Le bloc-notes du Désordre |
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samedi, novembre 30, 2002
![]() Au milieu de la nuit tandis que je transmets le site de Barbara Crane en un lieu tenu secret pour qu'elle soit la première à le voir, je regarde les fichiers étirer leurs réglettes de progression, et la lentur qui prévaut à tout ceci me donne à voir le chemin parcouru, reconnaissant les fichiers par leur nom (il ne manquerait plus que je n'y retrouve plus mes petits, après les avoir moi-même baptisés). Je me dis que c'est une nouvelle construction sur laquelle mes yeux se sont usés plus que de raison jusqu'à tard dans la nuit, d'aileurs ne suis-je pas encore ici à une heure indue, m'assurant que tous ces petits s'envolent dûment vers leur serveur ftp. J'écoute un des six disques du coffret "Turning out the stars" de Bill Evans, un de ces disques dans lequel il joue toutes les notes comme s'il s'agissait des dernières et pour cause se sachant condamné, ce dont il ne faisait pas mystère, il jetait toutes ses forces dans la bataille, comme s'il avait eu le présentiment que les tunnels dont il avait entammé les forages il y avait parfois longtemps étaient sur le point d'être percés et pour certains d'entre eux, il ne devait pas avoir tout à fait tort, puisque écouter ces disques ce soir me vaut toujours de belles giffles de mer salée. Il règne sur ces disques une pugnacité sur le clavier, qui n'était pas toujours de mise dans les moments plus légers de la carrière de Bill Evans, on sent un jeune Marc Johnson à la contrebasse faire son possible pour ne pas être emporté corps et âme dans la tombe par son pianiste dont on aurait pu supposer qu'il fût pressé d'aller retrouver, dans la tombe justement, le bassiste fauché en pleine jeunesse et en plein torrent créatif, Scott La Faro. Parmi toutes les galettes commises par Bill Evans il en est une que je situe au-dessus des autres et même au-dessus des disques enregistrés en pleine salle mortuaire avant que la bière ne se referme pour de bon cette fois-ci, il s'agit de "Conversation with myself", pour trois pianos tous les trois joués par Bill Evans, c'est à dire qu'il joua une première partie de piano tout en pensant à laisser des blancs pour les deux passages suivants, puis ayant enregistré cette première partie, il joua une seconde partie de piano, en prenant garde d'une part de ne pas massacrer la première, mais surtout tout en gardant des blancs pour la troisième prise. De même il existe une discipline peu connue des échecs, il s'agit des échecs d'Alice dont la règle très simple à comprendre masque une difficulté quasi insurmontable pour ce qui est d'y jouer vraiment. Les échecs d'Alice se jouent sur deux échiquiers, A et B, mis côte à côte, mais n'utilisent que les trente-deux pièces habituelles. La position de départ d'une partie est la position initiale d'une partie orthodoxe, siutée sur l'échiquier A, tandis que B est vide. Après chaque coup joué , qu'il s'agisse ou non d'une capture, la pièce qui vient d'être jouée doit être transferrée de sa case de départ sur un échiquier à sa case d'arrivée sur l'autre échiquier. Je vous laisse entrevoir les possibilités et les complications potentielles de cette règle simple et je reprends Bill Evans tandis qu'il joue la deuxième prise de "Blue Monk" (parce que non content de s'être donné cette contrainte de jouer les trois parties de piano les unes après les autres, Bill Evans avait aussi choisi quelques morceaux trappus dont "Blue Monk" de Monk justement ou de "Bemsha Swing", si mes souvenirs sont exacts il est tard et il serait périlleux de descendre aller vérifier tout cela sur la pochette du disque en bas sans courir le risque navrant de réveiller les miens de Monk aussi) et de vouloir vous dire ce soir comme à chaque fois que j'écoute ce disque à quel point je suis abasourdi de cette partie d'échecs d'Alice sur triple échiquier contre lui-même à laquelle s'est livré Bill Evans. Je