Le bloc-notes du Désordre |
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vendredi, octobre 11, 2002
Madeleine qui s'impatiente de ne pas me voir la rejoindre prestement dans le fond du jardin pour notre coutumier pugilat-chahut me demande exaspérée: "Pourquoi tu écris encore? Parce que j'ai des choses à écrire Madeleine. Mais Papa, pourquoi tu as des choses à écrire? Parce que j'ai des choses en tête et que j'ai besoin de les écrire. Pourquoi tu as des choses dans la tête Papa? Parce que dans ma tête ça n'arrête pas, ma petite puce. Si ça n'arrête pas, ça veut dire que c'est toujours dans ta tête. Oui c'est ça Madeleine alors si c'est toujours dans ta tête pour quoi tu as besoin de l'écrize? Bon j'arrive Madeleine, nous allons aller jouer dans le jardin. Elle n'a cependant pas tort sur tout. Et plus tard dans l'après-midi, Nathan a une nouvelle fois abondamment rempli son froc. J'essaie aussi mal que je peux de rester calme, je le change en le tansant un peu, arguant que décidément, mon petit bonhomme, tu ne crois pas que j'ai d'autres choses à faire de mon existence que de te torcher et de récurer le fond de tes culottes. Madeleine qui passe par là: "Papa ça tu n'as pas besoin de l'écrire". Mes enfants m'épuisent. Mais m'amusent quand même un peu. Agréable chahut malgré tout dans le fond du jardin, nous sommes à la mi-octobre, le jeune chène du fond du jardin, perd déjà ses feuilles rougies et dévoile qu'il est mangé par le gui, et pourtant, on peut encore marcher dans le jardin pieds nus en fin d'après midi, tout est si sec, un automne sans pluie est un automne sans champignons. Dans l'étude des auteurs francophones Anne lit l'Incendie de Mohammed Dib, dans lequel j'ai intercepté ces lignes: "Il est ici une autre solitude. Celle des chemins caillouteux et empoussiérés qui parcourent le pays. Bordés de haies, les champs de vigne s'étendent à perte de vue; de place en place se montre un méchante cabane de fellah. Toutes ces cabanes sont semblables. Elles ont l'air de quelque chose de perdu, de quelque chose de triste qui te poursuit sans cesse. Les fellahs ne quittent jamais Bni Boublen; s'ils le quittent, ils ne sont plus bons à rien. Leurs voix sont admirablement nostalgiques, leur salut plein de chaleur. Mais la colonisation blesse: ses yeux ont désespérément peur et les yeux des hommes sont désespérément durs. Le colon considère le travail du fellah comme totalement sien. Il veut de plus que les gens lui appartiennent. Malgré cette appartenance en titre, le fellah est pourtant maître de la terre fertile. Bétail et récoltes, partout la vie est sa génération. La terre est femme, le même mystère de fécondité s'épanouit dans les sillons et dans le ventre maternel. La puissance qui fait jaillir d'elle les fruits et les épis est entre les mains du fellah.Puissant et redoutable, il doit être; il lui faudait un jour protéger par les armes son foyer et ses champs." Puis plus loin, à la page suivante: "Des jours passent: on apprend un beau matin que deux ou trois ou quatre ensemble, se sont massacrés à coups de matraque, au bord d'une route, autour d'une fontaine. Et ce n'est pas drôle. L'air des montagnes est léger, et le sang des gens vif. Leurs yeux restent fous des jours entiers. C'est comme ça que les choses se passent." La guerre d'Algérie va comencer. Je pense à mon roman laissé en deshérance, dans lequel une scène se passe pendant la guerre d'Algérie. "L'image clignote presque, s'obscurcit, s'éclaircit, s'obscurcit, s'éclaircit, s'obscurcit, s'éclaircit, s'obscurcit, s'éclaircit, sans cesse avec un régularité métronomique, et pour cause, c'est un échantillon de film 8mm qui a été sauvegardé en l'enregistrant sur un support vidéo. De fait les deux vitesses de défilement, celle du cinéma (aussi modeste soit le 8mm) et de la vidéo ne sont pas tout à fait compatibles, l'image cinématographique épousant