Le bloc-notes du Désordre |
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vendredi, juin 28, 2002
Ai reçu par la poste à mon retour de Saint-Dizier un Cd contenant une centaine d'images de Barbara Crane: il y a du pain sur la planche! Et une recommandation expresse de Barbara: garder les choses simples de telle sorte qu'elle même puisse visiter son propre site.jeudi, juin 27, 2002
Au cimetière de la Noue, celui des Juifs excentré, distinct de l'autre du cimetière des non-Juifs, comme en Alsace et en Loraine. Pas facile à trouver, et quand je demande à un gardien où se trouve le monument à la Déportation, il me demande quelle déportation? Oui vraiment de quelle autre déportation peut-on parler? Les tombes sont peu nombreuses, abandonnées en triste et gris état, et pour cause, il n'y a plus de Juifs à Saint-Dizier et la synagogue, en centre-ville que jouxte une auto-école, est fermée, seule Madame Levy en a encore la clef, ultime gardienne du temple en somme. Quelques pierres posées sur les tombes montrent que ceux-là comptent encore pour d'autres, je repense à Madeleine que j'avais conduite au cimetière juif de Sarrewerden et je me souviens du geste discret de sa main chenue posant un simple caillou sur la tombe de son père, ancien maire de la ville, "mais", comme avait dit Madeleine, "mais juif". mercredi, juin 26, 2002
Studieuse et laborieuse journée enfermée, suis quand même sorti en fin d'après midi, timidement, après que la chaleur soit entièrement retombée. Sous mes pas, j'ai senti comme la caillasse contenait encore de cette canicule accumulée. D'autres comme moi avaient eu la bonne idée d'aller vers la voie ferrée desaffectée, passer au dessus de la Marne, pour atteindre ses berges en contrebas par le sous-bois. Retirer ses chaussures et faire quelques pas dans l'eau fraîche, les chaussettes dans les mains, la lumière du soleil de fin de jour qui matraque la surface luisante et un peu huileuse par endroit de l'eau, tout ce bien être semblait sans rapport avec les pages sombres de la vie d'André Breton triant des cadavres à Verdun ou soignant à l'hôpital militaire qui porte aujourd'hui son nom, les poilus qui, harcellés de feu et d'artillerie, avaient perdu la raison au front, en 1916.mardi, juin 25, 2002
Pas grand-chose à dire d'une journée forcément studieuse, plongé dans les ramifications nombreuses de la lecture d'André Breton à Saint-Dizier, lecture que j'ai souvent mélangée, pas toujours avec bonheur, avec l'écoute des excellents disques de jazz de François ( en ce moment c'est Gillespie Dizzy qu'il est speed! avec Sonny Rollins et Sonny Stitt, l'album "Duets" et c'est chez Verve, je regrette de ne pas avoir la voix taquine d'une "fipette" pour vous compter la pochette ). De ce fait là, je ne peux dificilement faire autre chose que de vous proposer la lecture de cinq rêves d'André Breton dans "Clair de Terre" ( et recopiés à la main pour l'occasion ): CINQ RÊVES A Georges de Chirico I Je passe le soir dans une rue déserte du quartier des Grands-Augustins quand mon attention est arrêtée par un écriteau au-dessus de la porte d'une maison. Cet écriteau c'est : "ABRI" ou "A LOUER", en tout cas quelque chose qui n'a plus cours. Intrigué j'entre dans un couloir extrêmement sombre. Un personnage qui fait dans la suite du rêve figure à ma rencontre et me guide à travers nous descendons tous deux et qui est très long. Ce personnage, je l'ai déjà vu. C'est un homme qui s'est occupé autrefois de me trouver une situation. Aux murs de l'escalier je remarque un certain nombre de reliefs bizarres, que je suis amené à examiner de près, mon guide ne m'adressant pas la parole. Il s'agit de moulages en plâtre, plus exactement de moulages de moustaches considérablement grossies. Voici, entre autres, les moustaches de Baudelaire, de Germain Nouveau et de Barbey d'Aurevilly. Le génie me quitte sur la dernière marche et je me trouve dans