Le bloc-notes du Désordre |
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samedi, juin 22, 2002
Zoé n. f.:ZOOL Forme larvaire de certains crustacés décapodes. Et si c'est une fille, cette fois-ci je ne lâcherai pas, elle s'appelera Zoé! Quand Anne est revenue de son rendez-vous avec sa petite photo imprimée sur papier-fax, une chanson de Lou Reed que je n'avais pas entendue depuis des lustres ( deux exactement ) m'est revenue à l'esprit: Beginning of a great adventure ( and it goes like this ) It might be great to have a kid that I could kick around a little me to fill up with thoughts A little me or he or she to fill up with my dreams a way of saying life is not a loss I'd keep the tyke away from school and tutor him myself keep him from the poison of the crowd But then again pristine isolation might not be the best idea It's not good trying to immortalize yourself Why stop at one, I might have ten, a regular TV brood I'd breed a little liberal army in the woods Just like these redneck lunatics I see at the local bar with their tribe of mutant inbred piglets with cloven hooves I'd teach them how to plant a bomb, start a fire, play guitar and if they catch a hunter, shoot him in the nuts I'd try to be as progressive as I could possibly be as long as I didn't have to try too much Susie, Jesus, Bogart, Sam Leslie, Jill and Jeff Rita, Winny, Andy, Fran and Jet Boris, Bono, Lucy, Ethel Bunny, Reg and Tom that's a lot of names to try not to forget Carrier, Marlon, Mo and Steve La Rue and Jerry Lee Eggplant, Rufus, Dummy, Star and The Glob I'd need a damn computer to keep track of all these names I hope this baby thing don't go too far Hey I hope it's true what my wife said to me She says, baby, it's the Beginning of a Great Adventure It might be fun to have a kid that I could kick around create in my own image like a god I'd raise my own pallbearers to carry me to my grave and keep me company when I'm a wizened toothless clod Some gibbering old fool sitting all alone drooling on his shirt some senile old fart playing in the dirt It might be fun to have a kid I could pass something on to something better than rage, pain, anger and hurt I hope it's true what my wife said to me She says Lou, it's the Beginning of a Great Adventure. Elle m'a dit, Phil c'est le début d'une grande aventure. Elle ( si c'est elle ) s'appelera Zoé, j'y tiens! J'ai retrouvé les paroles ( en cherchant beaucoup, mais c'était plaisir dans pareil site ) ici jeudi, juin 20, 2002
Les jeunes de Puiseux-en-Bray. Ils arpentent à grand peine, la grand rue avec des mines de cow-boys fatigués comme harassés d'une longue et dure vie de labeur au grand air. Ils s'ennuient à mourrir à tel point qu'on jurerait que la mort serait seule capable de les délivrer de l'inaction, d'ailleurs l'un d'eux ne s'ennuiera plus jamais, tombé de sa moto la semaine dernière. Ils sont piégés dans ce village-rue, je ne sais pas s'ils en veulent à leurs parents de les avoir plantés là, mais surement ils doivent en vouloir à quelqu'un. Les plus chanceux sont équipés de petits bolides énervés à deux roues, dont le rapport vitesse bruit n'est pas très avantageux. A midi, en été ces engins pétaradants sont comme des guèpes irrascibles rebondissant d'un mur à l'autre de ces grands corps de bâtiment de fermes qui font de la grand-rue un corridor étroit. Le soir ils passent et repassent, allant voir à la salle des fêtes si d'autres comme eux y sont déjà, non que cela soit une garantie de délivrance de l'ennui, parce que syndiqués, ils sont surtout plus aptes à faire des conneries. Le premier été, ils m'avaient volé ma boîte à outils dans la garage, j'avais été les voir j'avais fait le type fier et costaud, éructant, qu'allait pas se laisser faire, ultimatum, je n'en menais pas large, mais tous ont dû se dire qu'avant de maîtriser mon quintal, ils écoperaient surement de coups perdus, on n'est pas très malin à leur âge, pas très heureux non plus. L'ultimatum avait été respecté, rien à redire, depuis ils m'appelent tous Phil et ils taxent des clopes à Anne. Ce soir je les entendus aller et