Le bloc-notes du Désordre |
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vendredi, novembre 08, 2002
Cet après-midi, j'écoute, sans l'écouter vraiment j'ai juste entammé un vaste programme de sauvegardes des disques vynils sur mini-discs et de temps en temps, j'ajoute une galette à la miniaturisation Blue Mask de Lou Reed, la chanson dans laquelle il dit justement qu'il a une vie magnifique, "son travail, sa moto et sa femme" oui dans cet ordre-là et je me prends à sourire à devoir impérieusement écrire la même chose. J'ai une vie tellement magnifique, mon travail (la construction du site de Barbara Crane, après il y aura surement autre chose), ma Citroen AX et Anne, non pas dans cet ordre-là évidemment. Et pas non plus ces ingrédiens-là. Soyons plus précis, Anne m'a confié la cuisson d'une langue au court-bouillon, ça bouillonne fort d'ailleurs et ça embaume dans toute la maison, les enfants font contre la mauvaise fortune de la pluie qui inonde les feuilles à terre bon coeur et jouent sagement, l'un occupé à faire cohabiter toutes sortes d'animaux miniatures dans une ferme en bois, dont une vache, un lion, une baleine, un mouton, un sanglier et un tricératops, tandis que Madeleine, elle, noircit, avec toutes sortes de couleurs, c'est dire si le verbe est mal choisi, les feuilles de son cahier, celui dont elle a tenu à ce que nous fassions l'emplette pour ses dessins, après tout ce n'est pas plus mal, ils seront serrés tous au même endroit plutôt qu'épars et mêlés avec mes photos dans les différentes boîtes sur les étagères qui mangent les murs. Je bois un épouvantable thé faussement chinois dont l'étiquette comme toutes celles des sachets du même paquet, m'enrichit un peu de cette immense sagesse orientale et proverbiale:"Le bonheur va vers ceux qui savent rire" (1) D'où vient alors que je continue, tandis que les signes convergent vers l'apparent bien-être, d'où vient donc que rien de tout cela ne me rassure et me fait au contraire pressentir que surement le malheur se tient tapi, là, devant, là où je ne distingue rien. Peut-être ce lourd pressentiment s'inspire du spectacle pitoyable du jardin comme dévasté par les pluies qui arrachent à l'érable ses dernières feuilles sans laisser à ce dernier le soin d'en faire des feuilles mortes à peu près présentables, aux teintes chaudes. Et c'est sans mal que je remémore ces quelques lignes des Rêveries d'un promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau: "La campagne, encore verte et riante, mais défeuillée en partie et déjà presque déserte, offrait partout l'image de la solitude et des approches de l'hiver. Il résultait de son aspect un mélange d'impression douce et triste, trop analogue à mon âge et à mon sort que je ne m'en fisse pas l'application." Rousseau et Lou Reed, je ne sais pas si cela se mélange. (1) Anne, un jour c'est promis nous allons le faire ce site avec toutes les sachets de thé que tu mets de côté. jeudi, novembre 07, 2002
![]() Cette image de Barbara Crane est un "collage" (sans colle) de transferts de polaroids, lesquels ont été obtenus par rayogrammes, à l'exception d'une image plus classiquement obtenue avec une prise de vue à la chambre 4'X5'. Ces transferts ont été réalisés sur une feuille de papier qui avait passé une bonne partie de l'hiver ensevelie sous des feuilles mortes pour lui donner de la matière. Pour le reste cela se passe un peu de commentaires, justement parce que je suis muet d'admiration, découvrant cette image, que je n'avais jamais vue jusqu'alors, dans le nouvel arrivage de CDs d'images pour le site reçus par la poste en début de semaine. mercredi, novembre 06, 2002
Cet après-midi, envieux du goûter de chancres que les enfants s'enfilaient, je leur ai fauché discrétement une madeleine et tandis qu'eux en faisaient surtout de la charpie en les noyant dans leur chocolat au lait, j'ai trempé la mienne dans ma tasse de thé. Et j'ai essayé d'être attentif. Et en fait rien ne s'est vraiment passé. Je me souviens avoir déjà tenté cette expérience et d'avoir déjà goûté à cette déconvenue. Je m'étais dit, je vais tremper une madeleine dans une tasse de thé et en la goûtant, je vais voir ce qu'il se passe et à ma plus vive déception aucune parcelle enfouie de mon enfance n'a jailli des profondeurs. En revanche un speculoos dans le café au lait... Photographie: faire-part de naissance de Madeleine.