une sorte de vaste hall divisé en trois parties. Dans la première salle, de beaucoup la plus petite, où pénètre seulement le jour d'un soupirail incompré-hensible, un jeune homme est assis à une table et compose des poèmes. Tout autour de lui, sur la table et par terre, sont répandus à profusion des manuscrits extrêmement sales. Ce jeune homme ne m'est pas inconnu, c'est M. Georges Gabory. La pièce voisine, elle aussi plus que sommairement meublée, est un peu mieux éclairée, quoique d'une façon tout à fait insuffisante. Dans la même attitude que le premier personnage, mais m'inspirant, par contre, une sympathie réelle, je distingue M. Pierre Reverdy. Ni l'un ni l'autre n'a paru me voir, et c'est seule-ment après m'être arrêté tristement derrière eux que je pénètre dans la troisième pièce. Celle-ci est de beaucoup la plus grande, et les objets s'y trouvent un peu mieux en valeur : un fauteuil inoccupé devant la table paraît m'être destiné ; je prends place devant le papier immaculé. J'obéis à la suggestion et me mets en devoir de composer des poèmes. Mais, tout en m'abandonnant à la spontanéité la plus grande, je n'arrive à écrire sur le premier feuillet que ces mots: La lumière... Celui-ci aussitôt déchiré, sur le second feuillet, La lumière... et sur le troisième feuillet : La lumière.. II J'étais assis dans le métropolitain en face d'une femme que je n'avais pas autrement remarquée, lorsqu'à l'arrêt du train elle se leva et dit en me regar-dant : " Vie végétative ". J'hésitai un instant, on était à la station Trocadéro, puis je me levai, décidé à la suivre. Au haut de l'escalier nous étions dans une immense prairie sur laquelle tombait un jour verdâtre, extrême-ment dur, de fin d'après-midi. La femme avançait dans la prairie sans se retourner et bientôt un personnage très inquiétant, d'allure athlétique et coiffé d'une casquette, vint à sa rencontre. Cet homme se détachait d'une équipe de joueurs de football composée de trois personnages. Ils échangèrent quelques mots sans faire attention à moi, puis la femme disparut, et je demeurai dans la prairie à regarder les joueurs qui avaient repris leur partie. J'essayai bien aussi d'attraper le ballon, mais... je n'y parvins qu'une fois. III Je me baignais avec un petit enfant au bord de la mer. Peu après je me trouvai sur la plage en compagnie d'un certain nombre de gens, dont les uns me sont connus, les autres inconnus, quand brusquement l'un des promeneurs nous signala deux oiseaux qui volaient parallèlement à une certaine distance, et qui pouvaient être des mouettes. Quelqu'un eut aussitôt l'idée de tirer sur ces oiseaux (car nous portions tous des fusils) et l'on put croire que l'un d'eux avait été blessé. Ils tombèrent en effet assez loin du rivage, et nous attendîmes quelque temps que la vague les apportât. A mesure qu'ils approchaient, j'observai que ces animaux n'étaient nullement des oiseaux comme je l'avais cru tout d'abord, mais bien plutôt des sortes de vaches ou de chevaux. L'animal qui, n'était pas blessé soutenait l'autre avec beaucoup d'attendrissement. Quand ils furent à nos pieds, ce dernier expira. La particularité la plus remarquable que présentait cet animal qui venait de mourir était la différenciation très curieuse de ses yeux. L'un de ceux-ci, en effet, était complètement terne et assez semblable à une coquille d'oursin, tandis que l'autre était merveilleusement coloré et brillant. L'animal secourable avait depuis longtemps disparu. C'est alors que M. Roger Lefébure qui, je ne sais, pourquoi, se trouvait parmi nous, s'empara de l'oeil phosphorescent et le prit pour monocle. Ce que voyant une personne de l'assistance bon de rapporter l'anecdote suivante Dernièrement, comme à son habitude, M. Poiret dansait devant ses clientes, quand brusquement son monocle tomba par terre et se brisa. M. Eluard, qui se trouvait là, eut l'amabilité de 1ui offrir le sien mais celui-ci