ne suis pas musicien mais j'ai dans l'idée que de jouer tout en pensant à ce qui sera joué plus tard est en fait une vue de l'esprit, un esprit de ceux qui sont capables de tutoyer les tyrosines kynases, en dépit de leurs formes rebutantes de complexité, esprits pour lesquels j'ai déjà dit mon admiration hier soir. Et l'admiration grandit encore quand je suis obligé de constater, est-ce l'heure tardive ou le fait d'accompagner sans cesse du regard l'envol des fichiers vers le site de Barbara, ce qui est idiot mais je ne peux m'empêcher de le faire?, est-ce donc toutes des raisons ridicules d'être fatigué, mais je suis obligé de constater, donc, que j'ai tout à fait perdu le fil de ce dont j'avais l'intention de parler et dont je doute fort d'ailleurs que le sujet fût à ce point compliqué qu'il pût m'égarer si facilement. J'ai pour mission de sortir Nathan de son sommeil cette nuit et de l'assoir sur son pot, dans l'exercice de funambule qu'est la propreté de nuit, et je doute que même de cela je sois capable alors pensez-donc, vous dresser ce soir un parallèle entre le jeu de Bill Evans dans "Conversations with myself" et les échecs d'Alice auxquelles je n'ai jamais vraiment su jouer. Il est temps de pousser au cul des derniers fichiers, je viens d'essayer, mais souffler dessus n'accélère en rien le train de sénateur de mon modem. Et dire aussi que d'autres se relèvent la nuit pour écrire ou faire des choses brillantes, tandis que je ne parviens à rien d'autre que ces lignes sans suite. Au lit et vite. vendredi, novembre 29, 2002
![]() La lecture dans la même après-midi de deux journaux différents me laissent songeur, d'un côté "Le Monde" de l'autre "Le p'tit journal de Puiseux". Dans "Le Monde" un article fort détaillé à propos des dernières recherches scientifiques en matière de protéines et notamment la difficulté de les recenser toutes (pour établir le protéome humain), et pour gêner un peu plus cette énumération pléthorique, les protéines présentent des profils d'une rare complexité (voir figure plus haut, il s'agit d'une tyrosine kynase, sans doute reconnaissable du premier coup d'oeil, pour celui justement qui a l'oeil rompu) ou plus exactement de sa représentation shématique assistée par ordinateur. Et je me dis que je suis admiratif de tous ces chercheurs qui tous les jours se farcissent ce genre de puzzles en trois dimensions, écheveaux abstraits dont on sent facilement qu'il s'agit d'une science dont les prémisses-même sont inabordables, pour qui n'a pas déjà beaucoup cherché. Et puis cette courte manchette dans "le P'tit journal de Puiseux" qui montre la pensée à l'oeuvre dans un tout autre domaine: "Drogues. De nombreuses plaintes verbales d'habitants de Puiseux ont été faites à la mairie concernant ce nouveau problème de délinquance. Une lettre sera adressée aux autorités de tutelle de la Commune leur signalant ce problème et leur demandant quelles sont les solutions". Mais qui suis-je, bien sur, pour me gausser des habitants plaignants de Puiseux-en-Bray et de leurs élus en proie avec de véritables problèmes de délinquance et donc d'insécurité (drame national s'il en est), moi, Philippe Joseph De Jonckheere dont la lecture de l'article du Monde fut largement interrompue par mon fils Nathan Alonzo De Jonckheere qui non content d'avoir, dans un premier temps, entièrement conchié le salon, puis dans un deuxième temps, tandis que je l'avais mis dans une baignoire après l'avoir dûment savonné et que j'en profitais pour nettoyer dans le salon de son premier délit, le même Nathan Alonzo De Jonckheere avait peu rempli la baignoire en revanche avait amplement arrosé le carrelage et quand donc je me suis aperçu de cette deuxième infamie, j'avoue n'avoir pas pu reprendre sereinement la lecture de l'article du Monde à propos de la recherche protéomique. mercredi, novembre 27, 2002