venir un bon moment avant que les guèpes bourdonnantes ne convergent toutes vers le terrain de foot. Il fait nuit tard et je les entendus jouer longtemps, des frappes lourdes dans le ballon, les énergies se libèrent enfin, des cris et des insultes qui tombent drus, de la bonne humeur surtout: ils m'ont donné à entendre le bruit lointain des parties de foot d'il y a très longtemps sur la grande pelouse de la résidence, le soir l'été, quand les parents relâchaient tout d'un coup la pression accumulée pendant une année scolaire, toujours conflictuelle, et que nous nous retrouvions tous, sans mot dire, repousssant toujours plus loin les limites du football dans l'obscurité gagnante. Je n'envie pas leur ennui et leur mal être chronique, mais ce soir je jalouse beaucoup leur plaisir juvénile de se retrouver pour une partie de ballon ( plutôt que de me gaver d'html sur les nouvelles pages du site ) , certains d'entre eux ont encore un pied dans l'enfance, d'autres ont déjà des soucis d'adultes sous la coupe de patrons autoritaires : demain soir si j'ai fini assez tôt les pages sur Ubu roi, j'irai proposer mes services comme gardien de but, je suis sur que je suis toujours une passoire à ce jeu. J'aimerai bien qu'ils disent oui. mardi, juin 18, 2002
Dimanche LL de Mars m'aura sans doute un peu tiré de ma somnolence contre laquelle je lutte avec des chances inégales, un peu comme je le fais au volant en rentrant du travail de nuit. En pleine place de la Mairie à Puiseux-en-Bray dans le département de l'Oise, en sortant du bureau de vote, j'ai brûlé un billet de 10 Euros. Ce geste à beaucoup paraîtra inexpliquable, je vais vous donner l'adresse de ce que L appele "l'appel du 15 juin", qui explique comme nul autre, ce que souvent je pense sans parvenir à l'exprimer et certainement pas en pleine clarté comme le fait L. Et puis hier soir deux brefs échanges de mails, dans lesquels nous avons partagé un peu de cette solitude. A Rennes L n'était pas tout seul et la manifestation était mieux organisée avec lecture à voix haute du manifeste et d'un texte de Guy Debord. A Puiseux-en-Bray, le fait le plus notoire fut que la manifestation, dont j'étais le seul manifestant, est essentiellement passée inaperçue par les habitants de Puiseux-en-Bray assommés de canicule et de digestion dominicale, si ce n'est d'un chien qui aura aboyé pendant toute la durée de la manifestation. Je ne sais pas comment L et ses amis frères de lutte se sont sentis, il y avait du bonheur, dit L, pour moi-même, il s'agit surtout d'agitation. En fait ces occasions sont rares qui me sont données d'oser au regard des autres et pourtant j'ai souvent le sentiment de ressortir grandi de ces combats contre la timidité, d'une part et plus surement contre l'indifférence. Cela a commencé par les graffitis au pochoir, jeune, lorsque je posais mon pochoir au mur, mes mains tremblaient tant elle se sentaient épiées par la ville entière, si cela seulement avait pû être vrai. Aux Arts Décos, en première année, des professeurs malicieux nous livraient souvent en pature au regard de la rue, expérience recouvrée par cette formule si typique des Arts Décos, "appréhension d'espace vécu". Mon amie Daphna montait à une grue en dépit des invectives de tous, je m'enfermais dans un grande boîte en carton au beau milieu de la Rue de Rennes et enregistrait les réactions des passants, le plus souvent agacés d'avoir à ralentir l'allure de leur pas pour me contourner. Lors de l'affaire de l'enseignant d'Abbeville qui avait donné à lire à ses élèves de troisième le Grand Cahier d'Agota Kristof, pourtant pas très sulfureux, ce qui avait valu à son courage, arrestation, garde à vue et perquisition, François Bon, militant, avait fait la part belle sur son site à nos réactions, il avait évidemment dénoncé le caractère odieux de la perquisition, en notant qu'une telle fouille illégale aurait pû mettre à jour un manuscrit non publié, les efforts littéraires de l'enseignant, et si d'aventure dans ce manuscrit sans légitimité ( puisque non publié ) il s'était trouvé des passages qui "choquaient la bonne morale", ces expériences de l'intime auraient surement valu au pauvre enseignant oprobe et soupçons. Et c'est bien cela qui est en jeu ici, notre droit à expérimenter, à sortir de cette somnolence gourde qui envahit nos vies. lundi, juin 17, 2002
