Le bloc-notes du Désordre |
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vendredi, août 16, 2002
jeudi, août 15, 2002
![]() La maison est décidément vide de ceux qui lui donnent habituellement sa vie: Anne et les enfants sont encore dans les Cévennes tandis que mes vacances à moi sont bel et bien finies. Je suis accueilli le matin par de très belles aubes dont la lumière chaude entre dans le bureau et lèche les rayonnages pleins à craquer de boîtes et de livres, tout ceci est un peu du gâchis puisque je suis en fait condamné à m'installer devant l'ordinateur et de bûcher sur les pages de L'Entre-tenir à Saint-Dizier, il pourrait aussi bien pleuvoir. En cela cette situation me rappele sans effort les journées de Portsmouth, seul dans le grand appartement, m'enfermant si souvent dans le laboratoire, plongeant dans l'éclairage inactinique des lampes de sodium, a vrai dire, je ne manquais pas grand chose, si ce n'est la sempiternelle pluie du bord de mer anglais. J'avais mes habitudes, une tasse de thé le matin, en marge des journaux, je faisais souvent des listes et des croquis malhabiles des photographies que je voulais faire, sorte de traduction lointaine de ce dont j'avais le plus souvent rêvé la nuit, une douche, dans la configuration un peu particulière de ma salle de bain qui était davantage un laboratoire photo, et au travail! Je pouvais passer des jours comme cela sans parler ni croiser le regard de quiconque. Je me souviens d'un dimanche soir, j'avais fait du tirage tout le week end, les derniers grands formats étaient au lavage dans la baignoire, je descendais au pub ( The Fountain, je souriais toujours à moi-même que cela me permettait de placer l'unique contrepêtrie anglaise que je connaisse: I am going to muck about at the Fountain ) et j'eus l'incroyable surprise en voulant demander ma coutumière pinte de Guinness, que je ne pouvais articuler le moindre mot: j'étais aphone. "Mais depuis quand?" fut la question qui me perturba le plus. Comment ai-je pu vivre trois ans de la sorte? Cela fait seulement trois jours que je suis comparablement livré à moi-même dans la grande maison de Puiseux et j'en viendrai presque à souhaiter que le téléphone sonne plus souvent, ce téléphone dont je maudis habituellement la moindre des manifestations. En attendant qu'il sonne je fais allo à voix haute pour vérifier que mon organe fonctionne. mardi, août 13, 2002
Pas de connection ou d'ordinateur dans les Corbières, pas davantage dans les Cévennes, j'ai donc tout noté sur des feuilles de papier, la chronologie n'est pas celle habituelle qui veut que ce qui s'est "passé" en dernier soit en premier. Mardi 2 juillet 2002. Noter, cette fois-ci, sur une feuille de papier, toutes ces choses que j'ai pris l'habitude de consigner dans cette disposition électronique, les noter, cette fois-ci sur une feuille en l'absence de l'équipement nécessaire, les noter sur une feuille non pas pour les reporter dans leur format électronique - et encore je le ferai surement - mais les noter parce que l'habitude heureuse a été prise, il semblerait, une mauvaise fois pour toutes. Les noter, donc, pour les retenir, me serai-je par exemple souvenu, si je ne l'avais pas noté, du bruit du vent qui se lève au milieu de la nuit par la persienne dans le bureau à Puiseux? Sans doute pas. Vais-je me souvenir de cet embouteillage pour traverser Cahors et Hanno, qui, pas gêné, en a profité pour faire ses gammes à la trompette ( si notre véhicule n'avait pas été ma modeste Citroën AX, surement qu'Hanno aurait aussi sorti le trombonne mais l'AX par son étroitesse nous aurait alors beaucoup privé des notes graves qui font la chaleur du trombonne, notes en grande partie obtenues par le déploiement de la coulisse, qui de fait aurait buté rapidement dans le pare-brise ), s'en est suivi le petit jeu des airs joués, pas tous très bien, et c'est là la difficulté, qu'il faut reconnaître, ce n'est pas toujours facile, même quand il s'agit de standards d'Ellington, non pas que les interprêtations d'Hanno soient particulièrement exécrables, mais une trompette seule qui se gonfle, telle la grenouille imitant le boeuf, pour donner l'impression d'un orchestre ( ellingtonien qui plus est ), ça finit par cacher des choses. Et quand la circulation s'est faite plus fluide, on l'aurait presque regretté, tant le subterfuge fontionnait à plein en faisant oublier l'embouteillage navrant. Ce midi, après la matinée pressée à déballer les cadres de l'exposition et de se livrer au meilleur de l'accrochage, dire où vont les images, sur quels murs et à quelle hauteur, à côté de quelles autres images, ma première promenade sur une chemin d'irrigation ombragé, l'ombre parfois mangée par la lumière aveuglante qui perçait par endroits les feuillages. Repenser à cette idée de l'an passé, de photographier cela, justement, ces instants fugaces de plénitude, ne pas les maquiller, les montrer dans toute l'obsénité, car le bonheur est obsène, et égoïste, qui veut que pour l'éprouver, il faille absolument fermer les yeux sur la détresse des autres: un été passé à faire des images de cela jusqu'à la nausée. Mercredi 3 juillet. D'où vient que la journée durant, ma pensée ne se soit jamais évadée très loin, entièrement mobilisée à la précision de l'accrochage des photographies pour l'exposition à Termes, et que plus tard, la lumière devenant insuffisante à l'intérieur, je choisisse d'aller marcher dans les montagnes alentour, et qu'à la faveur des presque tous premiers pas, tout de suite, une agitation mentale très forte m'emmène en pensées à la périphérie de moi-même. L'essoufflement à gravir la première pente et la transpiration qui perle dans le cou et la pensée est loin. Des débuts de phrase s'assemblent à des trouvailles de vocabulaire, la voix haute qui vérifie la sonorité de certaines locutions, et pas le moindre bout de papier qui traîne et qui puisse prendre le relai de cette pensée vagabonde, garder la trace du chemin parcouru, l'appareil-photo en bandoulière n'est pas d'un grand secours qui ne fait qu'enregistrer, dans le meilleur des cas, les jeux espiègles de la lumière menacée par un orage approchant, et plus rarement la félicité, quand elle est assez bienveillante, de permettre qu'une composition un peu déséquilibrée trahisse un peu de cette pensée agitée et prolixe. Après une montée essoufflée donc, un long chemin de crête qui se perd en impasse bordée de part et d'autre par des buis foisonnants, qui tracent, épaisses murailles, le chemin qui va se jeter au bord d'un spectaculaire précipice. Un vent à tout casser vient me cueillir à la sortie du corridor végétal, l'orage progresse, le danger est imminent, le précipice aux pieds. La pensée de se trouver au bord du gouffre et le besoin impérieux de devoir avancer en dépit de tout, gagner centimètre par centimètre, puis fraction de centimètre à fraction de centimètre: je me fais cette réflexion qu'écrire ressemble à cette impasse dans laquelle il faut tout de même avancer et qu'aller trop loin est d'une part condamné mais surtout puni, si d'aventure l'écriture va trop loin, elle court le risque d'être illisible. Jeudi 4 juillet. Dans les gorges du Sou, le vent qui s'engouffre avec fracas entre les falaises, rien à voir avec le petit vent facétieux qui s'est levé en fin d'après-midi sur la terrasse de la buvette et qui a sifflé aux goulots des bières, non un vent de tous les diables, dans cette passe étranglée. Du coup ce sentiment, étrange de cet endroit là depuis longtemps, depuis toujours, qui a perduré dans ma mémoire depuis cette promenade avec Nathan qui pesait sur mes épaules, l'année dernière, l'endroit n'a pas changé, évidemment, un endroit qui ne doit pas recevoir beaucoup de visiteurs tous les jours, même en pleine saison quand la jeunesse découvre les joies du camping sauvage et des excursions dans les lieux-dits. Et pourtant dans l'absence de quiconque, de témoin, l'endroit connait les mêmes rages du vent, l'écoulement contrarié de son rû et la croissance d'une végétation désordonnée qui étire ses feuillages vers les rares lumières de cet encaissement. Le lourd rideau du 6X6 est resté silencieux, la plupart du temps, tandis que je pestais que mes pas m'aient orienté sur l'ubac, quand j'aurais voulu être sur l'adret en cette fin de journée. Toujours ce sentiment de gâchis qui veuille que de belles phrases me viennent à l'esprit chemin faisant, certaines avec la clarté de l'haïku, mais de cela - me suis-je dit - de cette cinglance, je ne pourrais jamais être sûr parce que ceux que j'ai parfois réussi à consigner sur le papier, aux retours de marches, n'étaient que des tentatives poétiques très mièvres qui provoquaient surtout mon embarras a posteriori. Les mots qui viennent en marchant ne sont peut être pas les plus rares. Après voir marché longuement, devoir traverser les rivières, en retirant ses chaussures, est un luxe