Le bloc-notes du Désordre |
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samedi, septembre 07, 2002
En composant les pages du futur site de Barbara Crane, une multitude de souvenirs de ces trois annés passées à Chicago se pressent et ne demanderaient pas tant d'efforts que cela pour être rédigés précédés du coutumier et lancinant "je me souviens". Je repense à la première rencontre avec Barbara. Halley, l'inénarrable étudiant américain de la section Photographie des Arts Décos, m'avait dit que je devais absolument m'arranger pour assiter à un de ses cours. Je l'ai donc abordée pour lui demander de bien vouloir m'accepter dans un des ses cours, n'importe lequel, et elle a refusé arguant que ses classes étaient pleines et qu'elles ne pouvaient plus inscrire quiconque. J'ai insisté, son impatience a cru, d'autant que mon laborieux anglais d'alors n'adoucissait rien, pour me comprendre demandant un café, mon interlocuteur devait désapprendre sa langue maternelle. Elle avait le regard qui devenait de plus en plus sombre, j'avais beau lui dire que je venais de France dans l'espoir d'avoir cours avec elle, rien ne parassait assez puissant pour lever un pareil verrou. Le lendemain, je poussai l'opiniâtreté jusqu'à lui demander de regarder mon dossier. Elle me regarda avec une pupille mauvaise et je sus ma dernière heure sonner ("if looks can kill, then I am dead now", comme le dit Roberto Begnigni dans "Down by law" de Jim Jarmush ). Je pose mon portfolio, elle s'assoit de cette façon éloquente qui montre ostensiblement que l'on s'assoit pour se relever bientôt. Elle regarde la première image, je ne sais pas si je dois aller plus vite, lui laisser le temps de regarder ou au contraire presser le pas, elle ne dit rien, puis devant la troisième image pointe de l'index un éclair incontrôlé du flash et dit que oui c'est bien cela, ce petit détail qui fait que l'image fonctionne, je ne crois pas que je comprenne ce qu'elle veut dire mais j'ai surtout souci de ne pas la contredire, puis d'autres remarques déferlent maintenant en abondance, relevant des éléments des images qui m'avaient surtout apparu jusque là secondaires, pour elle ce sont ces détails qui comptent, le reste de l'image pourrait aussi bien en pas y être. Mais le plus surprenant demeure le nombre de remarques qu'elle fait, passant visiblement d'une idée à l'autre sans grand ménagement, et je n'ai pas envie de lui rappeler que mon anglais est exécrable et qu'elle pourrait en tenir compte, je veille surtout à ne pas l'impatienter d'aucune sorte. Je croyais qu'elle n'avait pas le temps, elle est désormais assise de cette façon tendue et concentrée dont je reconnaîtrai plus tard que c'est la sienne en propre, aux aguets de tout ce qui pourrait la surprendre, refusant en la matière toute classification par ordre d'importance, un caillou, un aimant décoratif pour la porte du réfrigérateur, un arbre, un immeuble, tout peut l'interrompre et dans cet arrêt, le temps de se diluer, elle en a tout d'amples provisions et il devient impossible de lui expliquer qu'une échéance aussi pressante qu'un train ou même un avion à prendre devrait infléchir son appétit visuel qui l'accapare à ce moment, toujours dans cette absence de hierarchie des objets. Une heure passe, elle parle et commente, je m'efforce de comprendre ce qu'elle dit, l'impression de transvaser la mer avec un seau percé, je saisis quelques bribes, nous n'en sommes qu'à la vingtième image, il en reste encore une bonne dizaine de ce portfolio là. Elle réalise soudain qu'elle doit partir, la foudre vient de tomber, je lui demande si vraiment il ne serait pas possible qu'elle m'accepte dans un de ses cours, elle me répond que non elle me verra une heure tous-les-mercredis-à-14-heures-ça-me-va?Je n'ai jamais autant appris de choses que dans cette heure hebdomadaire, enfermés que nous étions dans un petit bureau, dans lequel il était mal comode de poser la moindre image qui aurait excédé 20X25cms, ces scéances finissaient immanquablement à même le sol du bureau exigu, Barbara fourrageant invariablement dans mes planches contact pour trouver LA photo qui manquait à une série de quatre qu'elle avait imaginée. Je voudrais revenir à cette époque où Barbara m'a dit un jour, tandis que je sortais de l'hôpital après une hépatite virale virulente, que d'être malade m'avait fait beaucoup de bien (sic), parce que cela m'avait donné davantage de liberté dans ma façon de cadrer mes prises de vue! Alors vous imaginez le plaisir de jouer avec les images de Barbara, les liant entre elles pour ce qui sera la navigation de son site. Photographie de Barbara Crane, de la série Objets trouvés. vendredi, septembre 06, 2002