Levé tard ce matin, luxe du travail de nuit, je buvai mon thé dehors sur le banc, quand Madeleine a surgi, le rouge aux joues, pressée. Je me suis dit qu'elle était contente de me revoir ce qui aurait suffit à ma joie: précipitamment elle m'a donné ce qu'elle avait dans la main, c'est-pour-toi-bonne-fête-j'ai-fait-ça-à-l'école-c'est-pour-toi, une boîte de camembert peinturlurée grossièrement de rouge, entourée d'un noeud malhabile, dans les deux mains offertes de Madeleine qui sentait l'école. J'ouvre? Elle opine, elle est très émue, comme bouleversée. Dans un écrin de crépon vert ( quelle horreur! ) un "magnifique" porte-clef avec une étoile jaune à cinq branches, peinte à grands coups de pinceaux empressés ( elle raconte qu'elle a du attendre que ce soit "chec" avant de me le donner ) et un sourire représenté par un arc de cercle hésitant avec deux petits yeux figurés pas des points, décidés au contraire, au marqueur, sous cette figuration sommaire on voit l'esquisse de la maîtresse au crayon à papier, de même que je n'avais pas fait attention que sur la boîte sur laquelle Madeleine insiste désormais, un peu impatiente de mon manque d'attention, il est marqué "Papa" en lettres très tremblées, une écriture qui me rappele celle des petits mots de la vieille parkinsonnienne du cinquième avenue Damesnil ( "Monsieur De Jonckherre, vous ne voulez pas venir voir chez moi, je crois que ça sent le gaz", et de découvrir, en 1994, un tuyau flexible sur lequel était imprimé en toutes lettres "à changer avant juillet 1976", l'année de la canicule, pensai-je ). J'ai lu je ne sais plus où, ni de qui, que d'être père ( approximative citation ) c'était de trouver qu'un cendrier en terre cuite est une excellente idée de cadeau d'anniversaire!Madeleine me regardait, avec des yeux anxieux, très émue, je l'ai embrassée sur le front, elle m'a demandé qu'est-ce qu'on dit? J'ai dit merci, j'ai maintenant une belle étoile jaune avec un "smiley" à mon trousseau de clefs: une rareté. Image: Ray Martin, lithographie d'après image numérique, Chicago, 2000. dimanche, juin 16, 2002
![]() Et puis ce matin, à l'aube, en rentrant très prudemment, luttant contre l'invasion du sommeil au volant, je me suis arrêté de nombreuses fois sur le côté, en marge de la route, une faible ondée mouillait les blés blondissants en silence. ![]() Au travail cette nuit, j'étais le gardien du temple, la sentinelle que l'on a laissée derrière soi. Des écrans, des myriades d'écrans qui renvoient habituellement une multitude de lignes lumineuses, écritures absconses aux profanes mais vendues et achetées des fortunes par de puissantes sociétés, ces écrans étaient éteints, noirs comme ayant avalé d'une ultime bouchée leurs pixels. Au milieu de ces fenêtres sombres, tous les ventilateurs des processeurs tus, le moindre bruit, aussi ténu fut-il, aspiré par l'insonorisation plafonnaire en polystyrène, le silence de caveau donnait à la ruche coutumière une tournure grave, presque pitoyable, davantage celle de navire ou d'astronef laissés à l'abandon ( tout comme dans Solaris d'Andreï Tarkovski, le laisser-aller conquérant la station dans le même film, les occupants désoeuvrés et neurasthéniques découpant de petite guirlandes de papier pour les coller sur les rebords des bouches d'aération, dans l'illusion vaine de se donner à entendre le vent s'engouffrant dans les peupliers ). Etonnant comme une panne d'électricité est charmante dans la maison de Puiseux féérique presque en été dans les Cévennes synonyme de feu dans la cheminée pour se tenir chaud en hiver, ou de porte ouverte sur l'obscurité du jardin au printemps, buvant le thé sur les marches du perron, et comment la même privation de courrant rend la salle informatique lamentanblement inerte. ( Pour partager un peu de cette ambiance de fin de monde, toutes proportions gardées, cliquer ici ) |