Je suis montée, tu dormais, en faisant le moins de bruit possible pour ne pas te réveiller, pour te surprendre dans ton sommeil, le bol de cacao me brûlait les doigts, je tournais et retounais le bol du bout des doigts, espèrant en atténuer les brûlures, sans effets, je continuais de me brûler. J'ai entendu ta respiration, puis l'odeur délicieuse du dormeur m'est parvenue, une odeur d'homme, je me suis approchée, je t'ai regardé dormir espérant percer quelque chose de tes rêves, je savais que tu rêvais, tu rêves toujours. En me baissant pour poser ton cacao j'ai senti l'odeur de la clémentine sur mes doigts, j'ai glissé ma langue entre tes lèvres qui n'ont opposé aucune résistance. Je venais de manger une clémentine, tu m'as immédiatement attirée ves toi, toujours accueillant. Les enfants en bas se sont rapidement inquiétés de savoir où j'étais, ils ont crié: "Maman!" La récréation fut courte. Photographie Anne Verley, Ile de Wight, 1997. Une fois n'est pas coutume, Anne est allée lire le bloc-notes, ce qu'elle ne fait jamais parce qu'elle a l'impression d'aller fouiller dans mes affaires, j'ai beau lui dire qu'il y a une cinquantaine de personnes tous les jours qui viennent fouiller dans ces affaires-là, rien n'y fait. Comme à chaque fois qu'Anne change d'idée le changement est radical, puisque de lectrice nouvelle du bloc-notes elle a tout de suite voulu devenir rédactrice dudit bloc-notes; je la laisse pour cette fois. Amusant aussi de voir qu'Anne avait rédigé son article sur une feuille de papier avant, ce que je faisais au début. mardi, novembre 26, 2002
![]() Dormais-je? Les choses sont confuses. Anne m'apportait un homard entier et des framboises et m'embrassait. Je me révellais et je vis le visage d'Anne au-dessus du mien, elle venait de m'embrasser et me souriait. La chambre était remplie de l'odeur d'un chocolat chaud et je sentis aussi sur le bout des doigts d'Anne une odeur d'agrume. Le manque de someil dilue ces deux dernières journées en une seule. La nuit dernière fut hâchée de part en part par les pleurs des enfants, la sirène d'alarme des voisins qui est venue trouer la nuit, l'éclairage public s'est inexplicablement allumé dans le brouillard du milieu de la nuit et puis vers cinq heures, quelque équipe de nuit s'est évertuée à nous envoyer un fax, à nous pas destiné mais qui tout de même fit sonner tous les téléphones de cette maison, trois fois en une demi-heure. Et quand enfin, sorti d'une pâte matinale épaisse, je me décidais à aller chercher mon courrier électronique il y avait un mail d'Emmanuelle qui se terminait ainsi: >"Des bises des clementines et un chocolat chaud >emmanuelle". Et moi de répondre dans la foulée: >>"C'est amusant parce que figure-toi qu'Anne est venue me réveiller de ma >>sieste cet après-midi avec des bises, un chocolat chaud et des clémentines" Vexée, Emmanuelle répondit: >>>"Des bises un crabe et des groseilles >>>(si Anne te reveille avec ça et bah là alors là euh je parle plus une >>>journee entière)" >>>emmanuelle. Eût-elle parlé de homard et de framboises, j'aurais cru que c'en était fait de moi, qu'à mon insu une prise directe commutait sans bruit entre mon cerveau et un serveur ftp et mes rêves les plus sots d'atterir sur le bloc-notes ou ailleurs encore. Non les choses ne vont pas encore tout à fait aussi mal, il faut toujours se fader de l'html pour publier chaque soir les lignes laborieuses de son journal en ligne. Et c'est tant mieux. Photographies de Robert Heineken, extraites de la série He/She, 1975-78 She: I'm confused about my life and what I am doing. He: You're teaching art and you don't know how to do it. She: Maybe. He: You are making pictures and you don't know why. She: I suppose. He: You are married and you don't want to be. She: Yes. He: You are having this affair and you feel guilty. She: And stupid He: And you are much too young for any of it. lundi, novembre 25, 2002