divin. Chaussettes et chaussures rechaussées et la fraîcheur aux pieds perdure, comme enfermée. Elle s'estompe en marchant, mais lentement. Je remercie cette acuité visuelle acquise en cherchant les chamignons, aujourd'hui j'ai bien failli marcher sur une vipère endormie, en boule, le danger a été écarté, un pas de côté, du bruit, et le serpent qui détale, l'adrénaline qui reflue et qui donne froid, comme si l'adrénaline était de ce sang froid reptilien. Vendredi 5 juillet 2002. Si j'étais supersticieux, j'écrirai volontiers que de s'attaquer à la notion du bonheur ne peut apporter que le malheur, tant le bonheur est prompt à se dérober à quiconque aurait le dessein chimérique de tenter de le cerner. Depuis deux jours, je remue dans ma tête les vestiges ( dans ma mémoire défaillante ) des entretiens de Nathalie Sarraute filmés par Doillon et dans lesquels elle explique, entre autres choses, que le bonheur est indescriptible, tant il est vrai que l'on ne peut pas dire et a fortiori écrire, que l'on se trouve dans le bonheur parce que c'est là une considération a postériori d'un état qui n'est plus, et qu'en d'autres termes on ne peut pas se rendre compte de l'état de bonheur sans en être sorti ou bien même que de se dire "heureux" marque en quelque sorte la fin du bonheur qui est à l'évidence un état versatile, qui ne peut s'éprouver en pleine conscience. Ce soir Anne m'a annoncé au téléphone qu'elle était en train de faire une fausse couche, et du même coup, redescendant dans les ruelles du village de Termes, je me suis aperçu à quel point les murs des maisons étaient ternes et gris, que le soleil avait disparu derrière la crête et que le bonheur que j'avais cru tutoyer ces derniers jours était soudain lointain, laissant place aux sentiments plus coutumiers de la détresse, même passagère: le petit être attendu par ses parents n'était plus, ce n'était pas la fin du monde mais cette infime disparition nous rapprochait tout d'un coup de ceux qui n'avaient aucune raison de penser au bonheur. Samedi 6 juillet 2002. Le plaisir de retrouver les siens après une courte absence, les enfants qui accourent dans le giron, comme mûs, l'étreinte avec Anne et le poids familier des corps qui s'entrechoquent, de la main qui trouve sa place sous l'omoplate, des visages qui s'imbriquent l'un dans l'autre naturellement avec habitude, sensations coutumières, identiques à celles déjà maintes fois ressenties. Et le soir s'endormir comme une masse, apaisé, contre elle, dans l'odeur de toujours, et la respiration cadencée comme nulle autre. Dimanche 7 juillet 2002 Dans une même journée, la fierté de marcher dans le village, un enfant dans chaque main, Nathan les fesses à l'air, dans l'exercice délicat de la propreté - Anne, toi tu leur apprends la propreté et moi plus tard je leur apprendrai la règle du hors-jeu au rugby, marché refusé - cette fierté donc de sentir les regards alentours attendris par l'image de cette plénitude paternelle, et dans la même journée l'exaspération complète parce que Nathan geint à tours de bras, et que la patience connait ses limites, dans la même journée cette honte de n'avoir pas résisté aux débordements impétieux du petit bonhomme et de s'être emporté, la honte du forcené, une sorte de grand écart des sentiments. La colère presque d'avoir oublié d'emporter l'appareil photo tandis que nous roulions sur ce chemin de terre grise à une heure où la lumière est clémente et généreuse de ses éclairages doux et mordorés et de l'avoir oublié parce que justement les enfants ont repris possession de tout, de cette liberté d'esprit qui rend possible de faire des images et de se préoccuper d'en faire. Lundi 8 juillet 2002. Route harassante de fatigue, mais le convoi est bien arrivé et dans les derniers lacets, les chevaux sentaient l'écurie. En fin de journée, tout d'un coup, le ciel jusqu'alors éclatant de chaleur s'est paré d'un épais manteau de coton aux innombrables nuances de gris. Certaines de ces boucles d'ouate s'éfilochaient, dardant de plus en plus près la menace de faire tomber la foudre. Les enfants étaient à peine couchés qui sentirent l'humeur tombée sombre de leurs parents, ils se couchèrent sans faire de difficultés, un peu de la fatigue du voyage les couvrant juste au bon moment. La vallée s'est remplie de ce torrent d'ouate salie, mais l'orage ne sera en définitive pas pour nous, pour ceux de la vallée d'après, peut-être, encore que nous n'ayons rien entendu, comme si le ciel paré de ces lavis d'encre noire très diluée avait fait le beau, mais ne s'était pas senti la puissance nécessaire pour tonner vraiment. Avec Anne nous eumes une dispute qui ressemblait un peu à cela comme si nous nous étions soudain effrayés de notre propre audace. Mardi 9 juillet 2002. Anne qui pleure au téléphone parce que sa grande greluche de fille a décroché, on ne sait comment de l'avis de tous, y compris de l'intéressée, son Baccalauréat et toute une journée prend un tour tout différent, les ronds dans l'eau que Madeleine et Nathan font avec force jets de pierre se reflètent avec une beauté miraculeuse sur le rocher qui surplombe le rû, mon humeur, la mienne, celle du sceptique de toujours progresse et je finis par penser à toutes sortes de choses et d'initiatives qui redonnent de l'espoir à Anne et passent comme un coup de fer à repasser, net, sur nos sentiments un peu froissés encore de la veille. Une journée assez contrastée en somme. Mercredi 10 juillet 2002. Réveillé de très bonne heure ce matin, sans doute par l'agitation de l'air dehors et dont je percevais le vent par la fenêtre ouverte, sur mes pieds dépassant des draps, en ouvrant les yeux la chambre baignait toujours dans l'obscurité mais cette dernière n'avait pas l'opacité de la pleine nuit, les murs étaient gris et je dicernais la masse compacte de l'immense tilleul devant la fenêtre dont le feuillage était chahuté par un vent soutenu. Tout d'un coup un éclair perça les rideaux, éclaira en grand la chambre, et je n'eus que le temps de compter jusqu'à trois avant que le tonnerre ne déchire l'air et fasse trembler la vallée. Je me redressais du lit, dans l'attente de nouvelles manifestations de cette colère céleste bien matinale, mais cette attente ne fut pas comblée, tant il apparaissait que l'orage avait réuni en une seule décharge tout son saoul et sa violence. Une pluie serrée fit ensuite tinter les feuilles du tilleul, mais j'avais tout à fait perdu le goût du sommeil. Fatigué, j'ai attendu l'aube grise qui fit ensuite place à un ciel plus clément et des fenêtres de la cusine, en buvant le thé, je contemplais les nuages, accrochés par la cime du Mont Lozère en face, descendre dans la vallée et remonter sur notre versant, signe habituellement manifeste que le beau temps couve derrière. L'après-midi, une première promenade prospective pour s'assurer que les coins à girolles n'avaient rien perdu de l'ondée et que le sol, entre les caillasses et les mousses au pied des châtaigniers rendaient cette bonne odeur d'humidité prometteuse. Il va falloir attendre quelques jours avant de remonter les pentes de schistes pour débusquer les corolles jaunes qui se cachent si bien parmi les feuilles mortes séchées et ocres des châtaigniers. L'absence de vent depuis l'orage est prometteuse aussi qui ne dispersera pas les spores précieux. Tortillas et rôtis aux girolles en perspective et cette odeur persistante dans la cuisine de champignons fris à feux très doux dans l'huile d'olive aillée. Jeudi 11 juillet 2002 Nous sommes montés ce matin à la Garde de Dieu, sous un fort cagnard. Déboucher sur le calvaire à l'issue du chemin pierreux et l'horizon s'ouvre d'un coup sur le dôme pelé de la Garde de Dieu, à l'Est on distingue le Mont Ventoux ( tout de même! ), à l'Ouest la vallée de la Cèze, le Mont-Lozère et quatre vallées bleues plus loin, derrière le Mont-Lozère, un peu au Sud, le Mont Aigoual. Quelques machines-outils et un petit tracteur ont été laissés là, une machine à battre ( "Une machine à battre happa Mme Pecavi, on dégagea celle-ci pour dégager celle-là, morte" Félix Fénéon, dans les nouvelles en trois lignes) , une sarcleuse et un chariot à foin, à la plate-forme vide. Les enfants ont tout de suite demandé à être juchés sur cette estrade au milieu de rien, Madeleine d'abord déçue qu'en bondissant sur les planches, ne se produise aucun rebond, de loin elle avait dû penser qu'il s'agissait là d'un trampoline ( un trampoline en pareil endroit, voilà qui serait magnifique), puis faisant contre mauvaise fortune bon coeur, elle nous a gâtés, parents attendris et bêtes, bêtifiants, de son spectacle de fin d'année scolaire. Nathan n'était pas en reste dans son numéro coutumier de Quasimodo, côté jardin Anne emmagasinait quelques clichés au 24X36, côté cour, je tentais vaillamment de cadrer un peu de ce chahut sur le verre dépoli sale de mon 6X6. Plus loin, sur un champ d'herbe à