le mouvement à la vitesse de 24 images par seconde tandis que la vidéo enregistre ce qu'elle filme à 25 images par seconde. Dans le passage d'un support à l'autre une légère désynchronisation se signale par ce léger battement de l'image, qui s'obscurcit puis s'éclaircit, s'obscurcit, s'éclaircit, s'obscurcit, s'éclaircit, sans cesse. Les couleurs de ces images sont très saturées et le contraste règne sans partage sur la lumière de ce court extrait de film d'amateur. C'est une scène assez courte, une dizaine peut-être une quizaine de secondes. C'est une scène qu'il reconnait tout de suite, pas entièrement, en fait il reconnait imédiatement qu'il a déjà vu cette scène, cet extrait, mais il ne parvient pas à la raccrocher aux images qu'ils a vues en amont, celles qui précédaient et il est désarçonné de voir les suivantes, qui ne sont pas celles qu'il attendait. Car au moment où cette image s'enchaînant avec une autre, celle de soldats désoeuvrés jouant au football, lui s'attendait à celle de son père tapant le carton selon l'expression consacrée, à la belotte, une scène où l'on voit le père jeune abattre ses cartes les unes après les autres images dont le son manque mais il ne faut pas beaucoup d'imagination ou d'aptitude pour lire sur les lèvres pour entendre "Belotte, rebelotte et dix de der, ben mon colon..." Cette suite d'images date donc de la guerre d'Algérie." Quand vais-je avoir le temps d'écrire ce roman qui pourtant est au centre des mes préoccupations depuis un an maintenant?, les 60 premières pages écrites comme d'un jet et puis plus rien. mercredi, octobre 09, 2002
Une route de plaine, l'Oise, dans la brume du matin qui resiste mal aux percées du soleil, j'écoute Charlie Haden en conduisant, les enfants sont inhabituellement sages dans la voiture, Madeleine ne déclenchant aucune avalanche de questions qui commencent par pourquoi, les ronfelements de la contrebasse sont un peu avalés par le diesel, mais subsistent les frottements sur les cordes et le souffle de la cassette. Aujourd'hui j'ai travaillé aux côtés d'un homme de 70 ans qui aurait porté deux fois le poids que je suis moi même capable de soulever de terre. Cet homme nous a lancé des outils pour nous les passer sans délai, est venu me prêter main forte quand les forces commençaient à me manquer tandis que je tirais de toutes celles qui me restaient sur une sangle pour maintenir le pont d'un large portique au-dessus de nos têtes à tous, cet homme a eu des gestes précis dans lesquels la force s'exprimait à très bon escient, il a amplement courbé l'échine en gachant du ciment, et que de sacs j'ai du lui éventrer à toute berzingue, la prise rapide ne laissant aucun interstice pour les remords. J'ai vu que je ne serai jamais fort comme cet homme, que je ne saurais jamais faire ce qu'il était capable de produire de ses mains, il est de ces hommes qui savent construire des maisons, ce que je ne sais pas faire, même pas en partie. A plusieurs reprises il a écouté les solutions que nous lui proposions et quand il y avait du bon à prendre, il a tout de suite choisi de nous écouter, au contraire quand il voyait bien que nos idées ne tenaient pas la route il a su mimé la surdité à la perfection. Et puis à la fin de cette journée, il a très méthodiquement rangé ses outils, tous parfaitement calés dans sa remorque, refusant justement toute aide de notre part, nous aurions, je crois, baclé le travail. Ce soir je peux écrire: j'ai aidé à construire un portique et je trouve que c'est tout de même autre chose que d'écrire quelques chose comme: "longue journée passée à composer les pages du site de Barbara Crane ou celle de l'Entre-tenir à Saint-Dizier" ou que sais-je de la même veine. Mes bras sont durs comme la pierre et mes doigts gourds, encore fripés par la morsure du ciment. Celui qui a construit des maisons toute sa vie a eu une vie bien remplie, celui qui passe des heures à plier des programmes à sa chimérique volonté est un idiot. Je suis fatigué ce soir, cette fatigue est une de celles que je connais rarement, parce que mon esprit s'est vidé de ce qui le peuple habituellement, et qui n'est tout de même pas très bon, parce que cela remplit tout et ne laisse pas beaucoup de vacance. Et pas non plus d'image pour ponctuer tout cela ce soir. Après tout qui m'y oblige? mardi, octobre 08, 2002