Lu dans une anthologie supplémentaire dans ma collection de haïkus, achetée samedi à la librairie de mon factieux ami Alain (page189, 189, rue du Faubourg Saint-Antoine, 75011 Paris) "Deux seins superbes Et un moustique!" de Ozaki Hôsai Et tandis que je goûte la beauté de ces lignes, une mouche de novembre, une de celles qui se réfugient le midi en ce moment contre la vitre ensoleillée de la chambre des enfants et qui périssent en fin de journée, de froid, tombant lamentablement, tombant comme des mouches en somme, une de ces opiniâtres drosophiles aterrit sur la photographie dont Gisèle m'a fait cadeau la semaine dernière et qui représente une très belle femme nue. Photographie Gisèle Didi (détail) dimanche, novembre 24, 2002
La porte s'ouvre le matin de très bonne heure sur le silence. Il est cinq heures du matin, il fait nuit, il n'y a que quelques jours dans l'année où la nuit n'est pas d'encre profonde quand j'ouvre la porte à cinq heures. Il fait froid, souvent humide, la voiture est couverte de pluie, de givre ou de feuilles mortes qui attend que nous partions. Je suis sur le perron, la lampe du jardin ne perce pas loin les ténèbres du jardin, dans le fond je sais se tient tapi tout ce qui me fait peur, mais je suis là sur le perron, je referme derrière moi la porte sur les êtres endormis de cette maison, les miens, et je la ferme à double tour, c'est plus sur avec les êtres de cauchemar que je sais rôder et vivre dans l'ombre nocturne du fond du jardin. J'écoute attentivement cette absence assourdissante de bruit, souvent ce que j'entends c'est le sang qui cogne à mes temps de m'être levé si tôt et de devoir maintenant me presser tandis que le jour n'est pas encore né et que la nuit a encore de quelques droits à faire valoir, notamment celui de me faire peur. Je suis sur le perron, je regarde la voiture et la regardant, inerte, je sais d'une part son vacarme, celui de son diesel poussif qui va mugir continuellement à mes tympans, cent et quelques kilomètres durant, parfois je mets de la musique, mais le grondement du moteur est plus fort que certains instruments, ainsi je n'entends rien des solos de contrebasse, et regardant la voiture et son pare-brise mauculé, sur lequel traine parfois un jouet de Nathan et auquel je souris, en le rangeant sur le fauteuil en osier du perron, regardant cette voiture j'entends déjà la fébrilité qui sera celle de cette double journée qui s'annonce au travail, des téléphones décrochés sur d'abstraites conversations reléguées par les amplificateurs des téléphones, parce que souvent plusieurs situations se produisent en même temps, en des endroits éparpillés de la Terre, mais qui partagent tous le même air conditionné, le clignotement des écrans, les changements de couleurs de petites boîtes, dont vous, vous ne vous doutez pas de ce qu'ils veulent dire mais que les regards experts de mes collègues savent interprêter et qui désignent des pannes auxquelles il faut rapidement remédier. Bien sur il n'y a pas mort d'homme, ce ne sont pas des moniteurs de survie que nous surveillons, mais est-ce l'insistance de nos chefs ou notre propension à se croire sur le pont d'un astronef géant ou dans ses soutes machines, mais c'est avec une vraie diligence que nous répondons à ces alertes. Il n'y a pas mort d'homme, mais tout de même, plongé dans cette fausse urgence, j'ai parfois du mal à me souvenir du silence sur le haut du perron avant de monter dans la voiture, silence dans lequel une chouette me salut parfois ou dans l'ombre duquel se trame un drame minuscule, le cri d'agonie d'un mulot serré par les dents du chat de la voisine, à moins que ce ne soit l'oeil perçant de la chouette qui ait débusqué l'imprudent promeneur nocturne. Comment ces deux portions de la réalité peuvent coexister sous un même toit, celui de mon esprit dont je peste pourtant souvent contre l'étroitesse. Une fois cependant en dix ans de ce métier bizare, les deux mondes se sont touchés: des connections satellitaires avaient été perturbées par une éclipse de lune. Dix ans de métier pour cinq minutes de péosie. |