fourrages, fraîchement moissonnée, piquante et pas praticable pour s'assoir, nous avons gambadé puis avons repris notre souffle sur une cahute de lauzes amassées il y a fort longtemps par les bergers montés aux paturages d'été, des jours de transhumance passés parmi les bêtes, à l'abri du vent dans ce sommaire éboulis, vivant de peu, des journées entières à meubler en pensées. Rares sont ceux qui pourraient encore le faire. Le ciel était infesté de deux avions chasseurs, feignant de se poursuivre l'un l'autre, en dépit de leur altitude gigantesque, la vallée était pleine de l'écho de leurs réacteurs énervés, nous les aurions volontiers pourris si en levant les yeux, nous ne nous étions amusés des courbes cahotiques et pointillées inscrites dans la stratosphère par condensation: étonnante constatation tout de même, quelques unes de leur renontres dessinaient des hieroglyphes comparables à ceux de Henri Michaux, ce dont ces pilotes, grands gamins retardés, étaient surement indoctes, le nez dans leurs instruments et les regards braqués dans les miroirs, s'épiant comme deux gros bourdons se disputant la primeur d'un massif de lavande. Les choses se mélangent bizarrement tout de même. Vendredi 12 juillet 2002. La voiture est comparable à la marche à pied, non que tous les deux soient des moyens de couvrir de la distance, mais bien plutôt parce qu'ils sont tous les deux propices au vagabondage de l'esprit. Tous les deux partagent aussi cette difficulté de consigner par la suite les méandres parcourrus par cette rêverie éveillée, l'énorme avantage de la marche à pied est qu'elle permet de prendre des photographies chemin faisant, ce qui est très illusoire au volant, tout particulièrement en 6X6. Un ciel mauvais couvrait la Sologne et le déluge me contraîgnit à m'arrêter dans une station service, boire un insipide café de distributeur. Fuyant les rayons de marchandise ( à l'étal des journaux, je remarquai tout de même, amusé, que le "Quotidien du centre" titrait à sa une la menace de sécheresse pour la région ), je me suis réfugié dans un coin observant la nuit pluvieuse et les quelques éclairs. Un changement de lumière subit à ma gauche attira mon regard sur un téléviseur muet et aux nombreux parasites. Apparemment il s'agissait d'un très faible feuilleton policier dans lequel un rôle secondaire était campé par une actrice plutôt médiocre - à sa décharge je n'entendais pas ses dialogues, mais ses mimiques agacées étaient peu convaincantes - et qui partageait beaucoup de ses traits avec mon ancienne femme. Cette fausse rencontre dans un cadre aussi peu enchanteur m'a finalement poussé à reprendre le volant tandis que la pluie n'avait pas entièrement cessé. Dimanche 14 juillet 2002. Journée abrutissante au cours de laquelle huit heures de voitures ont succédé à douze heures de travail, et je n'ai pas grand chose à dire. Si ce n'est cette impression féerique de l'autoroute en direction de Clermont-Ferrand bordée à droite comme à gauche de feux d'artifices sporadiques éclairant le ciel de la nuit, par endroits, comme traçant la route. Lundi 15 juillet 2002. ![]() Pendant le week-end, le temps s'est détraqué. Déjà sur la route la nuit dernière, les traces éparses de vents forts qui ont soufflé et arraché de jeunes branches. Avec un tel vent la promesse de girolles de la semaine dernière ne tient plus. Et ce matin en me levant, cette vue inaccoutumée du Mont-Lozère capuchonné de gros nuages lourds d'une humidité crasseuse, et le vent qui soulève le dos des feuilles argentées des peupliers, ce vent ne parvient pas à déplacer cette masse sombre. En soi c'est la garantie fâcheuse d'un temps grincheux pour la journée au moins. Plus tard dans la journée bravant le temps couvert nous sommes allés nous baigner au Pont de Souillas. Je me souviens sans mal des baignades de l'enfance, de cet endroit à l'eau claire, désert, surplombé par un pont métallique étroit sur lequel passaient au pas voitures et camions, je me souviens des camions de l'époque, des moteurs diesel poussifs, des calendriers avec des bonnes femmes à poils dans les conduites, des autocollants de l'AS Saint-Etienne, pour les voitures, je me souviens des Renaults 12, 17, des Citroëns CX et des Peugeots 304, c'étaient les années soixante-dix. L'endroit est maintenant très couru et pour ceux qui comme moi l'ont connu sauvage, il a fallu remonter le cours d'eau en quête de berges désertes. Avec l'arrivée des amateurs de plage, oisifs, bronzés et souvent bruyants, sont arrivés le parking bondé de voitures aux immatriculations toujours plus diverses, la buvette aux nombreuses publicités aux couleurs brûlées par le soleil de midi, les papiers gras et les mégots abandonnés parmi les galets. Une chance, les amateurs de plage sont frileux et si le ciel n'est pas parfaitement découvert, ils restent chez eux. C'est une aubaine pour les vrais amoureux du lieu. Bonheur donc de se jeter d'un coup dans cette eau froide, la respiration comme coupée une seconde et en quelques brasses papillon vigoureuses, le froid n'est plus une morsure mais une caresse fluide. Plus tard en sortant de l'eau, la rivière déserte de tout baigneur, grand concours de ricochets avec Vince, poésie des ronds dans l'eau à contre-jour des percées courageuses de soleil au travers des nuages moutonnants. Polaroid extrait du Pola Journal de 1998 Mardi 16 juillet 2002. ![]() Vers minuit, Madeleine se réveille dans sa merde, elle pleure humiliée d'avoir été vaincue dans sa vigilance par cette diarrhée subite. La chambre des enfants embaume, Madeleine est couverte de ses excréments et son lit est abondamment souillé. La nausée au bord des lèvres, je jette les draps dans l'escalier et porte Madeleine tremblante dans la baignoire où je le lave entièrement. Elle chevrote et grelotte de tout son corps, le ventre bousculé par les spasmes de la colique, le reste du corps un peu frigorifié par cette douche nocturne. Je la rassure et lui prodigue mille tendresses, les lèvres bleues et enflées par le chagrin, emmitoufflée dans le drap de bain, la rhabille de propre et de frais, la caline à nouveau, la blottit dans mes bras. Elle desserre un peu l'étau de mon étreinte, et au travers de ses larmes qui inondent son regard, elle dit qu'elle m'aime. C'est tellement bon d'être le sauveur de quelqu'un. La nausée tombe d'un coup remplacée par cette nouvelle odeur de propre, d'enfant qui sort du bain et d'haleine de Madeleine redevenue fraîche. Je la recouche et m'endors auprès d'elle. Plus tard je me réveille en sursaut, j'ai le dos fourbu parce que ce lit d'enfant a bien du mal à contenir ma carcasse, mais je suis heureux, heureux comme peut être je ne l'ai jamais été, j'embrasse le front de Madeleine et retourne me coucher. Je m'endors tout de suite. Polaroid extrait du Pola Journal de 1998 Mercredi 17 juillet 2002. Par grand vent, je suis parti, avec Nathan sur le dos, en direction de Besses sur le chemin autrefois emprunté par les troupeaux de chèvres et de moutons de Madame Castanier qui venait parfois trouver dans le bas de notre hameau des paturages moins saturés que les siens à Besses. Du temps de cette minuscule transhumance, le chemin était gravé dans le bois et il ne faisait pas de doute qu'il fallait passer à gauche ou à droite de tel ou tel grand châtaignier. Aujourd'hui c'est surtout la mémoire qui me sert de guide pour savoir où le chemin passait naguère et encore il m'arrive parfois de me tromper et aux sortires du bois, bien après la clairière du Bouchet, de devoir rebrousser chemin vers le hameau. Cette fois plutôt qu'une autre je décidai de rentrer de Besses par la route. Dans la descente, les mélèzes grinçaient ballotés par le vent courroucé d'avoir à faire tout le nettoyage des nuages et de l'humidité résiduelle dans le ciel qui commençait à prendre bonne figure, bonne mine. Jeudi 18 juillet 2002. Et quand bien même, nous sommes au Bouchet de la Lauze, en face du Mont-Lozère, dans la riante vallée de la Cèze, il peut tout à fait se produire que le soir même, ayant marché le matin, m'étant baigné dans la Cèze au Pont de Souillas, cet été, peu fréquentée, en raison du climat maussade, et que ma lecture soit entièrement accaparée par la Maison des feuilles, en dépit donc de cette journée tumultueuse, peut-être pas, disons bien remplie, il se peut donc que je n'ai rien à consigner dans mon bloc-notes. J'imagine en cela que cette journée ne diffère pas beaucoup d'une de ces journées de novembre ou de février passée dans l'humidité froide de Puiseux-en-Bray. Vendredi 19 juillet. Parce que la petite Alexandra avait bien du mal à survivre aux virages qui serpentent vers la Garde-Guérin, nous nous sommes arrêtés à la faveur d'un panorama surplombant le Lac de Villefort, le soleil avait déjà déserté l'étendue d'eau, mais se produisait encore sur les flancs du Mont-Lozère. Hier j'ai parlé avec un homme brisé. Son jeune est mort cet