Le bloc-notes du Désordre |
RETOUR AU DESORDRE | MEL | ARCHIVES | POURQUOI | LA VIE | RETOUR AU BLOC | 22042003.txt | EXERCICES DE STYLE | LA CIBLE
|
samedi, janvier 04, 2003
Reprendre. Reprendre ce matin le travail. Reprendre aujourd'hui la rédaction du bloc-notes. Sortir à nouveau de chez soi, et ce matin de très bonne heure c'était fort périlleux, un déluge s'abattant avec vacarme sur la route noire et sinueuse. Le jardin dans la nuit est ravagé, l'herbe est spongieuse, les eaux de ruissellement ont gorgé la terre. Faire gaffe dans les virages, ne pas y aller trop fort avec la musique, je n'ai pas changé, j'ai mis ce qu'Anne avait laissé dans l'autoradio, Portishead avec je ne sais quel orchestre classique derrière, d'ailleurs très cantonné à quelques phrases à souligner de cuivres et de cordes, le gros du travail ce sont les machines qui le produisent, presque dommage, la musique, elle, rappele sans effort les rues de Portsmouth l'hiver, la nuit sous la bruine, la solitude et les pintes bues dans des pubs davantage choisis pour le sourire que le nom de certains me donnaient (the Jolly Sailor, the Contended Pig ou the Grave Diggers, mon favori, en face du cimetière), qu'en fonction de tout autre critère, pourvu que les stouts sombres soient à la pression. A vrai dire, c'est seulement aujourd'hui que l'année reprend pour moi, seulement ce matin que je monte dans la voiture, stupéfait qu'elle veuille encore bien démarrer, cette fidélité si elle était animale et pas seulement mécanique finirait par m'émouvoir, comme je n'entends rien au fonctionement d'un moteur, je suis d'autant plus satisfait et étonné à la fois, après avoir été si longtemps abandonnée aux intempéries maussades, si ce n'est pas de la mansuétude, quand bien même froide et mécanique, seulement aujourd'hui que je croise mes collègues et que nous nous souhaitons la bonne année, l'équipe montante comme la descendante étant également fatiguées, les voeux sont de pure forme, sans entrain, seulement aujourd'hui que je vais affronter la cohue du centre commercial d'à côté, y acheter une portion en barquette de paëlla, et là aussi, on sent le personnel qui panse ses blesures et sa fatigue d'avoir tant ramé pour faire face à la démence concupiscente de fin d'année. Non que j'ai hiverné pendant ces vacances, encore qu'on m'ait plus souvent vu dans la chaleur du bureau, devant la fenêtre lumineuse, le soir, que l'après-midi parmi les chemins boueux et inondés. Non en fait ces derniers jours j'ai surtout eu le sentiment de n'en faire qu'à ma tête, plus que de coutume encore, aussi le temps a pesé différemment, les idées se sont étirées ou au contraire faites touffues et il va falloir maintenant reprendre l'organisation quasi-guerrière qui scie le temps en compartiments irréguliers et aux cloisons pas toujours étanches, s'occuper des enfants, les emmener à l'école, revenir en toute hâte à la maison et se mettre au travail sans perdre une minute, à midi entendre le car des enfants qui passe une première fois sous les fenêtres à fond de troisième, fermer mes fichiers et courir aller chercher les enfants, les faire patienter par n'importe quel subterfuge (Madeleine me fait souvent remarquer qu'avec Maman c'est déjà prêt quand ils reviennent de l'école et, moqueuse, de rajouter qu'avec Papa, ce n'est JAMAIS prêt) et puis l'après-midi maintenir ce petit monde occupé, les mener jusqu'à la fatigue, pour le soir pouvoir s'y remettre comme d'étancher une longue soif. Le soir très tard éteindre le bouzingue et aller frotter sa fatigue aux côtés d'Anne endormie. Le radiateur, pourtant déjà purgé deux fois cet hiver, clapote tel un rû cévennol, se reposer les yeux en contemplant le ciel, même bouché, au travers de la persienne au-dessus du lit, penser à ce que demain sera (et quand je dis demain, je le dis littéralement, je pense à ce que je ne suis pas parvenu à terminer le soir même, à ce que j'ai laissé en jachère et auquel il faudra retourner le lendemain matin), à ce qu'il reste sur la planche à accomplir, s'endormir enfin et si cela ne vient pas, lire quelques haïkus, surtout ceux où il est question de lune, de clair de lune, je pourrais pourtant me satisfaire de la lune, de la vraie, celle dans le ciel, pas dans les livres aux lignes rares, celle dont la lumière rentre par effraction violente et argentée dans la chambre, découpant des anamorphoses de lumière dans l'ombre des murs gris foncé. A croire que c'est souci permanent que de s'intéresser davantage aux représentations qu'à leur sujet. Encore une année passée de la sorte, à traquer, à la fois ce qui fait sourire et ce qui fait pleurer, mais qui toujours m'interroge et qui ne dit pas souvent son nom, chaque nouvelle année, nous nous enrichissons de nouvelles connaissances mais chaque année aussi le dédale s'augmente de nouvelles galeries et ses ramifications croissent. C'est sans fin. Enfin presque. Il doit bien avoir une année qui commence et où on se demande si ce ne sera pas la dernière justement. Toujours cependant on peut être sur d'une chose, du labyrinthe on ne sera jamais sorti. Photographie Robert Frank, New Year's Day, Mabou 1981. vendredi, janvier 03, 2003