L'exercice toujours me court sur les nerfs et quand bien même mes résultats dans sa pratique n'ont jamais été bons, j'ai tout de même le sentiment d'avoir acquis une maîtrise impressionnante dans ces menues réalisations: les dossiers pour les demandes de bourse. Et dans cette figure imposée, je crois que la partie la plus rébarbative demeure tout de même la déclaration d'intention. J'ai beau penser que l'on devrait pouvoir écrire à propos de n'importe quoi (et même de sa police d'assurance), écrire et décrire son propre travail, non, vraiment laissez-moi vous parler de ma police d'assurance. Ce soir en triant les quelques centaines de fichiers envoyés par Barbara, je tombe sur l'"artist statement" de Barbara et en ouvrant le fichier je me dis que surement mon ancien professeur va encore m'apprendre quelque chose: ![]() General statement: The issues in my work are often of similar nature with an abstract edge. Though I build on past experience, I attempt to eradicate previous habits of seeing and thinking. I keep searching for what is visually new to me while always hoping that a fusion of form and content will take place. Barbara Crane, 2002 Photographie de Barbara Crane, de la série Urban anomalies, 2001 Ces quatre lignes disent avec la concision de l'haïku 54 années de recherche photographique. Et voilà, pour la comparaison, ce que j'ai commis de mon côté. Pourquoi et commentDire la volonté qui anime les photographies que je fais n'est pas chose facile et je trébuche souvent quand j'essaie de le faire. Sans doute parce que les mots se dérobent facilement à décrire les formes (on ne peut pas écrire: "je vous fais un dessin") ou à les expliquer, précisèment parce que les raisons comme ce qui est obtenu des opérations toujours empiriques qui aboutissent aux photographies sont autant de choses inexplicables. Un tel manque de clarté provient du fait que j'attende des photographies que ce soit elles qui m'éclairent sur ce qu'elles sont et, ne refutant aucune parternité, qu'elles soient pareillement éclairantes pour moi-même. Sans volonté d'être obscur, on peut cependant tenter de décrire les mouvements désordonnés qui conduisent à ces images. Henry Talbot, le concurrent direct de Daguerre et de Niepce dans la course à l'invention de la photographie a obtenu, en botaniste la botanique était une de ses marottes ses premières épreuves photographiques en exposant des supports photosensibles au travers d'objets à l'opacité diverses: des feuilles de son herbier pour une grande part. Etant piètre dessinateur il trouvait là un relai efficace à sa maladresse graphique. L'invention de Daguerre et de Niepce (et les dernières recherches de Tabot allaient dans ce sens aussi) a permis d'augmenter la pratique en utilisant l'optique. La rapidité de ce bond en avant dans l’évolution de la photographie est presque regrettable parce que précipitamment la photographie s'est retrouvée à faire oeuvre de ressemblance de la réalité alors qu'elle portait en elle les germes d'une pratique plastique plus lumineuse: "dessiner avec la lumière" (s'approcher au plus près de l'étymologie du mot "photographie" en somme) comme le faisait Talbot avec ses spécimens végétaux. Quelques photographes ont cependant entretenu la flamme, Moholy-Nagy, Man Ray et Robert Heineken, conscients qu'en maintenant le procédé au plus simple, ils s'approchaient au plus près de l'essence même de la photographie. De fait la photographie a trop longtemps servi à collecter des reliques de cette entité vague qu'est la réalité et trop peu souvent le medium a été saisi pour sa vertu lumineuse. L'esprit de tous est à ce point marqué par ce que doit être la photographie que s'agissant de photographie dont les visées s'éloignent de cette retranscription (souvent très infidèle, mais chacun s'efforce d'être crédule comme on peut l'être devant le prestidigitateur, pour le plaisir de se faire berner) de la réalité, on prend toujours le soin de préciser que nous sommes désormais dans le champ de la photographie "plasticienne". Nul ne viendrait à penser que les planches de curiosités naturelles d'Albertus Seba, ou toute autre épure de géométrie, fusse-t-elle dessinée par Euclide ou Ryman, nul ne viendrait à penser, donc, que ces croquis pourtant aidant dans ce qu'ils donnent à voir la pensée au travail, que ces croquis, donc, appartiennent à l'histoire de l'art, comment se fait-il alors que de telles distinctions en matière de photographie ne soient pas davantage tranchées, et que ne figurent plus dans les mêmes musées des photographies de reportage (Henri Cartier-Bresson) et d'autres bien plus adventices (Robert Frank, Joel-Peter Witkin)? J'utilise la photographie comme d'autres s'installent derrière la grande roue d'une presse de gravure, se penchent sur un cadre de sérigraphie ou s'arment de larges rouleaux encreurs au-dessus d'une pierre de lithographie. Parce que là même où gravure, sérigraphie et lithographie, offrent du vocabulaire plastique à leurs artistes, la photographie a parmi ses possibles la capture de la lumière, la reproduction mécanique et plus récemment le traitement numérique. Dans la série intitulée Origines, des