hiver d'une chute fatale dans un ravin. Emu, il m'a parlé d'un autre jeune qui avait été ramassé ce matin même dans les gorges du barrage de Villefort en montant vers la Garde Guérin, la mobylette est restée en travers de la route mais lui a fait le plongeon. Toute la nuit il est resté, en contrebas, paralysé ( ce qu'il va désormais demeurer ) entendant passer des voitures, aucune d'entre elles n'a voulu voir cette mobylette couchée contre le parapet, sans doute que les occupants de ses voitures spacieuses, larges, confortables, sures, économiques ( qu'un jour on vienne m'expliquer qu'une voiture puisse être économique ) routières, tous terrains, puissantes, voraces, rassurantes, ergonomiques, adaptées à votre besoin, fiables, silencieuses... et cette bardée d'épithètes ressassés, jusqu'à les vider de tout sens, par la réclame, les occupants de ces vaisseaux terrestres ont tout fait pour ne pas voir ces deux roues échouées, n'ont pas voulu être retardés ( est-ce qu'il y a encore aujourd'hui des conducteurs préoccupés par leur moyenne? ), c'est seulement dans la matinée que l'alerte fut finalement donnée: une nuit entière à attendre dans l'obscurité, contre le rocher froid qui a brisé les os, perclu de douleur, incapable de tout mouvement, elle doit faire peur la mort quand elle rode pour qu'un jeune qui n'a pas vingt ans s'accroche à son rocher, à celui qui l'a rompu, s'agrippe et refuse de fermer les yeux, au milieu de la nuit. Samedi 20 juillet 2002. La pluie en ville ne fait pas la même musique que dans les feuilles du tilleul. Elle tombe ininterrompue sur le bitume, produisant la même note monocorde. Au milieu de la nuit la Tour Eiffel est une ombre pitoyable, battue par cette pluie métallique et urbaine. Dimanche 21 juillet 2002. ![]() La nuit passée parmi les ordinateurs et je me demande bien comment cette réalité-là peut être mitoyenne de cette autre réalité qui me trouve buvant le thé matinal sur les marches grossières de pierres de la maison du Bouchet, face au Mont-Lozère. Des salles remplies à craquer d'ordinateurs de serveurs de modems, de boîtiers, d'immenses placards, de tableaux de raccordement, tout cela crachant des faisceaux de cables de toutes les couleurs, reliés, par miracle, à d'autres boîtes, tout aussi occultes de leur contenu comme de leur utilité: une chatte n'y retrouverait pas ses petits. A tel point que de réalité, on peut vraiment se poser la question. Quand une usine qui fabrique des automobiles, des robots ménagers, du pain en tranches, des plaques d'égout, des jouets en plastique moulé, des abris pour colibris ( je me comprends ), des bouteilles d'eau minérale, des téléphones, des stylos, des vélos tout terrains, des tronçonneuses, des vêtements, des perruques, des motos, des lunettes et même des ordinateurs, les locaux de ces usines regorgent d'activité et de vie souvent fébriles. Une visite guidée dans notre usine à gaz donne au contraire un désagréable sentiment de fin d'humanité, les ouvriers sont partis depuis longtemps, les salles sont vides d'hommes et pleines à craquer de parallélépipèdes eux-mêmes contenant une électronique envahissante. Et pourtant ces visites guidées prospectives aux futurs clients existent bien, c'est d'ailleurs assez surréel, "et voilà la salle des machines" et là rien, des boîtes, rien d'autre que des boîtes et quelques diodes qui clignotent paniquées et frénétiques. Cette réalité-là, celle des marchands de vent, fort heureusement va laisser sa place dès ce soir à celle des elytres et des grillons qui jacassent dans le grand tilleul et du souffle régulier des enfants qui dorment dans la nuit cévennole, paisibles. Polaroid extrait du Pola Journal de 1998 Lundi 22 juillet 2002 ![]() Autant ne pas attendre le soir si les mots sont là, en partie provoqués par la vue imprenable des fenêtres du "Café de l'Univers" à Pradelles, un peu avant d'arriver à Langogne, entre les Cévennes et la Margeride, dans cette région même où Robert-Louis Stevenson avait fait beau voyage en compagnie de l'annesse Modestine. Ce matin F. m'apprend une terrible nouvelle, cela le touchait de près et la détresse mouillait ses yeux. Je parlais de l'égoïsme du bonheur, je suis sur que si je m'étais tout à fait écouté, j'en aurais voulu à F., ce matin, de cette révélation qui privait ma matinée de la bonne humeur et de l'opportunité de rivaliser avec lui de bons mots. Non je n'étais pas parvenu à ce stade lénifiant de l'égoïsme, mais alors comment expliquer que je pus à ce point manquer de paroles réconfortantes ou de choses juste à dire ou à échanger, non pas que de telles paroles auraient surement cautérisé la douleur, mais la compassion, si elle a encore le mérite de l'authenticité, n'est jamais inutile dont celui qui souffre peut parfois faire provision? Et pourtant en cette période de fin juillet, anniversaire funeste, j'aurais pensé mieux de moi-même, plus capable. Et pourtant j'aime F. Je n'ai pas le courage de l'écrire mais je voudrais que cesse le bonheur. Ce bonheur nauséabond qui m'emmène loin de mon noyau, j'aurais alors le sentiment d'être en terrain plus familier. Quand bien même on le voudrait, on ne peut pas souhaiter raisonnablement la fin du bonheur. Polaroid extrait du Pola Journal de 1998 Mercredi 24 juillet 2002 ![]() La lecture du journal, même rapide survol, augmente encore l'arrière-goût tenace de l'égoïsme: comment peut-on passer d'aussi bons moments tandis que dirigeants israéliens et terroristes palestiniens prennent les populations civiles en otage avec la seule destinée apparente de verser au sang son écot. Les quotidiens maigrelets de l'été sont davantage que d'habitude encore lus en commençant par la fin, avec un bel appétit pour les articles concernant les festivals de jazz ou les compte-rendus du Festival d'Avignon. La réalité économique du jour n'est même pas survolée, les pages sont sautées par paires avant de lire les gros titres de l'actualité internationale, par acquis de conscience en somme, mais ces dernières quand elles relatent le conflit du Moyen Orient ne peuvent être lues en diagonale. La mauvaise conscience s'infiltre, est-ce que je ne suis pas pareillement impuissant en temps normal par rapport à ces grands charniers de l'histoire, ces monuments de l'égoïsme et de haine que sont les conflits qui ensanglantent le Monde, guerres de religion et guerres ethniques confondues? Je me souviens en juillet 1995, je lisais le Monde acheté à prix d'or au kiosque de la London road de Porstmouth, ces articles qui relataient froidement les avancées sanglantes des Serbes dans la poche de Srebenica, je lisais à plat ventre à même la rugueuse moquette de la grande pièce, ou assis sur la chaise plantée au milieu de la grande pièce vide et je pleurais de deviner sans mal que de pauvres gens tombaient directement dans leur fosse commune fauchés par les rafales des frelons crachés des mitraillettes. Quelques pelletées de chaux pour priver ces cadavres de leurs traits. Nous n'avons pas de mémoire. Hier, je n'ai pas été capable, indigente paresse obsène, de remplir cette obligation fictive qu'est la rédaction de ce journal. Je suis sur en revanche que d'autres en Israël et en Palestine, en dépit des vies assombries, ont encore cette force, celle du témoin. Ces journaux-là, les leurs, il faudra les lire absolument, les faire paraître, les inscrire dans leur histoire. Pour ma part je n'ai rien dont il faudrait que je témoigne et puis je suis un médiocre témoin. Polaroid extrait du Pola Journal de 1998 Jeudi 25 juillet 2002. J'avais eu par le passé cette discussion avec F. qui tenait à peu près ce langage qu'il ne parvenait pas à faire des photographies de sa famille, et notamment des moment heureux où l'on fête par exemple les enfants ou encore quand les siens ou des amis proches sont réunis. F. avait alors ce sentiment que de tenter de capturer quelques parcelles de cette bonne humeur nécessitait de s'extraire de ce bonheur et que c'était là à ses yeux un sacrifice qu'il n'était pas prêt à consentir. Ironiquement, il faisait remarquer qu'il y avait souvent des proches prêts eux à s'octroyer le devoir de faire des clichés et qu'il leur était toujours très reconnaissant. Je ne crois pas que je serais capable de laisser à n'importe qui le soin de faire ces clichés rarement réussis, souvent ratés, et pour lesquels il faudrait de surcroît être reconnaissant. Par ailleurs faire des photographies participe souvent à mon sentiment de bonheur parce que c'est plaisir sans fard de faire résonner le boîtier du 6X6. Aujourd'hui j'ai cependant un peu ressenti de cela. Je suis parti faire un tour, laissant les miens se baigner dans un trou d'eau claire, tandis que je voulais profiter des effets conjugués de la lumière de fin de journée et du vent fort pour faire quelques images du sentier qui chemine de sous le Pont de Souillas et qui longe la Cèze vers l'amont, chemin qui fait mon