subit le même sort. IV Une partie de ma matinée s'était passée à conjuguer un nouveau temps du verbe être - car on venait d'inventer un nouveau temps du verbe être. Au cours de l'après-midi j'avais écrit un article qu'autant que je me rappelle je trouvais peu profond mais assez brillant. Un peu plus tard je m'étais mis à continuer d'écrire un roman. Cette dernière entreprise m'avait conduit à effectuer des recherches dans ma biblio-thèque. Elles amenèrent bientôt la découverte d'un ouvrage in-8° que j'ignorais posséder et qui se compo-sait de plusieurs tomes. J'ouvris l'un d'eux au hasard. Le livre se présentait comme un traité de philosophie mais, à la place du titre correspondant à une des divisions générales de l'ouvrage, comme j'aurais lu : Logique, ou Morale, je lus: Enigmatique. Le texte m'échappe entièrement, je n'ai souvenir que des planches figurant invariablement un personnage ecclésiastique ou mythologique au milieu d'une salle cirée immense qui ressemblait à la galerie d'Apollon. Les murs et le parquet réfléchissaient mieux que des glaces puisque chacun de ces personnages se retrouvait plusieurs fois dans la pièce sous diverses attitudes, avec la même intensité et le même relief et qu'Adonis, par exemple, était couché à ses propres pieds. Je me sentais en proie à une grande exaltation; il me semblait qu'un livre d'observations médicales en ma possession m'apporterait sur la question qui me préoccupait une table révélation. J'y trouvai en effet ce que je cherchais une photographie de femme brune un peu forte, ni très belle ni très jeune, que je connaissais vaguement. J'étais assis chez moi, à la table de l'atelier, le dos tourné à la fenêtre. La femme de la photographie vint alors frôler mon épaule droite et, après m'avoir adressé quelques paroles comminatoires, elle alla poser la main gauche sur la corniche de la petite armoire située près de la porte et je ne la vis plus. Je poursuivis mes investigations: il s'agissait maintenant de chercher dans le dictionnaire un mot qui était probablement le mot : souris. J'ouvris à Rh et mon attention fut aussitôt attirée par la figure qui accompagnait le mot: rhéostat. On y voyait un petit nombre de para-chutes ou de nuages suspendus ensemble à la manière des ballons d'enfants: dans chaque parachute ou dans chaque nuage il y avait, accroupi, un Chinois. Je crus avoir trouvé ensuite ce qui m'était nécessaire à : rongeur. Mais déjà, je n'avais plus grande attention à donner de ce côté. Devant le piano, en face de moi, se tenait en effet M. Charles Baron, jeune homme que dans la réalité je n'arrive jamais à reconnaître, vêtu de noir et avec une certaine recherche. Avant que j'eusse pu lui demander compte de sa présence, Louis Aragon l'avait déjà remplacé. Il venait me persuader de 1'obligation de sortir immédiatement avec lui je le suivais. Au bas de l'escalier, nous étions avenue des Champs-Ëlysées, montant vers l'Étoile où, d'après Aragon, nous devions à tout prix arriver avant huit heures. Nous portions chacun un cadre vide. Sous l'arc de Triomphe je ne songeais qu'à me débarrasser du mien, la pendule marquait sept heures vingt-neuf. Aragon, lui, objectait le risque de pluie, il voulait absolument que les cadres fussent à l'abri. Nous finîmes par les placer sous la protection des moulures supérieures, contre la pierre, légèrement inclinés, à hauteur de chevalet. Il était question, je crois, de venir les reprendre plus tard. Au moment où nous les dispo-sions j'observai que le cadre d'Aragon était doré, le mien blanc avec de très anciennes traces de dorures, de dimensions sensiblement moins grandes. V Paul Eluard, Marcel Noll et moi nous trouvons réunis à la campagne dans une pièce où trois objets sollicitent notre attention : un livre fermé et un livre ouvert, d'assez grandes dimensions, de l'épaisseur d'un atlas et inclinés sur une sorte de pupitre à musique, qui tient aussi d'un autel. Noll