Le bloc-notes du Désordre |
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samedi, décembre 28, 2002
Et ce matin, je ne varie pas d'un iota dans cette vieille habitude davantage pour ce qu'elle m'amuse que pour ce qu'elle me fait penser au passé, levé, pas de très bonne heure, j'installe sur la platine la galette noire du double blanc, Birthday des Beatles. Je crois que longtemps, je faisais cela par défi, seul, pour dire que j'étais seul mais que je savais convoquer et faire chanter les Beatles pour mon anniversaire, ce qu'on peut être con quand on est adolescent, et seul aussi. Les enfants eux sont épatés par cette surprenante jovialité de leur vieux ce matin, plus vieux justement, et ne se font pas prier longtemps pour danser avec moi, leurs tartines dégoulinantes et poisseuses encore dans les mains. Et tandis que je bois mon thé du matin en feuilletant un vieux numéro de Courrier International, je me surprends à fredonner toutes les paroles du double blanc par coeur (de même que René Char récitait ses poèmes sans avoir à les lire, lors de lectures (précisément) publiques: Char lit par coeur je me souviens avoir rêvé d'être en voiture avec Georges Perec qui faisait des calembours tortueux à chaque panneaux indicateurs (je suis médusé par ma capacité en propre de faire de vrais calembours dans mes rêves, ce dont je suis absolument incapable à la veille) et je finissais par l'engueuler en lui disant: "Georges tu me saoules!") et je suis quand même sidéré de toute cette mémoire inutile, amassée avec les ans, qui veut que je me souvienne sans effort qu'à la fin d'Helter Skelter, Lennon éructe: "I got blisters I'm the biggest", (ce qu'il entend par là est assez obscur, j'ai des ampoules aux doigts, je suis le plus grand, mais je doute qu'une étude approfondie de cette déclaration ne nous édifie beaucoup, en tout cas cela fait rire Madeleine à gorge déployée qui trouve mon imitation de Lennon impayable et qui se fiche bien de savoir ce que cela veut dire, même au premier degré) ou que cette mémoire soit pareillement encombrée de calembours (Georges vraiment tu me saoules!), de contrepétries ou de "Monsieur et Madame Hergebelle ont un fils qui s'appele Octave" et que je ne suis jamais capable de retenir le moindre vers de Baudelaire par exemple, ce qui serait tout de même un savoir dont la récitation serait plus enrichissante. De ce point de vue je troquerais volontiers les Fleurs du Mal, même des extraits seulement, contre tous les Tintins, le Professeur Fan Se-Yeng qui habite rue du Sage immense ou encore que Clairmont, Laubépin, Sanders-Hardmuth, Charlet, Cantonneau Hornet et Bergamotte (Hippolyte) soient les sept membres de l'expédition Sanders-Hardmuth, autant de bagages inutiles quand je voudrais surtout emmener dans un île déserte quelques boissons fortes d'Apollinaire, les vénéneuses fleurs de Baudelaire et la stridence d'Artaud, depuis peu. vendredi, décembre 27, 2002
Toujours, chaque année, cette impression que l'année ne veut pas finir, pas d'ailleurs pressé qu'elle ne se termine, mais le jour est encore court qui ne pousse pas à sortir de la maison, de sa chaleur, et des lampes toutes allumées et jaunes contre le jour défaillant et bleu pâle aux carreaux. Et je me prends à réparer cette maudite tringle à rideaux dans la chambre des enfants sans saisir le prétexte habituel pour ne pas le faire que de toute façon ils la casseront à nouveau, et pour une fois, je ne maugrée pas non plus qu'il faille aller trois fois dans le garage pour aller chercher ce qui toujours manque, la rallonge pour la perceuse, quatre chevilles de la bonne taille et un tournevis cruciforme dont le manche soit suffisamment fin pour ne pas venir se coincer contre le plafond quand