bonheur parce qu'il traverse des petits bois, surplombe la rivière, traverse des herbes hautes, se fraye un passage au travers de fougères envahissantes et aboutit à d'épais buissons qu'il faut franchir au prix de modiques égratinures de ronces pour accèder à des endroits plus calmes du bord de la rivière. Je me souviens d'étés lointains, avec Alain, et de la difficulté de faire passer par cet étroit sentier notre canneau pneumatique, bleu et jaune. Je ne pense pas être parvenu à faire des images qui rendent, même imparfaitement, un peu du charme de ce sentier. Et certainement pas de ces souvenirs de temps enfouis. Et puis quand je suis revenu aux miens, j'ai constaté que les enfants, en mon absence, avaient trouvé un nouveau jeu qui consistait à se rouler, trempés, dans le sable grossier de l'ancien lit de la rivière, puis entièrement maculés de ce sable gris, de se jeter dans le cours d'eau pour sortir de l'eau de nouveau luisants et halés, et de recommencer: j'avais manqué toutes les étapes qui avaient mené à l'invention de ce jeu simple. Vendredi 26 juillet 2002. ![]() Il y a neuf ans aujourd'hui, mon frère Alain, commettait l'irréparable et mettait fin à ses jours en se précipitant par la fenêtre de sa chambre. Je mesure avec les ratures inhabituelles à la tenue de ce journal que je vais avoir bien du mal à écrire ce que je veux écrire. Je n'entends évidemment pas écrire ici ni comment cette disparition fut la déchirure de toute une vie, et ce bien que j'anticipe sans difficulté que d'autres êtres chers pourront disparaître avant moi, ni davantage comment la douleur et le chagrin ont bousculé l'équilibre déjà précaire d'une existence vacillante et balbutiante ( encore que je puisse sans hésitation dire que cette douleur, dans ce qu'elle fut fondatrice de désordres nouveaux, engendra le besoin d'écrire, et de ne plus se cantonner à l'image seule ). Non ce que je voudrais ici cerner c'est cette humeur instable et mélancolique qui s'octroye la maîtrise de tout chaque fin de juillet, pour culminer dans cette hégémonique emprise, chaque 26 juillet, journée anniversaire, qui, sans aucune volonté commémorative de ma part emprunte les chemins sinueux de tous les sentiments sensément intenses qui furent les miens, il y a neuf ans, lors de cette épouvantable journée, au cours de laquelle une forme nauséabonde de fatalité me vola l'être qui j'ai le plus chéri en ce monde, mon petit frère. Le premier anniversaire fut très douloureux, vécu dans la solitude implacable sous une chaleur écrasante et parisienne. Deux ans plus tard, j'avais agravé cette solitude par l'éloignement de tous, et ce furent les mots toujours doux et réconfortants d'Elyane, la mère d'Hanno qui parvinrent à gommer un peu de cette distance. Tous les ans je me suis effondré en pleurs, seul quand bien même je ne vis plus seul et que chacun s'affaire toujours à me rendre cette journée plus douce et moins amère un peu avant midi, chaque fois terrassé par le souvenir de cette voix lointaine et étrangère qui m'appelait chez moi avenue Daumesnil à Paris XIIème, et qui me demandait d'accourir au plus vite au domicile de mes parents et celui de mon frère, à Garches, dans les Hauts-de-Seine. Cette voix était celle d'un voisin désemparé, c'est celle qui dans mon esprit a donné la mort à Alain. Et c'est de ma voix que mes parents ont appris la mort de leur fils, car c'est à moi qu'est revenu le rôle de messager funèbre. Tous les ans je repense aux allées et venues de cette journée, pour porter le message, aux coups de téléphone, aux premiers télégrammes, au moment où nous avons fini par joindre mon père, hors d'haleine d'avoir courru jusqu'à la capitainerie du port où il séjournait, pour lui dire que cette fois, tout était fini. Tous les ans j'entends à nouveau toutes ces voix, et le souvenir de ma propre voix, plus jeune et moins douce que maintenant, me fait davantage encore se serrer la gorge. Tard dans la nuit, à la faveur du décalage horaire les amis américains m'appelèrent, besognant contre la distance. Eux aussi je les entends encore. Cette année je me suis effondré, m'étant isolé dans la grande pièce au poêle, déserte en été, c'est la petit Rébecca, poussée à faire irruption inopinément dans cette pièce par une partie de cache-cache, c'est donc cette petit fille malicieuse qui m'a obligé à essuyer au plus vite des larmes chaudes que pleuraient des yeux qui s'assèchent malgré tout d'année en année. Il y a neuf ans j'avais détesté, pour toujours, mon grand-père maternel qui m'avait dit que l'on se remettait toujours d'un deuil. Je le déteste encore plus ce soir en comprenant qu'il avait raison, pourvu qu'on ait le temps de faire s'estomper la douleur. Mais combien de temps cela prendra-t-il encore avant que mes yeux soient tout à fait secs, que je puisse regarder Madeleine et Nathan sans exprimer le regret muet qu'ils n'aient pas connu cet oncle facétieux et étrange, et que ma gorge ne se serre plus au souvenir de moments passés dans la calme ironie de ce petit frère fragile, de la fragilité d'un verre de la cantine qu'on lancerait de haut sur le bitume de la cour de récréation et dont les débris s'éparpilleraient dangereusement et écorcheraient plus d'un genou. Pour cela aussi Alain et moi furent punis. Samedi 27 juillet 2002 Nous étions trois au retour de la baignade à maintenir Madeleine, hors d'elle et en pleurs inconsolables, tandis qu'Anne avec son calme et sa minutie coutumières eut tant de mal à extraire une écharde et d'autres petits corps étrangers des pieds perclus de rougeurs de Madeleine. Tandis qu'elle braillait toutes les larmes de son corps, incapable d'envisager que cette torture était à la fois passagère mais surtout bienveillante, je n'ai cessé de lui dire tout près dans l'oreille que nous l'aimions tous, nous qui étions rassemblés sur elle étendue sur la table-pétrin de la cuisine à même la toile cirée. Mauvais souvenir de ces vacances pour Madeleine, sans doute, et pourtant je n'ai cessé de repenser à ces scéances de soins divers prodigués par des parents surs d'eux, d'avoir parfois à infliger la douleur et la peur, à nous les enfants, qui nous étions invariablement blessés, coupés, égratignés, faits mordre par une bestiole, que sais-je encore? Je me souviens d'un furoncle au pied, qui avait donné lieu à une scéance de torture, mon père appuyant de toutes ses forces avec une cuillère aux environs de la plaie pour qu'éclate le pus. Et tout ceci est peu de choses, tant j'ai peine à croire cette histoire pourtant vraie que mon père fut opéré, enfant de l'appendicite, pendant la guerre, allongé pareillement sur la table de la cuisine. Ce soir j'étais le père, sur de son bon droit de martyriser pour son bien la petite Madeleine anticipant avec bonheur ce que serait la consolation et ses tendresses, les soins aboutis. Et de fait elle eut droit de dormir cette nuit dans le grand lit, partager la couche de sa mère tandis que je griffone ces quelques lignes à la lumière rare de la veilleuse de Nathan, exilé que je suis dans cette chambre d'enfant pour faire la place à Madeleine, tandis que je perçois le souffle régulier de Nathan dans son petit lit à barreaux bleu foncé sur lequel j'ai peint, il y a trois ans au pochoir les trois lignes de l'haïku de Riokan De temps en temps Les nuages donnent un répit Aux contempleurs de Lune. ...dont j'espérais dans cette fraîche paternité naïve et bêtifiante que tant de poésie rejaillirait sur la quiétude du sommeil des petits êtres endormis dans ce lit. Polaroid extrait du Pola Journal de 1998 Dimanche 28 juillet 2002. ![]() Les lits sont ainsi répartis dans la maison. Anatole et Grégoire sont dans la grande pièce. Madeleine et Rébecca dans la chambre qui fut la mienne enfant, Nathan dans celle d'Alain, Sophie, José et Samuel dans la pièce au poêle tandis qu'Anne et moi dormons au dessus de la cuisine. Et le soir avant d'aller se coucher, c'est rituel d'aller recouvrir tous les petits corps endormis et ainsi éparpillés dans la maison, encore que ces dernières nuits il fallait davantage veiller à ce qu'ils n'étouffent pas de chaleur. En effet un orage espiègle en début de soirée nous a laissés croire que nous serions délivrés de cette chaleur pesante qui nous entourait depuis quelques jours, mais l'ondée qui aurait dû être libératrice fut de courte durée, mouillant à peine les lauzes, humidité évaporée qui rend de son épaisseur à l'air toujours lourd. Les positions désordonnées des petits corps dans le sommeil disent assez que la journée fut remplie à souhait, quelques respirations plus fortes ou des sursauts trahissent que tel ou tel moment de bonheur de cette journée sont en train d'être revécus dans le sommeil pas si paradoxal des enfants. Ce soir nul gémissement plaintif n'éname de visions qui font peur et qui sont l'étoffe de leurs rêves, créant de fait une complication aux parents qui doivent expliquer que