tourne les pages du livre ouvert sans parvenir à nous intéresser. En ce qui me concerne, je ne m'occupe que du troisième objet, un appareil métallique de construction très simple, que je vois pour la première fois et dont j'ignore l'usage, mais qui est extrêmement brillant. Je suis tenté de l'emporter mais, l'ayant pris en mains, je m'aperçois qu'il est étiqueté 9 fr. 90. Il disparaît d'ailleurs à ce moment et est remplacé par Philippe Soupault, en grand pardessus de voyage blanc, chapeau blanc, souliers blancs, etc. Soupault est pressé de nous quitter, il s'excuse aimablement et j'essaie en vain de le retenir. Nous le regardons par la fenêtre s'éloigner en compagnie de sa femme, que nous ne voyons que de dos et qui est comme lui toute habillée de blanc. Sans chercher à savoir ce que Noll est devenu, Eluard et moi, nous quittons alors la maison. Eluard me demandant de l'accompagner à la chasse. Il emporte un arc et des flèches. Nous arrivons au bord d'un étang couvert de faisanes. " A la bonne heure ", dis-je à Eluard. Mais lui : " Cher ami, ne crois pas que je sois venu ici pour ces faisanes. Je cherche tout autre chose, je cherche François. Tu vas voir François. " Alors toutes les faisanes d'appeler : " François, François, François ! "Et je distingue au milieu de l'étang, un superbe faisan doré. Eluard décoche dans sa direction plusieurs flèches mais - ici l'idée de la maladresse prend en quelque sorte possession du rêve qu'elle n'abandonnera plus - les flèches portent " trop court ". Pourtant le faisan doré finit par être atteint. A la place de ses ailes se fixent alors deux petites boîtes rectangulaires de papier rose qui flottent un instant sur l'eau après que l'oiseau a disparu. Nous ne bougeons plus jusqu'à ce qu'une femme nue, très belle, s'élève lentement de l'eau, le plus loin possible de nous. Nous la voyons à mi-corps puis à mi-jambes. Elle chante. A ma grande émotion, Eluard lance vers elle plusieurs traits qui ne l'atteignent pas mais voici que la femme, qu'une seconde nous avions perdue de vue, émerge de l'eau tout près de nous. Une nouvelle flèche vient lui transpercer le sein. Elle y porte la main d'un geste adorable et se reprend à chanter. Sa voix s'affaiblit lentement. Je n'ai pas plus tôt cessé de l'entendre qu'Eluard et elle ne sont plus là. Je me trouve en présence de petits hommes mesurant environ lm.10, et habillés de jersey bleu. Ils arrivent de tous les points de l'étang et, comme je les observe sans défiance l'un d'eux, ayant l'air d'accomplir un rite, s'apprêta à m'enfoncer dans le mollet une très petite flèche à deux pointes. Il me semble qu'on veut m'unir dans la mort au faisan doré et à la belle chanteuse. Je me débats et j'envoie à terre plusieurs des petits hommes bleus. Mais le petit sacrificateur me poursuit et je finis par tomber dans un buisson où, avec l'aide d'un des autres poursuivants, il cherche à me ligoter. Il me semble facile de terrasser mes deux adversaires et de les ligoter à ma place mais la maladresse ne me permet que de leur prendre la corde et d'en faire autour de leur corps un noeud extrêmement lâche. Je m'enfuis ensuite le long d'une voie de chemin de fer, et, comme on ne me poursuit plus, je modère peu à peu mon allure. Je passe à proximité d'une charmante usine que traverse un fil télégraphique dirigé perpendiculairement à la voie et situé à cinq ou six mètres du sol. Un homme de ma taille tend à deux reprises, très énergiquement, le bras, vers le fil sur lequel, sans aucun mouvement de lancement, il réussit à placer en équilibre, à égale distance de l'usine et des rails, deux verres vides du type gobelet. " C'est, dit-il, pour les oiseaux. " Je repars, avec l'idée de gagner la gare encore lointaine d'où je puisse prendre le train pour Paris. J'arrive enfin sur le quai d'une ville qui est un peu Nantes et n'est pas tout à fait Versailles, mais où je ne suis plus du tout