je visse. Les enfants aussi ont l'air de se satisfaire de cette lenteur de fin de jour et de fin d'année, Nathan déambule sans but précis dans la maison, vient sur mes genoux inspecter ce que je bricole, puis repart, voyageur de jour, Madeleine est un peu avachie tout de même dans le canapé devant Jour de fête de Tati. Anne discute le bout de gras avec ces grands enfants, qui embarqueraient bien ceci mais ne veulent pas se lester de cela, à croire qu'ils sont négociants, je fais toujours bien de ne pas m'en mêler, ce que je m'abstiens de faire aujourd'hui, je ne suis pas habituellement si sage. Quand les enfants sont couchés, quelques bons mots échangés au scrabble avec Anne et puis je remonte, il n'y a rien en cours, je peux donc bricoler le Désordre et prévoir de nouveaux aménagements, ce soir, j'enrichis les pages de Berlin avec des extraits d'un texte de François Bon. Et tout à l'heure je voudrais bien finir la lecture de Dietrich Bonhoeffer, sans guide ni lumière de Michel Seonnet. Cette fin d'année pourrait durer encore, nous avons tous besoin de repos dans cette maison. Demain j'ai 38 ans. Je suis né un jour de massacre, celui des Innoncents. jeudi, décembre 26, 2002
Reprendre dans le désordre quelques unes des images de ces derniers jours. Lundi matin, retour de Clémence à la maison et dire que je ne l'ai pas vue depuis presque un an. Je me disais que je ne la reconnaitrais pas, parce que tout le monde veut qu'elle ait beaucoup changé. C'est vrai qu'elle est peut-être un peu moins voutée, mais elle montre dès le premier matin qu'elle est encore capable de faire tourner sa mère, Anne, en bourrique à distance et par téléphone et de faire attendre son beau-père dans Paris pendant presque deux heures à jouer à cache-cache sur son téléphone portatif. Etrange rôle de pacificateur dans lequel je me retrouve (pas du tout fait pour cela) à devoir ménager les agacements des uns et des autres pour que les retrouvailles avec tous ne soient pas gâcheés par des humeurs enflées. Et quand bien même, j'ai sur les épaules la fatigue de celui qui a travaillé tôt les trois derniers jours, je parviens à faire la colombe (une bien modeste colombe). Arrivés à Puiseux-en-Bray, sur le perron, Madeleine est rouge pivoine émue de retrouver sa grande soeur, elle se retient visiblement de pleurer et va se cacher pour ne pas nous montrer les efforts auxquels elle est contrainte pour ne pas trop laisser transparaître de ses émotions. Le lendemain soir, dans l'orgie des papiers d'emballage, Nathan est ailleurs, comme à son habitude, et a déjà habité une de ses voitures de course maniature d'une âme dont il est seul à connaître l'existence, dans un tel foisonnement, je crois que je suis seul à remarquer cette absence et ma gorge se serre. L'amour que j'éprouve pour ce petit garçon, j'aimerais bien comprendre de quoi il est fait vraiment, parce que je crois que justement il y a dans cet amour un douteux mélange de l'amour que j'avais pour mon petit frère, mais aussi de cette ressemblance inouie que je partage avec Nathan. Et lorsque nul ne semble prêter attention à Nathan, je ressens cet oubli comme un aiguillon ancien, je ne voudrais pas que l'on oublie Nathan comme on m'a oublié moi, au même âge justement. Le soir je suis bien content que nous n'ayons pas fait de restes inconsidérés et obsènes. Je me souviens des repas de Noël à la maison, vers la fin du repas, Alain disparassait dans la cuisine, on l'entendait racler des assiettes, ma mère disait: "laisse, Alain on le fera plus tard", lui ne répondait rien et tous retournaient aisément à l'euphorie des bonnes ripailles arosées de vins capiteux. Je me souviens d'un Noël où il est discrétement venu me voir à table et m'a demandé si je