![]() Le soir tard, comme si l'habitude avait été prise pendant le séjour de Laurent de ne plus aller se coucher (et somme toute de perdre son temps). Dans l'après midi, nous avons fait grand ménage en écoutant la musique de Feidman, prêtée par Laurent , pour se donner du coeur à l'ouvrage, les enfants ravis de ces embardées de clarinette à plein volume. Ce soir j'écoute John Zorn, laissé derrière par Laurent , manière de faire durer le plaisir de la visite de Laurent et Catherine, demeure cette musique aventureuse, comme d'autres laissent des molécules de leurs fragrances, les amis sont partis mais le souvenir de leur venue à peine repartie est dans les murs de cette maison, diffus. Il y a aussi le petit appareil numérique, le même que celui de Gisèle qui fait des photos en silence et qui me donne à voir comment d'autres se sont aventurés sur ces chemins de traverses-là comme lorsque que l'on recopie le texte d'un grand écrivain, le sentiment de mettre ses pas dans ceux d'un aîné bienveillant et d'entrevoir un peu du mystère celles de la quotidienneté immédiate de l'image: je demande cependant un peu de temps pour maîtriser la petite boîte, sans doute sera-t-il question de désapprendre tout ce que j'ai mis longtemps à apprendre avec de vrais appareils, et notamment la chambre qui risque ces prochains temps d'amasser la poussière. Et puis je suis sur, j'aurais un jour de nouveau envie de la sortir de son immense coffre, de la monter sur son lourd trépied et de m'enfouir sous le drap noir, d'être interloqué sans doute que l'image soit la tête en bas et qu'il n'est alors pas possible de faire "image/rotation de l'image/180°". Mes voeux pour vous sont là mercredi, janvier 01, 2003
Et vers cinq heures du matin, nous étions encore quelques uns avachis dans les fauteuils, un peu gris peut-être. Gisèle ne connait qu'une seule histoire drôle: Des vaches sont à la plage et s'amusent beaucoup mais l'une d'elles reste à l'écart de tous ces jeux et surtout des jeux de bain, elle porte une culotte quand toutes les autres sont libres et nues comme des vers. Une des vaches nues s'inquiète qu'elle reste à l'écart de toutes et lui demande: Pourquoi tu n'enlèves pas ta culotte, pourquoi tu ne viens pas te baigner avec nous? J'ai mes règles, s'excuse d'un ton peu amène la vache culottée qui ne se baigne pas. Bah t'as qu'à mettre un mouton. En fait je doute beaucoup que cette blague, surtout prise hors de son contexte de fin de réveillon, puisse vous faire rire autant que moi. Et il n'était d'ailleurs pas très clair cette nuit de savoir si le rire des mes amis alentour ne fût pas davantage provoqué par le mien tonitruant, jusqu'à m'étrangler presque, plutôt que par cette blague même. La bonne humeur fut cependant assez contagieuse pour que L.L. de Mars nous gratifie d'un dessin pour aller avec cette histoire de Gisèle . ![]() Dessin L.L. de Mars mardi, décembre 31, 2002
lundi, décembre 30, 2002
Et plus les journées sont remplies et plus il est difficile, minuit passé, d'en dire quoi que ce soit, à croire que tous les éléments se liguent pour endiguer, chaque fois d'une façon différente, ces mots de fin de journée. Et vous n'imagnez même pas, j'en suis sur, que ce soir, plutôt qu'un autre, il faille en plus taper ces lignes sous les yeux goguenards d'Anne, c'est déjà bien difficile comme ça, et de Gisèle, qui toutes les deux s'y entendent à merveille, pour me faire caler tout à fait. A la fin de cette journée c'est quand même un drôle de plaisir de voir le petit ordinateur portatif Mac de Gisèle, en plein Désordre et les cartes de mémoire passer d'appareil numérique en apareil numérique, et telle image tu ne peux pas me l'envoyer, pour moi il faut que cela fasse 350 pixels de large pour la "Chronique ordinaire". Anne arrive sournoisement dans notre dos et filme la scène avec sa nouvelle caméra numérique, et que si j'étais un peu plus adroit avec tout cela, je parviendrais peut-être à en donner un aperçu, là dans cet espace même. Des fois ces considérations donnent le tournis, renforçant ce sentiment de porosité de la frontière qu'il existe, malgré tout, entre les deux mondes. Le vertige se creuse aussi, en pensant que tout ceci nous fait appartenir, bien malgré nous, à une élite, sur cette planète, 0,5% de la population seulement a l'utilité d'un ordinateur, et dans cette frange privilégiée de façon inouie, tous ne s'appliquent pas pareillement à se donner le vertige tous les soirs, ce qui est somme toute rassurant. Sommes-nous si laborieux dans nos rêves qu'il faille recourir à tant d'artifice? Et pourtant dans quelques années, je le sais, je suis certain que dans cet espace-même ces fameuses minutes de vidéo d'Anne seront intégrées sans même penser davantage à tout ceci. Alors comme pour me rassurer de cet abyme dans lequel je plonge, pas toujours à corps défendant, je vous colle la tête de mon petit garçon, une de ces photographies qui est passée par le biais de mille miracles électroniques auxquels, Anne, Gisèle, et moi ne comprenons rien, de son appareil à son ordinateur puis à mon appareil, puis au mien, puis au serveur ftp de free.fr puis à leur serveur de pages personnelles pour arriver tel quel, pas si longtemps après dans les fichiers historiques de votre ordinateur. C'est bon, je vais me coucher, demain je vais me promener, par là j'entends que je vais marcher dans de vrais chemins. En attendant j'aimerai bien faire de vrais rêves. |