ce n'est qu'un mauvais rêve, comme si une telle explication pouvait apporter le calme. C'est quand la masion est pareillement pleine d'âmes endormies que je trouve sans mal le sommeil et qu'il m'emmène jusqu'à l'aube rassurante. En effet je dors difficilement seul dans une maison ou un appartement, angoissé par cette idée qu'un intrus pourrait venir m'égorger dans mon sommeil. Cette peur peut me pousser à l'insomnie et je ne trouverai le sommeil qu'à l'aube, si toutefois j'ai le loisir d'en profiter. Si je partage mon sommeil avec une autre personne, même un enfant, dans la maison ou l'appartement, celui-ci sera plus calme et moins tourmenté. A croire que j'éprouve quelque calme à ce que l'égorgeur puisse s'en prendre à d'autres qu'à moi-même. Je peine cependant à croire que je puisse éprouver pareille accalmie à l'idée qu'un égorgeur nocturne passe au milieu de tous les petits corps tombés de fatigue. Cet après midi j'ai porté Madeleine enveloppée dans une serviette de bain rose, sur le chemin qui mène au Pont de Souillas. Nous craigniions que l'orage ne vienne à nous prendre par surprise aussi nous rentrions dare-dare à la maison. Dans la lumière du sous-bois, les yeux foncés de Madeleine brillaient du bonheur de se sentir petit être dans les amples bras de son père. J'étais parti devant, et en attendant les autres sous un auvent, je détaillais les boucles blondes de sa chevelure, les entortillant autour de mon index: Madeleine se laissait faire en souriant. Polaroid extrait du Pola Journal de 1998 Lundi 29 juillet 2002. ![]() Faire l'amour avec Anne dans la chaleur collante d'un après-midi orageux, nos peaux allant, se joignant et se décollant avec des petits bruits de sucion, et l'extase atteinte, la sueur qui ruiselle sur nous, les respirations besognieuses et rauques. Et le vent qui se lève dans le tilleul, avant l'orage, peine à déplacer l'air lourd et chargé d'humidité électrique, cela ne nous rafraîchit pas beaucoup mais je tombe tout de même dans un sommeil comme dans l'abîme, tandis que j'entends de loin en loin Anne qui farfouille dans l'armoire pour y trouver quelques vêtements frais. Les mots autant que le rythme se dérobent beaucoup à moi pour décrire tout cela, si tant est que décrire soit effectivement le mot idoine, il est permis d'en douter. J'envie ceux qui y parviennent, je ne donne pas de nom, nous avons tous nos favoris dans l'enfer de nos rayonnages pas que je prétende d'ailleurs que de telles lignes soient passibles d'enfer et je suis médusé par Bataille écrivant sur la "petite mort" dans les Larmes d'Eros. Polaroid extrait du Pola Journal de 1998 Mardi 30 juillet 2002. Par le large entrebaillement de la porte de la chambre ( sept et quelques centimètres, tout de même ) j'espionne les pieds boudinés de Nathan qui va et qui vient, les pieds nus sur le plancher donc, tout heureux de cette nouvelle liberté fraîchement acquise de dormir dans un grand lit sans barreaux. La fatigue finit cependant par avoir raison de ses allées et venues puisqu'il finit assez rapidement par grimper dans le grand lit de la Tante Madeleine au magnifique placage d'acajou qui rend rapidement quelques grincements significatifs: Nathan se berce et dormira bientôt. Laurence est parmi nous quelques jours, je me demande qu'est-ce que cela fait de retrouver les lauzes familières de la Lozère, tandis qu'on vit littéralement aux antipodes dans l'Ile de Vanuatu. Au bureau de poste de Saint Germer de Fly dans le département de l'Oise, j'ai toujours un franc succès avec mes lettres pour Laurence: "Vanuatu, mais c'est où ça?", incrédule postière, sèche comme une bique et la gouaille d'une poissonnière, d'autant plus sceptique, l'ordinateur compulsé: "ben ouais, ça doit exister puisqu'"il" le trouve". Je me demande si un jour enfin cette femme, rentrée chez elle le soir, aura la curiosité de consulter un atlas et de chercher l'Ile de Vanuatu, comme je l'avais fait il y a quatre ans lorsque Laurence m'avait annoncé que c'était là qu'elle vivait désormais. A vrai dire, j'avais été un peu déçu de cette recherche qui avait débouché sur la carte du Pacifique Sud, vaste rectangle bleu azur, moucheté irrégulièrement de petits points noirs, tous ou presque légendés et parmi lesquels j'avais eu grand mal à trouver Vanuatu ce qui somme toute ne me donnait pas une information beaucoup plus riche que celle que j'avais devinée par moi même: Vanuatu se trouve dans le Pacifique Sud. Je m'étais aussi fait cette réflection amusée que décidément une carte du Pacifique Sud était le négatif exact d'une carte du Sahara, si tant est que le jaune poussin qui figure habituellement dans les atlas les étendues de sable du désert soit le négatif chromatique du bleu azur qui lui figure les mers et les océans de notre Terre. Mercredi 31 juillet 2002. Monter jusqu'à la Garde de Dieu, puis en redescendre en prenant le versant qui mène à Aujac et de là pousser jusqu'au Pont de Souillas en compagnie de Laurence et de Nathan, Nathan marchant de temps en temps sur le terrain plat, et quand le sol devient accidenté, le reste du temps, sur mon dos, masse pesante mais tranquille et calme, la tête dodelinant au rythme de la marche, comme à dos d'éléphant je présume, encore qu'en dépit de mon gabarit je ne puisse prétendre aux déhanchements pachydermiques. La marche en compagnie, par comparaison de la marche solitaire, provoque elle aussi une belle agitation mentale, la discussion allant bon train, en finissant par s'apercevoir que l'on couvre du terrain à bonne allure, quand les discussions s'espacent au contraire, le pas est sensiblement plus lent. Tout comme repasser par certains sentiers me rappelle telle ou telle discussion, tel arbre, me rappelant tel ami avec lequel j'avais discuté d'un livre que nous venions de lire tous les deux, et telle garrigue me rappelant telle errance mentale, seul, cette fois-ci, au cours de laquelle mon esprit avait vagabondé et certains méandres de cette déambulation ont laissé de sommaires traces dans ma mémoire. Je crois que je me souviendrais longtemps de la discussion avec Laurence aujourd'hui tandis que nous descendions du col de Bonnevaux vers Aujac. De même que je me souviens distinctement de cette discussion en voiture avec mon amie Françoise, traversant la forêt du Mas de l'Ayre, évoquant la violence entre les êtres aimés, discussion qui nous avait contraint à nous arrêter sur le bord de la route pour la poursuivre, sans craindre de son intensité croissante, et dont les paroles qui perdurent tant à ma mémoire, que chaque fois que je traverse à nouveaux cette forêt, à m'en souvenir, il me semble que les bois s'assombrissent pour devenir ce qu'ils furent ce jour-là, des bois sans feuillages, vides et sombres, plongés dans un épais brouillard. En arrivant à la Cèze, à la fin du tortueux chemin, se jeter sans retenue dans l'eau fraîche et réparatrice de la rivière, oublier de deshabiller Nathan qui fait de même, se jetant à l'eau tout habillé. Jeudi premier août 2002. De retour de Nîmes ( Laurence avait rendez-vous aux jardins de la fontaine, au pied de la tour Magne, avec Michel qui n'était pourtant pas l'amant de la reine ) je me suis arrêté pour prendre un auto-stoppeur. Un jeune homme, à l'accent chantant et à la conversation intarrissable, qui tout à trac m'expliqua, sans doute décu de mon manque d'entrain dans cette conversation, de ma faible participation, qu'il venait d'avoir un problème mécanique avec sa voiture, qu'il n'avait pas encore touché sa paye en tant qu'apprenti dans une usine de carton, qu'il se rendait chez son grand-frère à Saint-Ambroix, que sa mère venait de toucher une place à s'occuper d'une vieille dame handicapée à Génolhac, que lui même allait bientôt avoir un enfant, qu'il préférait que ce soit un garçon, sans savoir pourquoi, que c'était pour dans six mois, que pour l'instant ce n'était qu'une petite bille qui tournait sur elle-même, et que vous avec votre dame, vous y allez avec elle quand elle va chez le gynécologue? Manquant cette inivation à rentrer davantage dans la conversation, j'appris rapidement par ailleurs que j'avais la même voiture que son patron, qu'elle avait l'air de bien marcher et que dans sa jeunesse, enfin, encore plus jeune que maintenant, il avait fait des bêtises c'est certain mais que fort heureusement il avait toujours évité de faire de la prison ( je m'en suis voulu de jeter subrepticement un coup d'oeil dans le rétroviseur pour m'assurer que tout allait bien et que Madeleine était encore tout sourire, inondée de lumière chaude et jaune par le soleil couchant qui d'après elle jouait à cache-cache avec nous ). Il en vint à me raconter ce fait divers survenu l'hiver dernier dans le village qui surplombait justement notre route, La Calmette, une bande de cambrioleurs avaient pillé en coupe réglée les maisons du village, pour la plupart inhabitées à la morte saison, mais que pour