pouvais le conduire à la gare de Saint-Cloud, il m'a dit: "ne pose pas de question, je t'expliquerai". Nous sommes partis sur la pointe des pieds, arrivés à la gare, il m'a demandé de l'attendre en haut, il est remonté rapidement, et comme je lui demandais ce qu'il avait fait, il m'a expliqué que tous les Noëls, il récupérait les restes de notre repas de Noël pour son ami clochard de la gare de Saint-Cloud mais qu'il ne voulait pas que les parents le sachent, et oui je crois que cet homme était vraiment son ami. Depuis qu'Alain est mort, j'ai essayé de faire quelque chose du genre. Je me suis toujours détesté à l'idée que je ne le faisais jamais avec naturel, que surement je devais avoir l'air empreinté, qu'Alain lui devait surement boire une rasade à leur bouteille, ce que je ne fais pas. Et puis j'ai arrêté de le faire, pas ce soir-là, parce qu'à chaque fois je m'effondrais en larmes, et j'avais l'air con comme ça de pleurer devant quelqu'un qui en savait bien plus long que moi de la détresse. Le jour de Noël, nous sommes allés à Garches chez les parents qui avaient mis, ma mère les petits plats dans les grands, mon père les petits fûts dans les grands. Je donne à mon père une carte de l'IGN, gravure tirée d'après une plaque de 1866, de l'Est du Mont-Lozère, manière de dire, ne vendons pas la maison, mais cela pésera peu dans la balance, et Crime et Châtiment dans la Pléiade à ma mère, parce que décidément je ne me rendrais jamais aux lectures fades qu'elle emprunte à la bibliothèque municipale de Garches. Anne est aux anges avec sa caméra numérique et c'est amusant de la voir studieuse au dessus du mode d'emploi (presque plus volumineux que la caméra elle-même) et mon père de concert avec cette nouvelle machine à café dont il rêvait, pas si secrétement. Je lui fais remarquer que pour un ingénieur de telles hésitations devant le fonctionnement d'une machine à café sont poétiques, dans un sourire il répond que oui c'était plus simple du temps de sa mère, Emilie, et ses "quatrièmes poursuites". Nous sommes vraiment en l'an 2000, on peut tout faire, un expresso comme au zinc ou un documentaire, celui qu'Anne se promet de faire sur son père, et notamment sur sa vie d'ouvrier chez Renault, mais il faut aussi tout apprendre, c'est à dire à quoi sert tel ou tel bouton. Et ce n'est pas toujours simple. Même pour un ingénieur. Nous avons partagé, Anne, Madeleine et moi la chambre du mort, mais étaient-ce les bras d'Anne qui ont su m'apaiser, j'ai dormi pronfondément sans rêve. Au réveil c'est une bien agréable pensée de pouvoir dire à Anne qu'elle est plus forte que les mauvais rêves. Le retour est magnifique ce matin, je conduis dans les vallons du Vexin, le temps est radieux qui fait briller cette campagne grasse, les enfants chantent à tue-tête à l'arrière de la voiture, Anne filme tout, la route, les champs, les enfants dans le rétroviseur et moi qui scrute le lointain, je suis présisément en train de me dire que ce n'est vraiment pas le moment d'avoir un accident. lundi, décembre 23, 2002
![]() Passé la soirée avec Manue hier soir. Toujours un plaisir, même si l'humeur n'est pas la plus radieuse en ce moment. Manue cultive depuis toujours un art consommé du contre-pied, ainsi pour des pages que nous préparons dans le Désordre, nous avions convenu d'utiliser des textes (surtout des poèmes) courts (notamment des haïkus tels que "L'escargot! Même pas un regard Pour la fleur rouge"), et Manue hier soir de me demander si vraiment cela ne serait pas trop difficile de changer un peu cela, de mettre des textes plus longs, tu penses à quoi?, à la Bible. Je m'étrangle. Mais en y réfléchissant mieux, cela doit être jouable. La Bible sur une seule page html est-ce que ça tient vraiment? Faut voir. Dans le contre-pied, ce qui est plaisant, c'est ce moment de courte durée quand on réalise que l'autre a déplacé le terrain, que plus rien n'est là où on l'attend, et que l'on goûte justement à l'humour de l'autre. Manue est décidément très forte en contre-pieds. Peinture d'Emmanuelle Anquetil, Bagdad, 2002, huile sur carton. dimanche, décembre 22, 2002