traces fossiles d'un passé familial dont je sais peu de choses cotoient une autre forme d'archéologie (les rayogrammes d'objets trouvés), de ce voisinage j'attends que se révèle une image du passé qui serait assez disante. Dans l'imprécision du procédé de transfert d'émulsion polaroid, je recherche ce que justement je ne peux plus voir même dans la contemplation assidue des fenêtres de mes différents lieux d'habitation. Dans la série des Algues, je tiens en pleine lumière les objets informes que sont ces algues et je poursuis par le dessin les ombres que je suis parvenu à leur faire dessiner. Dans Sketches of Pain, je fais feu de tout bois, les traces que je laisse à même les négatifs, le grattage, les ajouts d'objets, de transparence et d'opacité et de surimpression, forment un collage sans colle, une image composite qui tient tapie en elle une part de mon indicible. J'aimerais que me soit donnée la possibilité d'emmener un appareil-photo dans mes rêves et d'avoir le droit d'en rapporter quelques rouleaux. Philippe De Jonckheere, 2002. Dans ce concours-là, une fois de plus Barbara me domine de la tête et des épaules, Barbara ne boxe pas dans la même catégorie que nous tous. lundi, novembre 04, 2002
![]() Toujours pas dormi depuis hier matin, la fatigue tire sur les yeux, alourdit le corps et rend les moindres bruits insupportables, même les disques tant aimés d'habitude n'ont pas toujours l'heur de plaire. Rentré vers midi après des embouteillages insensés, en ayant eu le sentiment d'avoir dormi tout le temps de ces embouteillages et pourtant non la modeste nouvelle voiture ne dispose pas de système de guidage automatique (ça je l'écris un peu en me disant que plus tard quand Madeleine et Nathan liront toutes ces lignes si toutefois ils les lisent, ils se diront, tu te rends compte la voiture de papa en 2002 fonctionnait qu'en mode manuel) alors qui conduisait?, on me dirait que des gens bien intentionnés ont pris des relais pour conduite la voiture et son occupant à bon port je n'en serais pas surpris plus outre. Et ce soir je peine obstinément à taper ces quelques lignes pour faire piètre figure, dans le bloc-notes quand bien même personne ne m'y contraint, je ne peine pas uniqment à reprendre toutes les fautes de frappe (bien que je me fasse la forte impression d'un chimpanzeé habillé, la probabilité pour un singe, aussi malin soit-il, de taper un texte assez long disons la Recherche du temps Perdu sans faire une seule faute de frappe n'est pas strictement égale à zéro, elle est cependant très faible, non je peine aussi à rassembler quelques mots et de les organiser en petits régiments de phrases. En rentrant une enveloppe contenant quatre CDs pleins à craquer d'images de Barbara Crane est la garantie qu'il y a du travail jusqu'à la fin de l'année: encourageante perspective. Photographie de Barbara Crane, série des Wipeouts, tirage aux sels d'argent, 40X50cms, 1989. ![]() La construction du capharnaüm a pris possession de tout. L'intrusion est à ce point envahissante que tout ce qui est fait en dehors des heures passées devant l'écran est comptabilisé sinon pensé d'une façon ou d'une autre pour finir par figurer dans la chimérique architecture, comme si parfois, le simple fait de sortir de chez soi, d'arpenter les bois alentour, ou mieux encore de déambuler comme cet après-midi dans les rues fébriles et fourmiliantes du Marais, étaient autant d'actes dont la seule visée était d'en garder une trace quels qu'en soient le format, la forme, et d'en sauvegarder de virtuelles reliques. Et quand bien même tout ceci me donne le tournis, à la fois dans l'imbrication des représentations et dans l'absence d'intérim, je garde le sentiment d'être fidèle aux préoccupations déjà anciennes, à ce point historiques qu'elle datent de bien avant l'idée même qu'il fût possible que les images figurent, comme flottantes, immatérielles, sur un écran qui sépare un peu violemment les couleurs et apporte de la discontinuité dans les tons, images maltraitées, hâchoir qui m'aurait fait fuir, il n'y a pas si longtemps. Et pourtant, non, sortir de chez soi, prendre l'air, le dehors, s'attaquer au tas de bois, ne sont pas des actes à ce point fondamentaux ou fondateurs, et de sans cesse garder à l'esprit que ce seront peut-être tels ou tels gestes simples du quotidien qui tiendront en eux la chronique du jour, freinant, de façon tellement dérisoire le flot qui emporte le reste, ce souci artificiel finit par peser. Je suis à l'affut de la moindre parcelle d'image dont je vais pouvoir décrire les contours. Tandis que je conduis pour aller au travail, je me réjouis qu'un de ces panneaux numériques habituellement destinés à relèguer des informations à la précision aussi maniaque qu'inutile de l'autoroute A4 jusqu'à l'autotoute A86, comptez six, et non cinq, minutes sur ces panneaux donc, je me réjouis de voir que l'un d'eux est resté en carafe depuis la semaine dernière qui met en garde contre un danger qui n'a plus cours: "Vent violent". Poésie involontaire, aussi, dans l'épithète qui décrit si bien le vent. Dans l'absurdité de la circulation dense, je pense au "vent du dehors" de Bataille. |