dépaysé. Je sais qu'il me faut tourner à droite et longer le fleuve assez longtemps. J'observe, au-dessus du très beau pont qui se trouve à ma gauche, les évolutions inquiétantes d'un avion, d'abord très élevé, qui boucle la boucle avec peine et inélégance. Il perd constamment de sa hauteur et n'est plus guère qu'au niveau des tourelles des maisons. C'est d'ailleurs ,moins un avion qu'un gros wagon noir. Il faut que le pilote soit fou pour renouveler sa prouesse si bas. Je m'attends à le voir à s'écraser sur le pont. Mais l'appareil s'abîme dans le fleuve et il en sort sain et sauf un des petits hommes bleus de tout à l'heure qui gagne la berge à la nage, passe près de moi sans paraître me remarquer et s'éloigne dans le sens opposé au mien. lundi, juin 24, 2002
Ai passé une grande partie de la journée à travailler sur les pages de l'Entre-tenir à Saint-Dizier, les pages émouvantes sur les pères, des lignes chargées du souvenir du père disparu ou toujours vivant mais qui n'est plus le même depuis l'enfance: je donne ici un extrait ( cette description des mains du père m'émeut au double titre que les mains sont déjà émouvantes en soi, pas moins que ne l'est la figure du père, alors le souvenir des mains du père, pensez. ):"Le père de Chrystel Les mains de mon père étaient petites mais avec de gros doigts. Elles commandaient sans cesse à la maison, au travail. Papa parlait beaucoup avec ses mains. Maintenant elles ne servent qu'à cela, à donner des ordres, alors qu'avant dans sa jeunesse, elles ont vu la terre ( papa travaillait avec mon grand-père dans les champs), les métaux ( il a commencé comme serrurier ), la farine ( boulanger ), ses petites lunettes pour lire le journal qui le rendaient déjà sévère. Je me rappelle des mains de papa qui nous caressaient le corps quand il nous faisait prendre notre bain, ses mains paraissaient très sures d'elles. Après l'école, papa aidait beaucoup mon grand-père qui était cultivateur; il avait quelques parcelles de terre pour faire son jardin et beaucoup d'arbres fruitiers ( surtout des prunes pour faire de la goutte ). Je me rappelle qu'on a aidé papa à ramasser ses prunes. Il avait également quelques bêtes ( vaches, moutons, lapins, poules ). Ses mains servaient aussi à tuer ses bêtes, elles devaient être froides. Dans son adolescence, papa a fait plusieurs travails, tout d'abord comme apprenti-boulanger, là aussi ses mains avaient un rôle important, pétrir la farine pour faire du bon pain, aller mettre ce pain dans un four brûlant: ses mains devaient être très chaudes. Puis il a travaillé dans une fabrique de pâtes où il devait percer des trous dans des coquillettes et autre sortes: c'était un mouvement plus minutieux, plus précis. Après il a commencé dans le sous-sol de notre maison à faire ce métier de serrurier à son compte. Il fabriquait des contours de balcon en ferraille. Puis il a monté son entreprise de chaudronnerie, tôlerie, charpente métallique avec 50 ouvriers sous ses ordres." Mettant en page et illustrant ses témoignages presque tous poignants, je pensais à la fois à ce que je pourrais dire du mien, je le fais toujours avec tant de pudeur, et ce que plus tard Madeleine et Nathan auront à dire de moi. J'aimerais bien être pour eux une énigme qui ne soit pas indéchiffrable, mais je sais aussi que je serai souvent l'ennemi avant que ne se pose la question de l'énigme. Aujourd'hui, je suis celui dans les bras duquel Nathan ivre de fièvre la semaine dernière a fini par s'endormir. Il avait lutté si longtemps cet après midi contre l'arrivée d'un sommeil dont je lui promettais d'un ton doux qu'il serait bienfaisant. Nathan ne faisait pas beaucoup de bruit dans mon dos, dans le bureau, il s'appuyait contre le bord du lit, la tête penchée sur le dessus de lit, faisant rouler à très faible allure son tracteur, son combi Wollswagen, sa Ferrari grise et le triporteur en feraille ( je l'ai retrouvé