![]() Travaille sur les pages du site de Barbara Crane. Et c'est une fête pour les yeux. Photographie de Barbara Crane, transfert d'émulsion Polaroid, 1994. jeudi, septembre 05, 2002
Je
cherche depuis deux jours une expression qui serait assez fidèle au
sentiment de chaleur causé par la publication sur le site de L.L.de
Mars (le Terrier) de cette
version contradictoire du désordre, contradictoire seulement en
apparences. Je repense à ces soirées passées à brûler l'huile de minuit
( selon l'expression américaine: to burn he midnight oil ) à
échafauder ce site, en grande partie motivé en cela par l'absence devenue
insupportable d'un public pour les créatures qui peuplent des boîtes
et des boîtes de photographies,
des cartons et des cartons de manuscrits
biffés, caviardés et raturés en tous sens ( j'ai acheté l'ordinateur
pour les saisir et donner une forme finale à certains d'entre eux qui
toujours bouillonnaient et s'agitaient dès que je les relisais ) de
même que ces petits bristols et
autres papiers sur lesquels j'ai écrit quantités de listes de ce
qui pouvait bien me passer par la tête et qui au moment où je prenais
ces notes m'apapraissaient souvent incongru, si ce n'est étranger
à moi-même. Je repense aux premiers mails que j'ai reçus de visiteurs
du site, qui disaient juste "super", je me suis découragé, me disant
que ce n'était pas la communauté dont j'avais rêvé. Et puis des messages
se sont faits plus touffus, plus denses aussi ( je donne un seul exemple
: le message reçu d'Alain Sevestre me racontant son
histoire à propos de Tentative d'épuisement d'un lieu parisien
de Georges Perec). A ma plus grande surprise, les liens de l'amitié
se sont parfois liés, François, Laurent,
Gisèle. Mais jamais, jamais,
je n'aurais pu un seul instant deviner qu'un an plus tard, un homme
puisse passer tant de temps et de dévouement pour mettre en valeur ce
qu'il avait aimé de ce qui était autrefois contenu dans ces boîtes
inertes et ces cartons bouffis et éventrés. Je renvoie modestement la
pareille en vous invitant à visiter l'étonnant travail de L.L.
de Mars dont le talent et la générosité n'ont de cesse de m'émouvoir.
Copie d'écran: le désordre vu du Terrier ( http://www.le-terrier.net ) mardi, septembre 03, 2002
![]() Je me souviendrai encore longtemps de cet après-midi, de cette conversation dont je n'aurais jamais pensé qu'elle fût possible. Le père est dans le bureau, nonchalamment allongé sur le côté du lit, à la romaine, dans le bureau. Je suis assis, comme à son chevet, et il m'explique en des termes parfaitement raisonnés qu'ils vont vendre la maison des Cévennes. Ma voix s'étrangle quand je lui dis que ce ne sera pas pour moi, comme il l'entend, une tristesse passagère. Je sais qu'il ne peut pas le comprendre. Comment ai-je pu être aussi distrait, et égarer dans cette maison mon âme? Posté ce matin plutôt qu'hier soir en raison d'apparentes déficiences du serveur de blogger ( et je serai assez mal placé pour stigmatiser les informaticiens qui ont surement peiné pour rétablir ce service )Pesante journée que celle d'hier et ce matin au travail, de devoir faire face au déchainement d'esprits étroits et ambitieux, à l'exacerbation de la lutte pour le pouvoir et de la tension qui régit tous les rapports financiers entre les êtres. En sortant de là, mal m'en prend de me rendre dans un centre commercial où je cotoie par la force des choses cette autre forme d'entre-déchirement des êtres à la lutte au point d'eau pour une place où garer leur char et se jeter sur chariot, nourritures de chair et tant d'articles superfétatoires et chers j'en viens presque à me dire que le plus encourageant de mon régime actuel soit la baisse de consommation inhérente à une alimentation plus raisonnée. Je m'immisce ensuite dans une circulation devenue plus dense cette semaine (combien de fois ai-je entendu ce matin cette phrase vide de sens: "les gens sont rentrés") et je me laisse accoster par une station de radio qui diffuse du jazz, pas toujours très bon, en boucle toute la journée, et sur laquelle cette locution qui me laisse perplexe: "pour célébrer la mort de Lionel Hampton". Je me dis que je suis devenu un vieux con à vitupérer contre ces sempiternels anniversaires et commémorations qui sont devenus le fond de notre pratique culturelle courante. A l'étal des libraires sont désormais clairement visibles des modes littéraires passagères (attention je ne parle pas des vivants, je ne parle que des morts que l'on accomode et remet au goût du jour, ce qui est dégoûtant quand on y pense!) Je me souviens qu'en 1992, on "célébrait" le dizième anniversaire de la mort de Perec, et je me souviens qu'à l'époque le bouquiniste qui était sur la place Daumesnil ne devait pas être au courant de cette commémoration parce que je lui ai acheté