Dans la boîte à lettres ce matin: > petit tour du dimanche, et bien sûr le bloc-notes > > > toujours cette drôle d'impression, au côté de plus en plus intime > (depuis l'irruption des polaroïds à peu près, le virage), on ne sait pas trop > qui on est pour lire ça, mais à force de fréquenter le quintal du bonhomme on > prend ça plutôt dans l'amitié que dans l'écriture, le visage de l'endormie ou > les paroles du petit sur le siège arrière, même convaincu qu'on n'oserait > pas faire ça pour les siens de l'autre côté de la porte > > et du coup reconnaissant du paradoxe, que la machine et la fenêtre sur > le dehors ramènent à ce dialogue qu'on a soi tout seul, en dehors du > désordonneur, avec sa propre sphère intime, et sans plus du tout ce > sentiment d'indiscrétion, à peine un reste de trouble, aux réflexions > sur l'usage des cordes à vide dans Charlie Haden ou la résolution 72 ppi > pour l'endormie François Bon Et ça fait bougrement plaisir et c'est intimidant à la fois. Ca donne à réfléchir tout de même aussi, de me dire que tout ceci est somme toute impudique, que cela finit par ressembler à réfléchir tout haut, mais l'envie de continuer est là, malgré tout. De se dire aussi que la frontière entre ce qui est vécu et ce qui finit par se retrouver dans le travail, cette frontière donc a toujours été très poreuse. Alors poursuivre, malgré tout. Dont acte Cette nuit réveillé en sursaut (dans la chambre du mort) au milieu de la nuit (cauchemar habituel de la visitation, je ne me formalise même plus, dans cette chambre je pourrais rêver du pire et être tout juste interloqué de ce pire-là) et je me tourne pour voir si, oui, Nathan dort pas du tout inquiet des cauchemars qui tirent son père du milieu de la nuit. Du coup l'envie de se rapprocher, je suis descendu du lit et je me suis allongé tout contre: la petite tête, sans se réveiller, a du le sentir qui est venue juste contre ma poitrine et je sentais le souffle régulier dans mes poils, je me suis rendormi tout de suite. Réveillé de bonne heure, là aussi en sursaut (je crois que je vais offrir un réveil qui fonctionne à mes parents pour Noel plutôt que cette armée de réveils publicitaires dont aucun n'est fiable vraiment) je me réveille donc toujours en sursaut trente secondes avant l'heure du réveil (qui finit tout de même par sonner, un des réveils finit toujours par sonner, mais dans le noir je ne sais jamais lequel), il est tôt, noir, Nathan est bousculé par deux cycles agités de respiration mais son sommeil tient bon, je pose mon nez sur sa joue, respire un bon coup, qu'est-ce qu'il sent bon cet enfant-là, et je me lève, je suis dans la rue, il pleut, contact, Brad Melhdau, un vieux, Songs, périphérique, indifférent au déluge qui s'abat sur le capot et la chaussée, l'oreille en pointe attendant au détour toutes ces notes out si bien senties, tellement dans l'esprit de l'harmonie qu'elles sonnent juste (et pourtant elles sont out). A ce rythme-là on n'est pas pressé d'arriver vite au travail, donc train de sénateur. Arrivé au bas de l'immeuble du boulot, attendre la fin du morceau Blackbird (Lennon-Mac Cartney mais Brad Mehldau a le chic de jouer les comptines des Beatles comme si elles sortaient de son chef à lui.) Allez du nerf, encore une à tirer et demain retour dans circulation dense comme on passe au travers des gouttes de l'orage. |