récemment dans des affaires d'Alain oubliées ), miniatures. Mes doigts sur le clavier saisissant les lignes de Morte-moronne d'Henri Michaux étaient bien plus bruyantes. Les paupières chavirantes, l'oeil bas et brillant, j'ai senti les mains chaudes de Nathan se poser sur moi, je l'ai pris dans mes bras, je l'ai un peu bercé, il s'est endormi presque imédiatement, le poids de la tête emportant le reste, j'ai soulevé avec mille précautions ce petit corps lourd pour le reposer avec infinie délicatesse, comme si ce petit être rondouillard était de vair et son sommeil de cristal, il a un peu bougé, mais le sommeil n'a pas relâché son étreinte. Le calme a envahi le bureau d'un coup et je prenais garde d'étouffer au mieux les cliquetis de la souris et du clavier, je m'arrêtais fréquemment pour entendre son souffle régulier dans mon dos. Et toi petit bonhomme qu'auras-tu à dire de ton père plus tard? dimanche, juin 23, 2002
Comme cela arrive si souvent, j'avais, en partant, oublié, cette fois mon badge, une autre fois mon portefeuille, une autre fois encore mon porte-monnaie, parfois aussi les papiers de la voiture, ma gamelle, un CD avec des fichiers dont j'ai besoin, un papier sur lequel j'ai noté des choses dont je vais absolument avoir besoin dans la journée, pour cela d'ailleurs je ne fais pas toujours demi-tour, je téléphone à Anne très habituée de me dicter ce genre d'informations, mon appareil-photo, grand classique, autre habitude de mes oublis, les films, bref il est rare que je parte de la maison en une seule fois et souvent je suis obligé de faire demi-tour, le plus souvent dans la grand-rue de Puiseux, mais il est arrivé une fois que je fasse demi-tour à Cergy. C'est à la fois rageant ( cela devient rare que j'enrage à ce sujet, cela fait désormais tellement partie de ma façon de partir ) et aussi souvent l'occasion de réflexions et de découvertes inattendues, ce qui se comprend aisément: je me retrouve c'est un exemple, de nouveau à Gisors quand je devrais être aux approches du pont d'Argenteuil. Je me souviens d'un jour gris, j'emmenais Hanno du côté de Villejuif ( rendre visite à sa grand-mère ) et nous nous sommes perdus, lui comme moi, manquant de repères dans cette banlieue, au terme de détours incessants et désordonnés, nous eumes un accident bénin, et tandis que les deux conducteurs des deux autres véhicules impliqués dans cet accident s'agonisaient d'insultes, Hanno et moi savourions cette réflexion immédiate de sa part: tant de détours et d'égarements nous avaient conduits à un accident qui ne se serait évidemment jamais produit si nous avions trouvé plus facilement notre chemin, et comment ce modique accident de parcours nous faisait penser au "Hasard" de Kieslovski, et, sur le chemin du retour, j'avais poussé la réflexion un peu plus loin qui voulait que la perte de temps occasionnée par cet accident sans gravité nous avaient peut-être sauvés d'un autre accident programmé et qui, lui, aurait été dramatique, Hanno aurait perdu l'usage de ces jambes et moi la vue. Ce matin je n'ai pas eu loin à parcourir avant de me rendre compte qu'il fallait que je fasse demi-tour à cause d'un de ces oublis coutumiers, j'ai même fait ce demi-tour en marche arrière. Anne avait fermé la porte ( surtout pour que Nathan, cul nu, ne s'échappe pas, furtif, profitant du portail grand ouvert ) j'entendais les enfants lui tourner autour, ils ne savaient pas encore que j'étais derrière cette porte, c'était frappant me suis-je dit, avant de passer le seuil de notre maison, d'entendre autant de paroles et de bruits étouffés que je n'aurais jamais entendus si je n'avais pas eu à faire demi-tour. Je n'ai pas poussé la porte tout de suite, non pour espionner, mais bien davantage pour goûter un peu plus longtemps ces rires et ces paroles qui ne m'étaient jamais destinés d'entendre, puisqu'à ce moment j'étais en train de rejoindre la vallée de l'Epte. |