un "Je me souviens" un peu corné à vil prix, que j'ai ensuite lu toute l'après midi et que le soir je me suis jeté sur du papier pour écrire mes "je me souviens" ). Bref je remarque que j'ai grand mal à canaliser ma pensée ce soir, passant un peu sommairement du coq à l'âne. Je me félicite cependant qu'au regard de ce qui monopolisa mon attention hier au travail, cette pensée se fasse plus souple et plus vagabonde. Je le dois surement à mes enfants tellement contents de me voir rentré après déjeuner et inhabituellement disposé à leur prêter toute mon après-midi pour batifoler dans le jardin, et tout aussi peu coutumièrement de leur tenir aucune rigueur de ces si nombreux bris d'objets et autres actes de vandalisme qui émaillent leur journée. J'ai enfin réparé la balançoire. C'est ce que j'ai fait de mieux aujourd'hui. Je suis de nouveau libre d'esprit ce soir. Merci mes enfants. dimanche, septembre 01, 2002
![]() ![]() Je me souviens de Lionel Hampton Hier Lionel Hampton est mort, au bel âge de 94 ans tout de même. Tandis que je rentrais du travail hier, tout à la monotonie de cette route cent fois empruntée sans plus jamais y réfléchir vraiment, l'habitude d'écouter Jazz à FIP à la radio. Et c'est de cette émission que j'ai appris cette nouvelle, qui si je l'avais apprise à la lecture du journal ne m'aurait pas fait grand chose. Je n'ai jamais été grand fan de Lionel Hampton, je l'ai entendu une fois au Caveau de la Huchette, et c'était loin d'être le concert le plus marquant que je n'ai jamais entendu, surtout une démonstration de savoir-faire ( "vous avez vu je sais jouer de la batterie, du piano et du vibraphone et puis je pousse aussi la chanson, je suis une légende", ce qui me donne le droit de beaucoup commenter et de peu jouer ) un peu à la manière de vieilles rombières de province portant haut bagouzes et argenterie voyantes. Sauf que là c'était à la radio dans cette excellente émission de jazz ( la seule de toute la radio à ma connaissance ) qu'est Jazz à FIP, et ces petits programmteurs de FIP avaient été rechercher des versions improbables de standards, de vieux morceaux sur des disques que personne n'écoute plus ( notamment un "soft wings" avec Peterson au piano et Ray Brown à la contrebasse, pour accompagner le vibraphone d'un Hampton jeune et pas encore cabotin ). Et je me suis souvenu des disques de Lionel Hampton qu'écoutait mon père le soir, en alternance avec le MJQ ( il faut croire qu'il aimait ça le vibraphone, moi aussi d'ailleurs je suis fou de cet instrument, qui au contraire joue immédatemment sur les nerfs d'Anne, je suis obligé d'écouter Bobby Hutcherson et Gary Burton en cachette à la maison ), le soir donc tandis que nous étions enfin couchés et que je me relevais en catimini rouvrir la porte de notre chambre avec mille précautions pour y laisser rentrer les notes du vibraphone de Milt Jackson faisant swinguer des "Django", "Vendome", et autres"Bag's groove". Hier en écoutant les perles qu'enfilaient les programmateurs de FIP ( et notamment un morceau de pur bonheur, un blues chanté par Hampton dans lequel il lançait les solos: "blow that piano Hank" ( allez, fais sonner le piano Henri ) et Hank Jones d'égrenner deux trois triolets bien sentis, "Blow Ben, blow Ben" ( souffle Benjamin, souffle Benjamin ) et Ben Webster soufflait avec ce son inimitable, et qui donne cette impression qui me le fait reconnaitre entre tous, que l'anche de son saxophone fuit ), en écoutant ces petits chefs d'oeuvre exhumés des années 40, je compris que contrairement à ce que j'avais toujours pensé le vibraphone que j'entendais les soirs en m'endormant n'était pas toujours celui du Modern Jazz Quartet, mais aussi bien souvent celui d'Hampton. Je crois que je vais réécouter les vieux vinyls du père, parce que décidément, le Lionel Hampton des années 40 est très fréquentable, aux antipodes du "vieux Monsieur encore vert" que l'on exhibe un peu partout, comme ce soir là, il y a une dizaine d'années au Caveau de la huchette. Ca swinguait à pleins tubes dans ma petite voiture tandis qu'elle me faisait poussivement traverser les champs du Vexin éclairés comme jamais par un soleil de fin de jour qui venait juste de semer les nuages sombres à l'Ouest. En descendant vers Gisors, les premiers parasites ont commencé leur travail de sape abimant le ronflement du vibraphone, et c'était des plages entières de ces parasites qui étouffaient finalement le vibraphone de Hampton, la réception s'amenuisant tandis que je m'éloignais toujours plus de Paris. A la fin les parasites avaient entièrement recouvert Hampton. Lionel Hampton est mort hier, le 31 août, entre Eragny-sur-Epte et Serifontaine. Fausses pochettes de disques réalisées avec le superbe Piano graphique. |