une d'entre elles, qui était occupée, ils avaient été dérangés dans leurs méfaits par une vieille dame qu'ils avaient assomée, laquelle était désormais paralysée. Et puis non, tout se passe bien, je dépose le jeune homme à Alès à l'embranchement de route duquel part une voie en direction de Saint-Ambroix tandis que j'oblique en direction de Génolhac. A Nîmes je garde déjà précieusement le souvenir de ce dîner à une terrasse de café, en tête-à-tête avec Madeleine, qui avait fort à faire avec une copieuse assiette de saucisse-frites, pour ma part je me régalais d'une paella et d'une verre de sangria, en plus des sourires canailles de Madeleine. A la table d'à côté trois danseuses de flamenco et leur musicien profitaient d'une pause dans leur spectacle de rue pour se restaurer. Leur mine grave sur scène ( nous venions de les voir, Madeleine stupéfaite par le vacarme de leurs talons sur les planches de leur estrade ) avait cédé le pas à des sourires gourmands, attendris par ce papa qui emmenait sa fille au restaurant. De retour de Nîmes, Anne me dit que Nathan avait longtemps été inconsolable de notre départ en début d'après-midi. Je suis allé l'embrasser endormi et minsucule dans le grand lit de la Tante Madeleine. Vendredi 2 août 2002. La chaleur s'est accumulée dans la vallée contraignant les uns à la baignade toute la journée et les autres moins jeunes à de lourdes siestes. Le soir l'orage gronde, pleut quelques gouttes, et nous sommes assis dans la nuit percée par la lumière de la cuisine passant par le seuil de la porte, buvant cafés et thés, survolés par une chauve-souris fidèle dans ses visites du soir. Samedi 3 août 2002. ![]() Nuit en pointillé d'avoir dû chasser tous les cauchemars de la tête des enfants. Ai retrouvé Nathan tremblant, debout dans un coin de sa chambre obscure qui se pissait dessus de trouille. Quant à Madeleine, je l'ai retrouvée quelques heures de pauvre sommeil plus tard, pleurant dans son lit le visage défiguré par la peur. Je m'en veux tellement que ces enfants-là aient hérité de la peur que la nuit inspire à leur père, pure peur sans doute héritée en leg elle aussi de mon père qui revit de temps en temps, en cauchemar, la frayeur des bombardements alliés dans le Nord de la France, surtout ceux de 1944 pour donner le change et faire acroire les Allemands à un débarquement dans le Pas-de-Calais et la Somme. Est-ce que les enfants de Madeleine et de Nathan auront eux aussi peur de la nuit. Et faudra-t-il alors pour cela blâmer la violence des bombardements et des tirs de barrage vieux de presque un siècle? Dimanche 4 août 2002. ![]() Les soir vers onze heures, d'étranges lumières, champignons lumineux et autres jaillisements de feu sont montés de Concoules, le village en face de notre hameau dans la vallée de la Cèze. Et puis une douzaine de longues secondes plus tard tandis que les premières corolles et couronnes de feu étaient déjà retombées laissant la nuit aux ténèbres, le bruit de la mitraille et du canon. L'approximative douzaine de secondes donnait la distance à vol d'oiseau entre Concoules et le Bouchet de la Lauze, à trois cents mètres par seconde, une distance de trois à quatre kilomètres, de la même façon somme toute que l'on mesure l'approche d'un orage. Cette intermittence entre l'image des boules de feu s'élevant fusantes et explosant en couleurs primaires, et le bruit de leur détonation eut l'effet comique, tout le feu d'artifice durant, d'explosions muettes, d'une part, mais aussi, les salves étant tirées avec des pauses d'une douzaine de secondes entre elles, du bruit sourd de détonations dans la complète obscurité de la vallée, créant ainsi une désynchronisation flagrante qui n'était pas sans rappeler les médiocres doublages de films ( et notamment les doublages de films pornographiques, dans lesquels il est fréquent d'entendre des "actrices" on peut tout de même difficilement parler d'actrices tant elles ne font pas semblant, justement la bouche pleine adresser leur remarques faussement salaces à leur partenaire ). Le feu d'artifice de Concoules était tiré ce soir parce que celui du 14 juillet n'avait pas pû être tiré à cause de fortes bourrasques de vent. Etonnant raccourci historique tout de même puisque le 4 août est l'anniersaire de l'abolition des privilèges ( dans la nuit du 4 août 1789 ), date à peine moins importante et symbolique que celle du 4 juillet. Encore que je doute que le maire de Concoules ait prêté pareille attention à l'entêtement des faits, puisque dans son esprit il devait davantage s'agir de la substitution d'un dimanche par un autre. En allant me coucher après ce modeste feu d'artifice, j'éprouvais un peu de regret devant les corps endormis des enfants qui n'avaient pas su lutter contre le sommeil jusqu'à assez tard, pour voir ce feu d'artifice, dont ils semblaient tous se faire un joie. Lundi 5 août 2002. Et de pester de tant d'inconséquence de ma part. Je suis descendu avec les enfants aux Vans, en voiture et dans le lacet qui découvre d'un seul coup, d'une part au Nord le plateau ardéchois et à l'Est le Mont Ventoux et la vallée du Rhône, je suis obligé de constater que je n'ai pas pris avec moi mon appareil-photo et que par ailleurs le mont Ventoux et d'autres reliefs lointains émergent de la brume et des nuages qui demeurent d'une nuit pluvieuse. Comment un tel oubli, si caractéristique pour ceux qui refusent de vivre enchaînés à leur attirail optique, est-il possible? Disons que j'étais descendu aux Vans pour aller faire des courses, ce qui ici revient à laisser momentanément derrière soi la quiétude d'esprit de la vie montagnarde pour aller affronter la frénésie des autres hommes en but à leur besoin de rallier périodiquement le point d'eau, en ce qui nous concerne le supermarché le plus proche, duquel il faudra remonter lesté d'imposantes provisions, de quoi nourrir en ce moment deux adultes et cinq enfants une famille entière pendant quelques jours, et la comparaison d'avec le point d'eau ne se cantonne pas là, tant les gérants de cette grande surface n'ayant pas pris la précaution de rassurer leurs clients qu'il y en aurait pour tout le monde, toute cette troupe de vacanciers plus ou moins brûlés par la fournaise de l'Ardèche, confond ravitaillement et lutte vitale, la hargne étant dans tous les esprits, pas suffisamment reposés, selon toute vraisemblance, tant sur le parking où une place pourtant louée gratuitement par la grande surface devient l'objet d'âpres combats et de manoeuvres agressives, de même pour les chariots j'appris à mes dépens que tous ces véhicules gracieusement mis à notre disposition n'avaient pas tous les mêmes facultés de roulement et même les marchandises qui, elles, en revanche ne sont pas gratuites dont tout portait pourtant à croire qu'elles étaient là pléthoriquement attisait des convoitises acerbes. Comment, devant affronter un tel pugilat, et m'y étant mentalement préparé, pouvais-je encore penser qu'il valait la peine d'emporter avec moi mon appareil-photo? Le cloisonnement de nos vies est assurément ce qui nous empêche parfois le meilleur de nous-mêmes. "Faire assaut de toute frontière" ( l'expression est le cri de guerre de François Bon ) et l'an prochain penser à prendre avec soi le 6X6, quand bien même le plateau ardéchois et la Provence ne baigneront peut être pas dans la même lumière miraculeuse, mais cette fois-ci prendre en photo les rayons achalandés jusqu'à craquer, et pourtant l'objet de la cupidité alentour, au motif que tout est photographiable. L'an dernier à Lagrasse, François Bon avait disserté sur Michel Foucault et notamment sur les Mots et les Choses et comme il faisait part de réflexions qui l'habitaient en faisant ses courses dans les hypermarchés à la périphérie de Tours, je lui avais dit que je m'étonnais qu'il fût capable de telles considérations dans un lieu aussi peu propice à la réflexion tout court et que je n'arrivais jamais, par exemple, à imaginer Maurice Blanchot faisant ses courses dans une grande surface, il eut la malice de me dire que la seule photographie ( et quelle photographie médiocre, une vraie photographie de détective privé! ) que nous connaissions de Blanchot avait justement été prise ( volée ) sur le parking d'un supermarché tandis que la frêle silhouette de l'immense écrivian est encombrée de pochons en plastique. Mardi 6 août 2002. Montés à Cessenade en voiture, en début d'après-midi, et les enfants s'endorment en dépit ( ou à la faveur ) des chaos de la route forestière. Je m'arrête à l'ombre d'une forêt de hêtres, entrouvre la portière sans le moindre bruit et vais m'assoir sur une vieille souche avec les Mémoires sauvées au vent de Richard Brautigan. Le vent souffle modérement à la cime des grands hêtres, apportant son lot de nuages sombres, mais l'orage ou l'averse ne sont pas encore pour maintenant. Le calme est autour de nous, les enfants continuent de dormir