lundi, octobre 07, 2002
Ai fait en ligne la connaissance d'une jeune femme qui écrit très bien, dans son journal on partage beaucoup de sa jeunesse tantôt colérique, tantôt réveuse, c'est un peu troublant tout de même. Et dans les détours d'un court dialogue par mail, elle m'a un peu ébahi en allant chercher une citation de Deleuze piochée sur remue.net à 4 heures du matin (sur que ça va leur faire plaisir à remue.net de savoir que les jeunes femmes boivent à la source claire au milieu de la nuit) pour argumenter ce qu'elle avait à me dire, à moi qui n'ai jamais lu d'autres lignes de Deleuze que celles limpides qu'il a écrites à propos de Beckett. Et par le biais de son site je suis tombé sur ce site américain, Random Memory Access conçu par des gens dont il n'est pas flagrant qu'ils aient lu Perec ou Brainard, mais qui ont cependant compris deux ou trois choses aux caprices de la mémoire. Je crois que je vais leur traduire mes je me soviens. Belle jeunesse. dimanche, octobre 06, 2002
Le matin de bonne heure, toujours dans cette lutte inégale entre le sommeil envahissant et le conducteur dans la lune qui traverse les grandes plaines du Vexin, résistant tant mal que bien à la tentation de tout abandonner, je décide de m'arrêter là où je ne m'arrête jamais, là où d'habitude je n'ai même pas un regard pour les alentours apparemment condamnés au desert sans accident,au beau milieu d'une de ces étendues agricoles sans vie, à la faveur d'un chemin de terre qui oblique depuis la route. L'air est un peu mobile, l'endroit désert, il fait humide, je me suis éloigné de la route, une centaine de mètres, du coup les voitures qui filaient sur la longue ligne droite glissent sans le vacarme coutumier telles des navettes d'un autre temps. Au loin les nuages gorgés d'eau se fondent les uns dans les autres, toutes grisailles confondues, la lumière grise de l'aube pluvieuse est incertaine, la nuit retomberait derrière cette aube baclée que nul ne trouverait à redire. Au delà de Gisors, dans la vallée de l'Epte, je vois que les nuages sont au plus bas recouvrant tout d'un crachin qui ne tardera pas à m'envelopper, si je m'éternise ici, et rien ne m'en empêche vraiment. Ce paysage de plaine offre décidément le spectacle d'une grande monotonie. Avec l'approche des nuages lestés de pluie, le vent se lève sans grande conviction, je ferme les yeux et je me vois soudain en pleine mer (lors de mes incessants va et vients entre Portsmouth et le Havre), curieux quand même cette sensation marine au beau milieu de la plaine, de la terre, la fatigue rend ivre. Et le soir, je relis les notes des jours précédents de ce bloc-notes et je me morfonds de tant de médiocrité: que tout ceci est mal écrit, sans relief, l'image même de la plaine pluvieuse, il faudrait rayer tout cela d'un trait, gommer tous les laborieux reliefs et faire table rase, donner à entendre le silence de ce dimanche matin déchiré de temps en temps par le passage épisodique de voitures filantes chuintant sur l'asphalte humide. Le silence demande cependant un courage que je n'ai pas, que je n'aurais jamais: je suis cet agité sempiternel qui tourne et retourne la tête aux quatre coins de l'oreiller à la recherche d'une fraîcheur toujours plus évasive, je remonte dans mon automobile et fais le bout de chemin restant en baillant et en braillant à tue-tête "Baby you can drive my car" pour me tenir éveillé. ![]() Polaroid extrait du Pola Journal |