais bien du mal aussi à rendre compte du fil de la discussion avec Gisèle, hier soir, mais est-ce grave, on n'a pas beasoin de tout savoir non plus. |