à l'arrière de la petite Citroën, je lis assis sur ma souche, c'est sans doute cela d'être libre: assis à l'ombre de grands arbres rectilignes, plongé dans la lecture d'un auteur qui m'emmène ailleurs, à quelques encablures seulement des enfants abîmés dans un sommeil calme. Et pourtant je ne suis pas tranquille. Mercredi 7 août 2002. Cet après-midi, mon neveu Grégoire a mal compris ce que j'avais dit. Les enfants comprennent toujours ce que l'on dit de travers, ce qui a le don de les énerver ou de les rendre malheureux et de nous impatienter. Quant à nous, nous avons le don de ne pas comprendre ce que les enfants ne comprennent pas ou ce qu'ils comprennent de ce qu'ils n'ont pas compris. Une parole qui est prise pour soi trouve un écho particulier dans la tête pas entièrement meublée d'un enfant, et du coup cet écho continue de résonner, survit aux autres explications, celles qui viennent après. Nous disons tous que Grégoire est un enfant difficile, et c'est vrai qu'il a bien des défauts, de ceux qui sont particulièrement énervants pour nous ses parents, ses oncle et tante. Les mensonges maladroits côtoient l'entêtement et un caractère fragile. Grégoire est pourtant doué d'une belle intelligence, celle même dont nous nous féliciterions tous qu'elle fût celle de nos enfants. Cet après-midi, tandis que Grégoire s'était retranché derrière son abondante tignasse, que José faisait la sieste, je voulais que cesse ce repli sur soi, si visiblement nocif. Je me suis dit que j'allais parler à Grégoire y passer le temps qu'il faudrait mais je voulais absolument que ce malentendu, ce qu'il avait mal compris, ce qu'il avait compris de ce qu'il n'avait pas compris trouve sa fin. De mon côté j'ai vite compris que mes explications étaient incompréhensibles, je voulais dire à Grégoire que je pensais qu'il était dans une impasse qu'il ne savait plus où aller et que le mieux était sans doute de rebrousser chemin, que nous avions tous ces moments d'errements, même nous les adultes, autant de choses qu'il n'avait aucune chance de comprendre. J'ai moi même longtemps persisté dans cette voie, essayant, une fois n'est pas coutume, diverses façons d'exposer ma théorie de l'impasse à ce pauvre Grégoire ( qui m'a dit plus tard qu'il n'était pas très sur de savoir ce qu'était une impasse, j'interdis tout le monde de rire ), et puis comme mes explications ne parvenaient assurément pas jusqu'à lui, je me suis dit que Grégoire s'était aventuré dans son entêtement dans des contrées lointaines de son malheur, je me suis senti triste de cet égarement ( qu'après tout j'avais sans doute causé d'une part d'une remarque sans doute un peu sèche et très parentale et ensuite aussi avec des explications qui n'en finissaient plus sur ma foutue impasse ). Les sanglots de Grégoire se sont alors faits plus silencieux mais surtout plus épais et larmoyants, ma tristesse s'est faite plus grande, j'ai repensé à tous ces chagrins de l'enfance, que les adultes essayaient toujours maladroitement de consoler, comme s'ils avaient pû comprendre le noyau d'une telle détresse, puis ils s'impatientaient contre ce chagrin qui bouclait et ne voulait plus cesser, pour leur inconfort, c'était bien cela, ils voulaient surtout que cessent les larmes, je le sais j'ai été enfant, je le sais je suis père aujourd'hui, qu'on ait enfin la paix, c'est vrai qu'est-ce qu'il avait encore Grégoire, tout est dit dans ce mot "encore", j'ai vu comme je ne saurais jamais parler à Grégoire pour que cesse son malheur et que le bonheur des jeux reprennent, l'après-midi était encore jeune, le temps radieux, nous irions plus tard à la baignade, et personne, personne, et surtout pas moi n'arriveraient à rendre le sourrire à Grégoire, parce que Grégoire était enfant, que les autres enfants ne savent pas consoler les autres enfants, que ce sont les bras de grands qu'il faut pour cela, mais les grands ne savent pas parler aux enfants, d'ailleurs je me souviens que pour ces chagrins on m'abandonnait à mon sort que je trouverai bien le moyen d'en sortir comme disaient les grands quand j'étais enfant et comme je dis maintenant, c'était trop injuste, comme disait Caliméro, et cette détresse qui avait emporté Grégoire sur ses rivages lointains, me donna à ressentir ma tristesse, celle de tous les chagrins cumulés de l'enfance qui décidément ne comprend jamais rien à rien au monde des grands, et mes yeux ont commencé à s'embrumer inexplicablement, je n'allais tout de même pas pleurer, j'étais grand non? Et pourtant, si, cela n'a pas duré, juste une larme, une de celles qui devaient me rester d'il y a quelques jours, et que j'ai vite essuyée, trop tard, Grégoire l'avait vue qui me demanda mais enfin pourquoi tu pleures, j'ai souri, parce que là vraiment je ne pouvais pas lui expliquer, déjà la notion d'impasse avait été mal comprise donc je présumais mal de mes forces pour lui parler de la mémoire de l'enfance comme si un enfant pouvait comprendre qu'un jour aussi il serait grand. Grégoire aussi au travers de ses larmes a souri. Grégoire est lui reparti à ses jeux avec ses frère et soeur, avec ses cousins, pour ma part je suis resté là la gorge nouée encore quelques temps, parce que vraiment le goût salé de cette larme vite ravalée avait le goût des sanglots d'autrefois, d'il y a longtemps, et j'ai entendu une voix me dire, ben écoute si tu veux rester ici pendant qu'on va se baigner, il ne tient qu'à toi, j'ai sursauté parce que ce n'était pas à moi que l'on parlait mais à Anatole, José qui venait de se lever s'impatientait pour une sempiternelle histoire de canne à pêche, mais cette phrase au mot près je l'ai déjà entendue et le jour perdu où je l'ai entendue j'étais assis sur la même pierre qu'aujourd'hui. Vendredi 9 août 2002. La route du retour est souvent triste, qui voit d'une part le temps s'assombrir petit à petit et surtout au gré des descentes s'éloigner les montagnes et s'aplatir le paysage pour atteindre le comble de l'ennui dans la traversée de la Sologne. Demain je serai au travail devant un ordinateur, la mitoyenneté des deux mondes s'inversera et bientôt j'oublierai comme il est bon de musarder, de ne pas toujours avoir quelque chose sur le feu. De remplir tous les soirs le bloc-notes du Désordre. Samedi 10 août 2002. La première chose que je remarque, c'est comment je suis assailli de toutes parts par les publicités lumineuses le long de la rue, ces messages publicitaires qui trouent la nuit du petit matin. Ce que l'on remarque tout de suite parce qu'on a plus l'habitude il faudrait s'en souvenir et s'en vacciner, se débarasser des graisses excessives.Dimanche 11 août 2002. Par caprice, comme il était encore tôt, que nous étions dimanche et que c'était le mois d'août, je me suis dit que j'avais le temps d'aller au travail en traversant Paris par son centre, d'Ouest en Est. Et voilà la petite Citroën lancée comme un bolide sur les Champs-Elysées déserts et flotttants dans la lumière du contre-jour et de la chaleur qui monte, puis les quais également vides de voitures et de passants, les murs austères du Louvre et des Tuileries, comme blancs de cette lumière éblouissante, je revoyais cette scène d'Un homme qui dort, le film de Georges Perec, quand le personnage erre dans les rues écrasées de chaleur et aux peu nombreuses voitures, et quelles voitures!, des Dauphines, des deux-chevaux et des Méharis, ce matin, j'ai revu les années soixante-dix à Paris quand nous allions voir mon arrière Grand-mère boulevard Morland, au numéro 7, que l'on se garait en face, qu'il y avait toujours de la place, et que nous aurions pesté s'il avait fallu se garer dans la rue Crillon, j'entends encore les carreaux trembler au deuxième étage quand un camion passait, les carreaux étaient usés parce que l'image du boulevard faisait des vagues quand on regardait au travers, nous arrivions le matin et déjà l'appartement embaumait la blanquette de veau ou la galette de pommes de terre, mon arrière Grand-mère commençait à faire à manger pour le déjeuner en sautant de son lit, cela mijotait tout le temps, à feu très très doux. L'après-midi les squelettes poussièreux du Jardin des Plantes nous tendaient les bras, mon squelette préféré, celui que je n'aurais jamais pu me passer de voir était celui du diplodocus et tout particulièrement les derniers os de son interminable queue, qui n'était pas plus gros que ma main, comment une bête aussi miraculeusement géante pouvait avoir de si petits os? Nous avions le droit de regarder Zorro et l'habituelle déconfiture du Sergent Garcia avant de repartir, un dernier sablé et il fallait y aller: au revoir Grand-mère au revoir Tati, à la semaine prochaine. Grand mère, ce matin je suis passé sous tes fenêtres, sous celles qui donnaient sur la Seine, celle de ta cuisine, comme d'habitude j'ai levé la tête mais il y a très longtemps que je ne sais plus reconnaître la fenêtre de ta cuisine. |